Zolma
La plaine fumait et tremblait sous Juillet.
Le tour de France occupait l’information, reléguant au rang de fait divers la
plupart des génocides courants. Il faut dire que, cette année là, la compétition
était très ouverte. Les nouveaux tests de détection qui permettaient de déceler
les pharmacopées les plus subtiles avaient rendu les compétiteurs plus prudents.
Les favoris classiques, déjà vainqueurs ou podiumisés par le passé, hésitaient à
saupoudrer leur pan-bagnat de substances proscrites. Dans ces conditions, la
liste des prétendants s’était étirée : les habituels porteurs d’eau, suceurs de
roues, gregarios, secondes lames ou tocards commençaient à penser que le maillot
jaune moulerait avantageusement leur triceps hypertrophié. Ils s’entraînaient en
douce à lever les bras sans tomber de la bicyclette, geste habituellement
réservé aux vainqueurs. D’aucuns se brisèrent la clavicule dans l’exercice.
D’autres se contentèrent de lâcher le guidon d’une main, inondant de l’autre
leur casse-croûte de molécules euphorisantes. Leur renommée à bâtir les
excluaient encore des contrôles inopinés.
Les spécialistes du pronostic hésitaient pour une fois entre trois ou quatre
dizaines de coureurs aux palmarès hétérogènes. Nul cependant ne citait
Pierre-Marie Guillaudeau, le vendéen. Amateur à peine éclairé, il ne devait sa
participation qu’aux nombreux forfaits occasionnés par les ruptures de
clavicules et les exclusions résultant de la chasse au dopage.
Après un départ sans relief et quelques centaines de kilomètres pour dégripper
les articulations, la quatrième étape menait le peloton de Poitiers à St-Jean de
Monts, en Vendée. Parcours plat et herbeux, pas de quoi générer une échappée
décisive. La journée devait normalement se terminer par un sprint passif et le
vainqueur serait sûrement un costaud nordique aux avant-bras rougis par le
soleil du bocage.
Le trajet passait par l’île de Noirmoutier. L’unique originalité du parcours
résidait dans le franchissement du Gois, ce gué reliant l’île à la côte. La
route n’était praticable qu’à marée basse. Emprunté à plusieurs reprises lors
d’éditions antérieures du tour de France, le passage du passage donnait lieu à
d’étranges et poétiques prises de vues où la multitude bigarrée des cyclistes
fendait l’océan comme Moïse traversant la mer rouge en conduisant son peuple.
Chaque venue du tour en ces lieux était une nouvelle version des « Dix
commandements ».
La course avait ses rites, comme une religion banale. Lors de ces étapes sans
autre intérêt que d’autoriser les foules à siroter un pastis au bord des
départementales, les obscurs, sans-grades ou équipiers modèles ordinaires
étaient autorisés par les pontes du jarret à éclairer le chemin. Souvent, les
régionaux partaient devant afin d’embrasser leur famille lors de la traversée de
leur village. C’est ainsi que Pierre-Marie quémanda aux patrons du braquet une
petite excursion solitaire.
« Pas de problème, c’est pas dans les Alpes que tu pourras te montrer », lui
répondirent avec mansuétude les pédaleurs d’élite.
Pierre-Marie s’échappa donc dès les faubourgs de Poitiers. Derrière, on
l’oublia. Le peloton dormait à trente à l’heure. Les coureurs profitaient de ces
itinéraires sans difficulté pour flâner à des vitesses de retraités. De plus, la
diminution généralisée de la prise de compléments énergétiques exagérait la
faiblesse de l’allure. A peine vingt huit de moyenne depuis le départ du tour.
Les organisateurs avaient prévu des horaires afin de permettre la retransmission
télévisée de l’événement mais l’indolence généralisée des compétiteurs
engendrait des retards préoccupants. La veille, déjà, les cyclistes avaient
rejoint Poitiers à la nuit.
Ce jour là, seul Pierre-Marie s’activait, dans l’unique but de brandir son
mouflet devant les caméras. Au pont de Noirmoutier, il disposait d’une heure et
demie d’avance. Le peloton ne bougeait pas. Il savait que le solitaire
faiblirait et qu’une petite accélération collective dans la dernière heure de
course lui permettrait de se rapprocher voire de le rattraper. De toute façon,
même si Guillaudeau arrivait une vingtaine de minutes avant tout le monde, vu
ses antécédents, à la première étape de montagne, il rendrait son maillot jaune
en chialant.
Pierre-Marie franchit seul la chaussée du Gois qui le ramenait sur le continent.
Le revêtement incertain du chemin historique le ralentit à peine. Loin devant,
il pouvait maintenant prendre son temps et se consacrer à ses proches. Ceux-ci
l’attendaient sur la côte vendéenne, à Fromentine. Guillaudeau stoppa son
véhicule, embrassa les siens en direct et se remit en selle après une halte de
quelques minutes.
Derrière, les stratèges du dérailleur ignorant tout des lois cosmiques qui
régissent les allées et venues maritimes se prélassaient. Sereins, les
organisateurs avaient tout calculé : selon les prévisions les plus pessimistes,
les coureurs devaient franchir le Gois une heure avant la montée des eaux. Mais
hélas, ce jour là, le retard fut tel que lorsque les champions atteignirent la
passe, la mer avait envahi l’endroit. Les flics qui d’ordinaire interrompaient
les flux automobile afin de ne pas gêner la course, n’avaient pu s’opposer à la
marée. La route du tour était coupée pour au moins six heures, le temps pour
l’Atlantique d’aller s’étendre ailleurs.
Pierre-Marie Guillaudeau remporta l’étape. Il sprinta à l’arrivée pour prouver à
ses détracteurs qu’il en avait encore sous le pied et s’empara du maillot jaune.
Le peloton, quant à lui, franchit la ligne vers minuit, très nettement au-delà
des délais autorisés. La nuit ne fut que palabres et négociations mais les
organisateurs ne pouvaient se dédire. Ils avaient promis une épreuve propre,
sans dopage, sans passe-droits, sans magouille. C’était la condition posée par
les annonceurs-financeurs pour prolonger leur partenariat. Rien ne devait
altérer l’image de la compétition. A cinq heures du matin, au terme d’une
conférence de presse houleuse, le directeur du tour annonçait :
« Tous les coureurs sont éliminés sauf Pierre-Marie Guillaudeau. Il sera déclaré
vainqueur, s’il termine. »
Pierre-Marie continua. Il souffrit, contre bises des plaines et pentes des
adrets. Il grimpa l’Alpe d’Huez, s’arrêtant à chaque rampe trop violente, gagna
l’étape de Clermont-Ferrand, puis galvanisé par le maillot jaune s’imposa dans
les contre-la-montre, spécialité qu’il exécrait naguère. Lors de l’étape
Pyrénéenne, il chuta dans la descente du Tourmalet et demanda à son mécanicien
de lui poser des petites roues stabilisatrices, comme sur les vélos d’enfants.
Ainsi équipé, il triompha détaché aux Champs-Elysées. Quel spectacle étonnant de
nuées de policiers contenant avec peine des milliers de spectateurs venus
applaudir un cycliste sur une bicyclette de môme. En oubliant le vélo, on eut
dit Trajan traversant Rome en revenant d’Afrique.
Guillaudeau monta seul sur le podium et monopolisa toutes les récompenses :
meilleur grimpeur, meilleur jeune, meilleur vieux, maillot jaune, vert, gris
anthracite, prix de la combativité, du fair-play et enfin meilleure équipe.
Peu habitué aux micros, il répondit en bafouillant aux diverses questions des
journalistes, pleura un peu, offrit le maillot jaune à un nécessiteux qui aurait
préféré un coup de rouge et rentra chez lui, jurant qu’il ne remonterait plus
sur un vélo.
La polémique qui suivit dans la presse rappela par sa violence les meilleurs
épisodes de l’affaire Dreyfus. Heureusement, Guillaudeau n’était pas juif.
Honteux et ridicules, les organisateurs optèrent pour un suicide collectif, sur
les pentes du Mont Ventoux face à la stèle érigée à la mémoire de Tom Simpson.
Ce fut le dernier tour de France. Les génocides revinrent à la une de
l’actualité en attendant le début du championnat de foute.
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2005
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