Le poisson rouge      

Sophie Roïk

 

 

Pour tout vous dire, je ne suis qu'un petit poisson rouge de province.

 Apparemment, rien ne me distingue d'un autre poisson de mon genre. Et depuis toujours, je me laisse vivre dans les sombres douves d'un vieux château.

 Un château ignoré, caché loin dans les prés, entre des peupliers.

 Là, l'écaille brillante et l'œil vif, je nage allègrement. Quelle veine, pour un poisson rouge, de s'ébattre en liberté !

 Ici, je peux plonger entre les nénuphars et fuir le pêcheur en laissant derrière moi un épais nuage de vase ; sauter à la surface de l'eau juste à point pour gober la mouche rêveuse ; faire des bulles entre deux moucherons et le tour de la propriété.

 Ce qui, au point de vue touristique, n'est pas à dédaigner.

 En somme, je mène la grande vie et ne m'en fais pas ici.

 Seulement, voilà, je n'avais pas pensé au mois d'août…

 Ce mois-là, tout à coup, le long des rives, il se met à pousser des bambous. Et ces fichus machins-là, pour les éviter, fouchtra ! Sans compter l'envie d'une étrangère au pays qui désire vous emmener à Paris !

 Alors, un petit poisson, même s'il est très malin, un beau jour, se laisse prendre.

 Et tristement, la gueule pendante, il rejoint dans la nase, les gardons qui y trempent.

 Et ne me voilà-t-il pas au bout de la gaule, à frétiller avec vigueur, certes pas de satisfaction !

 Ah ! J'ai l'air frais, couché sur le ventre, à battre de la queue en vain. Je ne comprends pas encore ce qu'on va faire de moi. Je ne m'abandonne pas, loin de là. Mais, allez donc vous sortir d'un panier en acier avec des mailles si serrées ! Ah, là là ! Quel besoin avais-je de sortir aujourd'hui !

 Tiens, j'aurais mieux fait de dormir sous le pont au lieu de me laisser prendre comme… comme un nigaud.

 Que vais-je devenir maintenant ? On ne sait jamais avec ces types-là. Les humains. Et puis, les filles surtout, ça a de ces idées…

 Si encore, c'était pour me manger. Mais non, c'est pour m'enfermer et me regarder "emprisonné".

Moi, j'attrape bien les mouches distraites, mais je ne les fais pas souffrir ! J'ai tôt fait de les engloutir !

 Si je m'en fiche, qu'on m'admire !

 Le noisetier se penche sur l'eau sous le chaud soleil. Le pêcheur et sa moitié pique-niquent à son ombre.

Ils ont l'air d'avoir la conscience bien tranquille.

 Dans l'angle, là-bas, j'aperçois une vipère, la tête hors de l'eau, onduler silencieusement en direction d'une proie.

 Et moi ? Et moi ? Pour ce que ça m'a rapporté d'être gourmand !

 Tout ça, pas même pour une bouchée de pain, seulement une petite boule bien serrée, avec au milieu, suprême raffinement, une sorte d'aiguille recourbée. Enfin, ça ne sert à rien d'épiloguer. Laissons-nous vivre en attendant de voir ce qui va se passer.

 Et le soir est venu, tout plein d'ombres mystérieuses. Les feuilles se sont tues. Le vent est tombé. L'eau est devenue sombre. Il ferait bon y nager. Mais, mais…

 Les fauteuils se plient. "Elle" range son tricot. "Lui", ses cannes. Et tout l'attirail est bientôt prêt.

 Alors, "il" sort la nase de l'eau. Les gardons sautent, sautent désespérément. Soudain, une main se glisse parmi nous et c'est moi qu'elle choisit. Faveur sublime, on me donne un peu d'eau ! Oh ! C'est bien petit, un sac en plastique. Mais sachons nous en contenter.

 "Je le mettrai dans un bocal sur la cheminée de la salle à manger" dit-elle.

 "Oui, c'est là qu'il sera le mieux. Mais il ne sera pas facile de le transporter pour rentrer. Dans un train, ça cahote un peu. Et tu vois notre poisson faire des bulles dans les filets !". Il rit, découvrant des dents très blanches.

 Ils rentrent cahin-caha, par les chemins de terre qui mènent au village. Le soleil rougit derrière eux. La luzerne flétrie se penche et le chaume pique leurs mollets. Bien fait !

  L'Hôtel du Cheval Blanc, c'est là que nous arrivons. Vous parlez d'une appellation. Les hommes n'ont vraiment pas d'imagination. Il leur faut se servir des noms de tous les animaux de la création. Enfin, c'est ainsi. Prenons-en notre parti.

 Ah ! Ils sont fiers, mes propriétaires ! Ils m'exhibent, me font tourner pour me faire admirer. Cela n'a rien d'un tour de force, pourtant ! Y'a pas de quoi se vanter ! Les pauvres gardons ne tressautent même plus. Sans eau et sans air, pensez donc, ils n'existent plus. Ceux-là, c'est certain, pour la friture, ils sont à point.

 Et après force démonstrations, explications et salutations, me voilà installé dans une chambre meublée.

 Pour me donner plus d'espace et croyant bien faire, "elle" me transvase dans la bassine émaillée.

 Là, je m'ébats. Je tournoie. "Elle", s'extasie. "Lui", il est déjà parti. Elle va bientôt le rejoindre aussi.

 Eh ! L'heure du dîner, c'est pas un truc à manquer…

 Alors, je reste seul et je philosophe. Sur le sens de la vie. A quoi ça sert et tout. Je ne sais vraiment pas quoi me répondre. Car, dans ces cas-là, on se parle bien tout seul. Les idées des autres, ça ne correspond jamais aux vôtres.

 Sûrement, des copains me diraient :

 "Laisse-toi faire, tu seras bien. T'auras à manger sans chercher. Du chaud et du froid, tu ne souffriras pas. Ces gens-là, sûrement, te mettront à l'abri pour le reste de ta vie".

 Mais ce programme-là, très peu pour moi. La nourriture de choix, ça remplit peut-être l'estomac. Mais seulement ça.

 Moi, je préfère les mouches ou bien les sauterelles. Elles, au moins, ne me donneront pas une descente d'estomac.

 Elles me feront apprécier cet état précieux et sublime et qui a pour nom : liberté, je crois. Et je voudrais bien ne pas répéter ce mot en vain comme le font certains.

 Oh ! Que c'est fatiguant de tourner en rond ! Je me sens devenir myope et idiot et peut-être fou bientôt.

 Alors, c'est ça, ma destinée ! Mais le Bon Dieu ne peut pas laisser faire un truc pareil. Il va sûrement opérer un rétablissement. Je n'en puis plus. Qu'on me sorte de là ! Au secours, au secours ! De l'air, par pitié ! J'ai beau venir à la surface pour respirer, ça ne me suffit plus. Je vais étouffer.

 Et ils sont rentrés. Et couchés sans plus de moi s'occuper. "Lui", s'endort très vite. Cela s'entend parce qu'il ronfle haut et fort. "Elle" tourne et vire dans le lit. Tout comme moi, d'asphyxie, elle semble souffrir et ne cesse de pousser des soupirs. Et ce soir, je crois la comprendre, cette petite-là. Elle veut dans sa prison sans barreaux, quelqu'un pour lui dire un petit mot.

 Alors, elle se rabat sur moi. C'est sûrement ça. Même en suffoquant, je la plains sincèrement.

 Elle se lève souvent au cours de la nuit pour me changer d'eau.

 Ce matin, ses yeux sont très tristes.

 Et avant le déjeuner, elle me porte dans le ruisselet. Mais le manque d'oxygène m'a mis complètement à plat. Et c'est le ventre en l'air, que je fais mes ébats.

 Heureusement, dans la vase propice, se trouvent, comme par miracle, deux de mes confrères. Ils me soulèvent, me font nager, respirer, aller et venir jusqu'à ce que par mes propres moyens, je puisse m'en sortir.

 Ah ! Merci, mes amis, mes copains. Je reviens de loin. Plus de Paris. Plus de train. Plus de bocal. Plus rien.

 Ici, les peupliers, les roseaux et surtout, des mouches, des sauterelles et aussi des asticots.

 Je vois, sur le bord du ruisseau, "son" visage se pencher.

 J'y lis une certaine nostalgie. Un peu de regret, aussi.

 Bah ! Je me console. Elle trouvera bien quelqu'un d'autre à aimer.

 En tous cas, à nous voir évoluer, je lui vois un air étonné.

 Notre petite aventure lui aura appris que même un poisson rouge ne laisse pas un des siens mourir sans le secourir.

 Chez nous, il n'est pas question de mots ronflants et sonores, dits avec beaucoup de vanité.

 Il nous suffit d'agir, sans parler. Nous connaissons le sens des mots entraide et fraternité.

 Me voyant sauvé, elle s'est relevée avec dans les yeux une sorte de tristesse désespérée.

 A la faveur d'une remontée, je l'ai vu disparaître entre les asters et les rosiers.

 Un pull rouge moulait sa jeune poitrine et sa jupe fleurie tournoyait découvrant ses mollets.

 Et je ne l'ai plus revu, la petite dame aux yeux perdus.

 Perdus dans un rêve inconnu.

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