Plus rien à leur dire
Thierry de Gryse
Nous sommes au bâtiment 2. Couloir A 1. Porte 124.
Elle baigne, immobile, dans une bauge infâme appelée d’ordinaire un lit. Elle
est attachée. Une odeur d’excrément se mêle à celle de la mort prochaine.
Son corps est décharné, plissures profondes et effrayantes.
Par la fenêtre elle voit les cheminées en briques rouges cracher une épaisse
fumée noire et nauséabonde. En arrière plan un ciel extraordinaire de cynisme.
Tout à l’heure on s’est agité dans le couloir. Des bruits de pas secs et
saccadés. Dans l’entrebâillement de la porte elle a aperçu deux hommes en blouse
passer à la hâte. Ce n’était pas pour elle...
Elle pense qu’on s’est arrêté dans la pièce d’à côté. Elle prête l’oreille ;
elle n’entend rien...
A peine cette petite agitation soudaine de tout à l’heure et le silence a repris
les murs, l’atmosphère, les âmes…
Ils reviennent. Cette fois les pas sont plus feutrés. Une forme humaine couverte
d’un drap blanc se profile. Ici les fantômes sont réalité ; ils finissent à
l’horizontal et poussés sur des chariots en aluminium. Prélude au prochain
cortège, les deux verticaux poussent le mort. L’un des deux ouvre un peu plus la
porte. Il jette un regard vide puis repart.
De toute façon elle n’aurait rien demandé. Au terme de son existence, qu’elle
souhaite maintenant la plus courte possible, elle se surprend à n’avoir plus
rien à leur dire... Pas de révolte, pas d’indignation, et de mépris moins encore
; elle n’a jamais été de celles-là.
C’est autrement plus lancinant et perfide : juste des questions insondables,
sans réponses, perdues dans le vague de son regard... Elle ne connaît pas de
mots pour énoncer pareille ineptie.
Repasse t'elle en boucle sa jeunesse, le tourbillon des manèges de l’enfance, le
trouble des premiers émois, qu’une larme timide se cache au creux de ses rides.
Ce ne sont pas ces souvenirs là qui font monter les larmes… Diable qu’elle était
belle dans sa robe de mariée. Quelle était douce sa peau : celle d’une maman qui
caressait son enfant. Quelle était musicale cette voix qui disait bonne nuit. La
vie était toute entière devant elle, avec l’inépuisable que lui donne la
jeunesse...
Le temps est passé par là, doucement, tout doucement. L’air de rien, dans un
incomparable savoir faire. C’est la vie… Et la vie ne l’a pas épargnée.
Ce n’est pas non plus la disparition de son fils, Auguste, taillé en pièce par
l’ennemi. Que ce deuil avait pourtant été terrible. Elle pensait avoir connu le
pire avec l’abject de la guerre…
Ce n’est pas non plus la disparition de Joseph. Ils avaient fait front, tous les
deux, pour reconstruire une vie que d’autres avaient détruite. Tant bien que mal
ils y sont parvenus. Joseph est parti l’année dernière foudroyé par une crise
cardiaque. Il est mort dans le jardin, en plein sarclage.
Ce qu’elle pleure aujourd’hui ce sont les conditions de sa finitude. Cette
lamentable conclusion à la vie…
Hier elle a refusé de s’alimenter. Le personnel lui a écarquillé les mâchoires :
« il faut manger sa sousoupe grand-mère, sinon ça va pas aller ». Elle y pense
maintenant, peut-être aurait-elle du se prêter plus volontiers au souper
express, avec un peu de chance ils l’auraient bien étouffée. Elle n’aurait pas
été mécontente de leur souffler la formule consacrée : « la mère machin a cassé
sa pipe ».
Deux semaines plus tard…
Il est 18H. Les fours de l’usine s’éteignent. Plus de fumée noire et
nauséabonde. Le conseil municipal se réunit : à l’ordre du jour le nouveau nom
de la Maison de retraite. Le conseil est unanime. On retient avec forte
satisfaction La Maison « La Providence ». L’inauguration aura lieu sous
quinzaine…
Lorsque Monsieur le Maire découvre la pompeuse plaque scellée à l’entrée, prés
du bureau de Monsieur le Directeur, la petite grand-mère repose dans le haut du
village, au cimetière, prés de son époux et de son fils. Elle n’aura pas connu
nouvelle insulte…
La nuit tombée, dans le murmure de la fontaine, et sous la lueur jaune pisseuse
des néons, un nom parmi d’autres sur la stalle du monument aux morts de la
commune...
Tous les trois ils regardent tout ça d’en haut. Ils vont en avoir des choses à
se dire…
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