Avaler la pilule

Éric Vincent

 

Le réveil avait sonné un quart d'heure plus tôt mais Néo ne bronchait pas d'un millimètre. Le froid extérieur ne l'engageait guère à quitter la douce chaleur procurée par sa couette.

 

- Néo… murmura Adeline. Prends ta pilule. Tu vas encore être en retard.

 

Bon gré, mal gré, Néo chercha à tâtons sur la table de chevet, se refusant à éclairer la pièce tant qu'il n'aurait pas de quoi supporter la dose massive de rayons lumineux. Il trouva le produit miracle, la pilule d'envie d'aller travailler. Il l'avala sans la moindre gorgée d'eau, habitué à ingérer toutes sortes de boules. Au bout de quelques secondes, l'effet attendu se produisit. Il passa d'une humeur maussade à un débordement d'énergie à la Ben Johnson.

 

- Je te prépare le petit déjeuner ! Après, je fais le ménage, je me lave, je m'habille et je fonce à la boîte ! Ils vont voir ce qu'ils vont voir ! S'exclama Néo.

 

Adeline ne s'étonna pas de ce revirement spectaculaire. La "Laboranti Allegra", la pilule du travail, stimulait les zones cérébrales de l'activité intellectuelle tout en calmant les angoisses et en activant le besoin de se dépenser physiquement. Cependant, son effet ne dépassait pas les trois heures. Sur le coup de dix heures, Néo accuserait donc un sérieux passage à vide.

En quelques secondes, le jeune homme eut achevé sa première tâche : préparer le petit déjeuner. Celui-ci se composait d'une pilule apportant tous les éléments nutritifs de la journée, d'une gélule coupant la faim et d'une autre, "Quotidia Pax" destinée à aider Adeline à patienter toute une journée à la maison, sans rien à faire. Un cocktail immuable qui ne variait que le dimanche où la jeune femme ajoutait sa pilule contraceptive hebdomadaire.

 

Sphinx, le chat sans poil, ne cessait de réclamer sa pitance en vocalisant comme un dératé. Ses suppliques répétées agacèrent Adeline. Elle commanda :

 

- Néo, je t'en supplie ! Donne-lui sa quadri-thérapie qu'il nous fiche la paix !

 

Le chat eut donc droit également à sa part médicamenteuse pour passer une bonne journée. Une petite boule pour le nourrir, une autre pour lui couper son envie d'uriner dans les bacs à plantes vertes, une encore pour lui ôter toute velléité de miaulement et une dernière pour la route, une variété chimiquement castratrice, destinée à l'empêcher de courir après les minettes de tous poils.

Ensuite, Néo exécuta à la vitesse du son tout ce qu'il s'était attribué comme tâches ménagères, tant et si bien qu'Adeline, femme au foyer, n'aurait rien à redire, ni à faire. Le jeune homme quitta l'appartement peu avant huit heures pour se rendre à son boulot où il exerçait la passionnante fonction de comptable.

 

* * *

 

Sur le coup des dix heures, le passage à vide prévisible était survenu. Avec les pilules, pas de mauvaise surprise, pas d'effet secondaire. Les fabricants garantissaient les résultats mais également la durée précise de leurs produits. Néo commença à broyer du noir, débecqueté par l'inintérêt chronique de son travail, par le manque de considération de sa hiérarchie et par l'absence de mise en valeur de ses compétences personnelles. Après s'être connecté sur le Net une dernière fois et avoir constaté que son compte bancaire frisait déjà le rouge en début de mois, il prit son courage à deux mains. Il se lança droit vers le bureau du contrôleur de gestion, ne respectant en rien la procédure habituelle voulant qu'il adresse toute demande à son chef comptable. Il déboula avec la ferme intention de lui déballer tout ce qu'il avait sur le cœur. Il avala une pilule de courage, une "Patata Maxima", la même que les généraux distribuaient à leurs troupes.

 

- Bonjour chef ! Lança Néo d'entrée de jeu. Il faut que je vous parle de ma situation ! Cela ne peut plus durer ! Soit vous m'augmentez, soit vous me changez de poste et vous me donnez des responsabilités dignes de mes compétences et le salaire qui va avec !

- Installe-toi, Néo, proposa le chef en désignant un siège faisant face à son bureau. Un petit chewing-gum ?

 

Le jeune comptable prit une tablette rose dans le paquet tendu par le responsable de la gestion. Il déballa la gomme à mâcher et la mit dans sa bouche.

 

- Alors… Explique-moi calmement pourquoi tu ne te plais pas dans ton job actuel ? Questionna le sympathique bonhomme aux tempes grisonnantes.

 

Néo livra ses explications claires et nettes. Cependant, au fur et à mesure que passait le temps, ses arguments s'effritèrent, devinrent confus, embrouillés. Peu à peu, le doute s'instilla dans son esprit et le contrôleur de gestion finit par le renvoyer à sa table de travail au bout de dix minutes. Néo ne méritait pas une promotion et le comptable en était désormais convaincu. Pourquoi ? Pas grâce aux contre-arguments de son responsable mais grâce à un nouvel enzyme, incorporé dans les tablettes de chewing-gum, capable de digérer toutes les envies d'augmentation de salaire. Une arme dont les patrons raffolaient. L'enzyme se nommait "Smica ridicula". Néo s'était fait avoir comme un bleu, sans s'en douter un seul instant.

 

* * *

 

En retrouvant Adeline, le soir, vêtue d'un déshabillé sulfureux, Néo n'avait même pas le souvenir de s'être rebellé contre l'ordre établi. Les distributeurs d'eau, les boissons fraîches gratuites à disposition des salariés, tous ces produits contenaient la protéine annihilant l'envie de rentrer chez soi le soir et éliminant de la mémoire les événements mal vécus dans la société au cours de la journée. Ceci, bien sûr, au nom du principe du rendement maximal de l'employé. C'est donc avec une morosité flagrante que Néo avait découvert sa superbe compagne dans une tenue légère. Maugréant contre son sempiternel manque d'appétit sexuel, il goba une pastille bleue pour faire plaisir à Adeline.

 

- Viens mon poussin ! Avait-elle invité. Il ne faut pas perdre de temps ! Nous n'avons qu'une heure…

 

Il n'en perdit pas une seconde, transformé en bête assoiffée de sexe, satisfaisant toutes les demandes d'Adeline. Le succès de "l'Erecta Stimulantis" ne se démentait pas depuis des années. De toutes les potions chimiques mises sur le marché, elle restait la plus populaire et battait des records de vente.

Soixante minutes plus tard, après une cavalcade inhumaine, Néo s'affala sur le lit, hors d'haleine. L'effet du produit venait de s'arrêter, tout retombait comme un soufflet. Il s'allongea près d'Adeline et se tourna sur le côté sans lui poser la question rituelle : avait-elle aimé ? Evidemment qu'elle avait aimé être secouée comme le linge dans le tambour d'une machine à laver puisque les laboratoires produisant la tablette bleue remboursaient tout acheteur insatisfait. Il ne fallut pas plus de trente secondes pour que le jeune homme s'endorme, sans le moindre cachet. Pioncer généreusement après l'amour sans demander l'avis à sa compagne, c'était bien son dernier réflexe de mec, le seul qui ne nécessitait aucune pilule…

                          
  ©  2003 –  Eric Vincent – Tous droits réservés.