Au clair de la lune...       
 

Claude Jego 

    
" Pierriiiic ! Monstre de gosse, quand je t'aurai mis la main dessus, tu regretteras d'être né. Pierriiic ! "
Réveillé en sursaut par les cris stridents, le vieil homme se redressa, avec difficulté, et s'assit sur le bord du canapé. L'esprit un peu embrumé - sa sieste venait de s'interrompre de façon brutale - il tenta de recouvrer ses esprits. Apparemment il s'agissait de son petit-fils, Pierric. Qu'est-ce que ce gamin avait encore bien pu faire comme bêtise ? Le vieil homme se dit que la liste était déjà si longue... Il n'eut pas le loisir de se poser plus longtemps la question, une furie pénétra en trombe dans le petit salon.
" Papa ! Je cherche mon fils. Sais-tu où se cache ce voyou ? "
Le grand-père regarda, médusé, sa fille debout devant lui, campée fermement sur ses deux jambes, les poings sur les hanches, les joues cramoisies de colère ; il ne l'avait encore jamais vue ainsi. 
" Catherine ? Qu'est-ce qu'il a fait ?
- Je ne devais pas être de retour à la maison avant deux bonnes heures mais j'avais oublié la liste des provisions. Je suis revenue la prendre sur la table de cuisine, et c'est là que j'ai entendu le tambour qui tournait. Je suis allée aussitôt jusqu'à la buanderie et, oh ! papa, c'était affreux à voir. (Elle étouffa un sanglot) Ce monstre l'aurait tué, tu entends ? Dix minutes de plus et je le retrouvais mort.
- Mort ? répéta le vieil homme sans comprendre. Explique-moi, Catherine, j'ignore de quoi tu parles.
- Du chat ! s'emporta-t-elle, submergée à nouveau par la colère. Il l'avait enfermé dans la machine à laver et il l'avait mise en marche. Ce n'était pas difficile de deviner qui était derrière cette horreur ! Pierric, toujours lui. La pauvre bête était tellement affolée, qu'elle s'est sauvée je ne sais où et elle ne reviendra pas de sitôt. "
Le grand-père secoua la tête d'un air navré. Lui qui ne cessait de dire à sa fille qu'elle
avait engendré un monstre ! Huit jours plus tôt, le gamin avait enfourné le cochon d'Inde 
dans le micro-ondes ; l'animal n'avait pas survécu. Le mois précédent, les plantes vertes et 
les fleurs du jardin avaient été arrosées à l'eau de Javel. Inutile de chercher le coupable, un 
seul nom venait spontanément à l'esprit.
" Il a de qui tenir, tu ne crois pas, ma fille ? Avec un père aussi vicieux, toujours en train de préparer ses coups en douce, ça ne pouvait donner que de la mauvaise graine. Je t'avais pourtant prévenu quand tu l'as épousé, ce semeur d'embrouilles.
- Papa, tu as toujours détesté mon mari, gronda sa fille. Je n'ai pas oublié que tu as tout fait pour empêcher mon mariage.
- Et j'avais raison, grommela le vieil homme. Je regrette seulement que tu ne m'aies pas écouté. Tu méritais mieux que ce bon à rien.
- Comment oses-tu dire du mal d'un mort ? protesta-t-elle sans beaucoup de conviction. Il n'est plus là pour se défendre.
- Eh bien, bon débarras et qu'il reste là où il se trouve : dans les flammes de l'enfer ! Quand il était vivant, je ne pouvais pas, non plus, critiquer ce sauvage sinon il m'aurait cassé le peu de dents qui me reste. "


Accablée, Catherine laissa retomber ses bras le long de son corps. Un mari alcoolique qui se tue en emplafonnant un arbre dans une ligne droite, un fils insupportable, un père qui radotait parfois des histoires bizarres... Elle leva les yeux au Ciel. Qu'est-ce qu'elle avait bien pu lui faire pour qu'il lui envoie les dix plaies d'Egypte à elle toute seule ?
Le grand-père haussa les épaules. Il n'avait pas envie de se fâcher avec sa fille, elle avait suffisamment de soucis avec Pierric.
" Va donc faire tes courses, au lieu de rester plantée là. Si tu t'imagines que ton vilain fils va sortir de sa cachette en entendant tes cris, tu te trompes. C'est un malin, il va attendre que tu te calmes. De toute façon, il ressortira pour le souper. Ce n'est pas le genre à se laisser mourir de faim, ton môme. " 


Catherine poussa un soupir et suivit le conseil de son père ; celui-ci entendit bientôt la voiture qui s'éloignait. Sa fille n'était pas d'une nature rancunière. Dans deux heures - le temps de faire l'aller et retour jusqu'au supermarché, et de remplir le coffre de provisions - sa colère serait retombée. Pierric le savait aussi.
La voiture tournait à peine le coin de la rue qu'une tête apparut dans l'entrebâillement de la porte d'entrée ; un visage ingrat avec des yeux sournois, une bouche de menteur, un menton fuyant : la tête d'un futur délinquant. Le grand-père le répétait, sans cesse, à sa fille.
" Ah ! Te voilà, toi. Pourquoi as-tu essayé de tuer le chat ? demanda le vieil homme à son petit-fils. Il ne t'avait rien fait. "
Mais il imaginait, par avance, le genre de réponse stupide qu'il allait entendre.
" Il était sale, ce tas de poils. Il puait tellement que j'ai pensé qu'un bon bain enlèverait 
l'odeur, répliqua le morveux en fronçant le nez avec dégoût à cette simple évocation. 
- Il puait ? Et que sentait-il de si mauvais ? "
Pierric haussa les épaules. Ce vieux était fatiguant avec sa manie de poser des questions. 
- " Il puait le chat ", lança sottement le gamin avant de se diriger vers la cuisine.
Le vieil homme le suivit. Sa présence empêcherait le vaurien de mijoter un autre mauvais coup dans les prochaines dix minutes ; ce serait toujours ça de gagné. Ignorant manifestement son grand-père, Pierric se coupa deux larges tartines de pain sur lesquelles il se mit à étaler une épaisse couche de beurre.
" Pierric, tu ne peux pas faire un effort ? Tu sais que ta mère a déjà tellement à faire entre son travail, la maison, toi, et ta petite sœur. "
La réponse, cinglante, ne se fit pas attendre : 
" Elle n'avait qu'à pas pondre cette pisseuse. C'est le bébé que j'aurais dû balancer dans la machine à laver, pas le chat. La nuit, elle m'empêche de dormir avec ses braillements ! "
Le grand-père pâlit.
" Il ne faut pas dire cela, Pierric, protesta-t-il, tu sais ce qui arrive aux enfants méchants, je te l'ai dit et répété cent fois. Tu iras...
- Sur la Lune, termina le morveux en imitant la voix éraillée du vieil homme. Tu n'arrêtes pas de me le répéter. Et toi, tu sais où tu vas te retrouver un beau jour ? A l'hospice, avec les autres vieux gâteux qui radotent des âneries à longueur de journées. Maman aurait dû t'y coller depuis longtemps, elle ne serait plus obligée de te nourrir ! "
Le vieil homme sentit les larmes lui monter aux yeux. Pourtant il tenta encore une fois de raisonner la petite brute.
" Un jour viendra où ta mère n'en pourra plus de supporter tes méchancetés. Elle criera qu'elle ne veut plus de toi dans la maison, et ceux qui sont là-haut l'entendront. Ils viendront te chercher, pendant la nuit, quand nous serons endormis, Catherine, Alicia et moi, et ils t'emporteront avec eux. Quand j'avais ton âge, l'un de mes camarades de classe habitait au bout de ma rue. Un jour, il a fait une très grosse bêtise et...
- La barbe, grand-père, coupa Pierric avec insolence. Tu me l'as rabâchée des dizaines de fois ton histoire idiote, sans oublier ce bon père fouettard, et le gentil saint Nicolas qui apporte des martinets aux " vilains petits enfants. " Vous devriez avoir honte, vous les vieux, de nous terroriser. Foutez-nous la paix une bonne fois pour toutes avec vos trucs bidon. "
Devant l'air interloqué du vieil homme, le sale gosse éclata de rire. Il ramassa son goûter, mit une plaque entière de chocolat dans sa poche, et se glissa vivement hors de la maison. Avant de claquer la porte, il lança une dernière méchanceté : " Il paraît que les vieux ont le cerveau tellement ramolli qu'un jour ils oublient de se réveiller. Ne te fais pas de soucis, grand-père, il y a une place pour toi dans le caveau, à côté de mon père adoré. Bonne sieste, grand-père ! " 
Le silence retomba sur la petite maison. Resté seul dans la cuisine, tout tremblant sous le coup de l'émotion, le vieil homme se rendit dans la chambre de sa fille. La vue du berceau apaisa sa peine et le réconforta. Il s'approcha doucement, se pencha par-dessus le bord en pin blanc ; Alicia dormait du sommeil d'un ange. A trois mois, c'était bien naturel. " Quel bonheur ! pensa le grand-père en contemplant béatement sa petite-fille endormie. Cette enfant est un rayon de soleil dans ma vie. J'espère qu'elle ne ressemblera pas à son frère en grandissant. "
Le vieil homme sentit la lassitude l'envahir. Il ne cessait de mettre le gamin en garde, mais en vain. Tant pis. Pierric ne pourrait pas prétendre qu'il n'avait pas été prévenu.
Le vieil homme n'était encore qu'un gamin d'une douzaine d'années lorsque le drame était survenu. Deux enfants de son école, à peine plus âgés que lui, s'étaient sauvagement battus. L'un des deux, aveuglé par la colère, était allé chercher un bidon d'essence et avait grièvement brûlé son camarade. Le vieil homme se rappelait encore le désespoir des parents de l'enfant blessé qui imploraient le Ciel, et ceux de l'agresseur qui maudissaient leur propre enfant. Leurs paroles étaient restées gravées à tout jamais dans sa mémoire :
" Nous n'aurions jamais dû te mettre au monde ! Si ton camarade meurt, tu finiras tes jours en prison, et s'il survit, nous t'abandonnerons dans un orphelinat. Tu n'es plus notre fils, disparais ! Nous ne voulons plus te voir ! "
Ils ne l'avaient plus revu, jamais, et personne n'avait su ce qu'il était advenu du gamin. C'est un étranger de passage dans la ville, qui avait expliqué aux enfants que lorsque les parents ne voulaient plus d'un enfant trop méchant, ceux de la Lune venaient le récupérer. " Savez-vous mes petits pourquoi, quand la Lune brille toute blanche dans la nuit, on aperçoit à sa surface des traînées grisâtres ? avait demandé l'étranger sur un ton mystérieux.
- Non, avaient répondu en chœur les enfants, intrigués.
- Ce sont les ombres des enfants méchants abandonnés sur la Lune. Ils s'ennuient alors, pour passer le temps, ils se tiennent par la main et font une ronde. Si vous êtes trop turbulents, le même malheur vous arrivera. ILS s'empareront de vous et vous emporteront loin de vos parents, loin de vos amis. ILS vous effaceront de leur mémoire, à tout jamais. "
Le vieil homme se rappelait la réaction des enfants après ce récit très étrange. Si certains s'étaient moqués de l'étranger, lui disant que ce n'était qu'un conte à faire peur inventé par les parents, les autres avaient semblé mal à l'aise, troublé. Quant à lui, il avait eu très peur, peut-être à cause du regard de l'étranger, de ses yeux vides. Personne n'avait plus jamais revu le petit incendiaire.
Le grand-père tendit l'oreille : quelqu'un chantonnait dans le jardin. Le vieil homme délaissa le berceau pour s'approcher de la fenêtre et l'entrouvrir.
" Au clair de la Lune, mon ami Pierrot ", chantait une voix de crécelle. 
Une silhouette d'enfant s'agita au milieu des buissons ; c'était l'une des cachettes
préférées de Pierric. 
"Sale gosse, pensa le grand-père. Mais rira bien, qui rira le dernier, un jour ou l'autre, il le regrettera."
A l'heure du souper ils se retrouvèrent assis tous trois autour de la table. Comme le 
grand-père l'avait supposé, Catherine avait oublié l'épisode malheureux du chat ; ce qui ne 
l'empêchait pas de lancer de temps à autre un regard courroucé à son terrible rejeton. 
Conscient qu'il valait mieux éviter de déclencher les foudres de sa mère, Pierric observa donc 
un silence prudent. Il engloutit le contenu de son assiette, but son verre de limonade jusqu'à 
la dernière goutte, puis monta dans sa chambre où il se plongea aussitôt dans ses jeux vidéo. 
" Demain, la mégère sera calmée, pensa le gamin. Sinon, je pourrai imaginer quelque chose 
pour détourner son attention, histoire qu'elle m'oublie un peu. Par exemple, lui faire croire 
que le vieux fait pipi au lit ? Un verre d'eau dans les draps et le tour est joué. Quant au 
chat... Cette sale bête ne perd rien pour attendre. Je dois trouver une idée pour m'en 
débarrasser le plus discrètement possible, sinon la mégère va encore me casser les oreilles 
avec ses reproches à n'en plus finir. " 
Pierric n'avait plus désormais qu'une seule idée en tête : se venger du coup de griffes que ce pauvre chat lui avait décoché avant d'être enfermé dans la machine à laver. Habitué aux coups tortueux du garçon, le malheureux animal avait tenté de lui échapper en lui labourant la main de ses griffes acérées. Depuis qu'il savait l'animal en vie, Pierric ruminait sa vengeance.
" Je pourrais l'attraper, lui lier les pattes avec une corde et le glisser sous les roues de la voiture. Quand ma mère enclenchera la marche arrière, cette sale bête sera écrasée. "
Cela pouvait fonctionner, sauf que le chat était maintenant sur ses gardes, le ligoter ne serait pas chose aisée.
" Donc pas de machine à laver, ni de micro-ondes, j'ai déjà essayé, quoi d'autre... " Pierric se mit à dresser une liste sur un bout de papier ; il lui faudrait se montrer très astucieux pour éliminer la sale bête.
Bientôt les autres membres de la maisonnée allèrent se coucher et, une à une, les lumières s'éteignirent. Pendant ce temps, allongé sur son lit, tout habillé, Pierric cherchait toujours...
" Si je pouvais endormir sa méfiance, il ne sortirait pas ses griffes. Voyons, je sais qu'il adore le lait... J'AI TROUVÉ ! " Pierric se retint de pousser un cri de victoire, comment n'y avait-il pas songé plus tôt ! Le garçon tendit l'oreille. Silence. Tout le monde dormait. Il décida de mettre son plan à exécution sans plus attendre. Après tout, c'était l'occasion ou jamais.
Pierric enfila ses chaussons et se glissa, à pas feutrés, hors de sa chambre ; les ronflements sonores du grand-père lui parvinrent à travers la mince cloison de la chambre voisine. Il se rendit à la cuisine et s'empara d'un grand couteau à viandes rangé dans un tiroir. Ce maudit chat ! Il allait lui couper la queue. Cette sale bête aurait l'air ridicule après cette petite opération. D'abord, il fallait l'attirer au fond du jardin pour éviter que ses cris n'alertent Catherine : le lait servirait d'appât. Pierric ouvrit le réfrigérateur et sortit la bouteille entamée pour remplir une soucoupe. Hélas ! Comment se déplacer sans en renverser le contenu ? C'est alors que le garçon aperçut le biberon en train de sécher dans l'égouttoir. Il s'en empara. Ca y est ! Le piège était fin prêt. Il ne manquait plus que la victime.
Le garnement ressortit de la cuisine, le biberon dans une main, le couteau dans l'autre. Où était donc passé ce chat ? D'habitude, il adorait le canapé ou bien le panier en osier rempli de linge sale... Non. Il ne se trouvait ni dans le salon, ni dans la buanderie. Pierric réfléchit rapidement... La chambre de sa mère ! Il aurait dû y penser plus tôt. Depuis qu'Alicia avait manqué s'étouffer avec un renvoi de lait, Catherine prenait la petite avec elle dans son lit, la nuit. Ce qui faisait les délices du chat qui se roulait en boule sous la couverture de laine au fond du berceau.
Pierric entrouvrit la porte avec précaution, il ne fallait pas qu'elle grince. La lumière de la pleine Lune se faufilait entre les lamelles du store et dessinait des ombres sur les murs. Le garçon attendit que ses yeux s'habituent à cette demi pénombre puis il s'approcha du berceau sur la pointe des pieds. Une petite forme gigota sous la couverture rose.
" Viens sale bête, pensa le garçon en tendant le biberon. Que je t'attrape... "
Soudain, la lumière jaillit du plafonnier et éclaira la chambre. A côté de l'interrupteur se tenait le grand-père, pieds nus dans son pyjama rayé.
Réveillée brutalement, Catherine s'assit dans son lit et écarquilla des yeux grands comme des soucoupes. Son fils se tenait devant le berceau, un couteau à la main. D'un bond, elle fut debout.
-" J'avais soif, raconta le grand-père d'une voix émue, je voulais aller boire un verre d'eau dans la cuisine, et c'est là que j'ai vu Pierric qui se dirigeait vers ta chambre. Je t'avais pourtant avertie quand tu as épousé son bon à rien de père mais tu n'as rien voulu entendre. Pauvre Alicia ! Après le cochon d'Inde et le chat, c'était le tour de cette pisseuse comme il l'appelle. "
Pierric ouvrit et referma plusieurs la bouche, comme un poisson hors de l'eau.
-" Non... euh, balbutia-t-il enfin. Le chat... C'était pour lui... le couteau.
- Et le biberon, ironisa le grand-père, c'était aussi pour le chat ?
- Oui, bien sûr ", affirma le garçon, qui avait du mal à soutenir le regard horrifié de sa mère.
Dérangée dans son sommeil, la forme s'agita dans le berceau et se mit à pleurer. Les yeux de Pierric s'abaissèrent : Alicia ! Ce n'était pas le chat.
-" Maman... ", implora-t-il sans parvenir à trouver les mots pour se justifier.
Livide, sa mère regardait tour à tour le biberon et le couteau qu'il tenait encore dans ses mains ; le grand-père les lui ôta et le poussa fermement vers la porte. 
-" Retourne te coucher, Pierric. Nous reparlerons de tout cela, demain, dit tristement le vieil homme.
- Non ! protesta farouchement Catherine. On va en parler maintenant !
- Catherine, attends ! protesta le grand-père. Je crois que tu devrais réfléchir avant de... "
Mais Catherine refusa de l'écouter. Posant sur son fils un regard dur, elle l'avertit : 
" Demain, je remplirai ta valise pour t'emmener dans une pension, d'où tu ne ressortiras qu'à ta majorité, tu entends ? Tu ne remettras plus jamais les pieds ici, je ne veux plus de toi dans cette maison, va-t-en ! "
Pierric n'avait jamais vu sa mère dans une telle colère. La tête basse, il regagna sa chambre et se recoucha. La mégère allait se calmer, elle se calmait toujours. Il faudrait juste un peu plus de temps pour que tout rentre dans l'ordre. En pension ! Pfff. C'était bien une idée de bonne femme ! Et le vieux ! Ce faux jeton qui dénonçait son petit-fils, il lui ferait chèrement payer sa trahison.
Pierric les entendit parler encore quelques minutes, puis les portes des chambres se refermèrent. Le silence revint. Il s'endormit enfin. Les aiguilles lumineuses du réveil affichaient deux heures quand Pierric fut réveillé par une étrange sensation de fraîcheur. Il chercha à tâtons sa couverture, elle avait dû glisser durant son sommeil. Les doigts de l'enfant ne la trouvèrent pas. L'esprit encore endormi, le garçon ouvrit les yeux et découvrit, éberlué, le magnifique spectacle de la voûte étoilée. Tournant la tête de côté, il réalisa qu'il flottait dans le vide et aperçut, en dessous de lui, sa maison qui s'éloignait. Ou plutôt non, c'était lui qui montait de plus en plus vite vers les étoiles. Pierric frissonna, il avait froid. " Quel rêve idiot ! pensa l'enfant. A force d'entendre radoter le vieux, il a fini par me bourrer le crâne avec ses histoires de gâteux "
L'enfant sentit le mouvement s'accélérer tandis que des mains glacées le maintenaient solidement, de crainte qu'il ne s'échappe. Et soudain, Pierric la vit apparaître devant ses yeux ; énorme, blanchâtre, lumineuse : la Lune. Ce rêve avait l'air tellement vrai. " Non, je vais me réveiller bien au chaud dans mon lit, " tenta de se persuader l'enfant, mais le doute s'insinuait en lui, la peur commençait à lui serrer le ventre. Il se pinça la cuisse si fort que les larmes lui montèrent aux yeux. " Aie ! " Il ne dormait pas. Alors, subitement, son courage l'abandonna, plus question de faire le fanfaron. Pierric se mit à crier, à hurler, appelant sa mère à son secours tandis que les paroles du grand-père lui revenaient en mémoire : "ILS viendront te chercher durant notre sommeil, nous ne pourrons plus rien pour toi, il sera trop tard pour les regrets. "
La Lune était si proche désormais que les traces grisâtres apparaissaient de plus en plus nettes. Cela ressemblait à des points ou plutôt non, à des enfants, des dizaines, des centaines d'enfants qui se tenaient par la main et sautillaient, caracolaient dans une sarabande infernale.
Une nouvelle journée commençait, radieuse. Le soleil était éclatant et de jolis nuages blancs dansaient sur le fond azuré du ciel ; une journée idéale pour une belle promenade. Catherine s'éloigna, à pas lents, de la maison en poussant devant elle le landau d'Alicia ; la petite dormait sagement sous sa couverture rose. A la fenêtre, le grand-père leur fit un signe affectueux de la main ; il aurait aimé les accompagner seulement, à son âge, ses vieilles jambes ne le portaient plus comme avant. Il les suivit des yeux aussi longtemps qu'il put puis il regagna le petit salon et s'allongea sur le canapé. Une bonne sieste ! Rien de tel pour se requinquer. Et comme le sommeil tardait à venir, le vieil homme se mit à fredonner une comptine : " Au clair de la lune, mon ami Pierric... "

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