Autopsie d'une pierre

Emmanuelle Urien

 

Je me suis caché, et personne ne saura jamais me trouver.

Je suis bien sous mes rochers, mon tas de pierres. Il fait frais, presque froid, l’air a une odeur de moisi qui s’estompe, un parfum doucereux d’oubli complet. L’humidité détrempe la paroi des murs, l’ombre est sans faille.

Allongé sur la pierre, les mains bien à plat sur le sol glacé, je laisse mon corps s’alourdir, enfermer mon esprit dans sa masse. Bientôt, je ne sentirai plus rien. Sourd, aveugle, insensible à tout. Je deviens une absence minérale.

Je veux être une pierre. Pas penser. Pas sentir. Pas aimer. Pas haïr.

J’étais un  homme, autrefois. Du moins, j’ai essayé. J’ai renoncé : je ne peux pas, ils ne veulent pas.

 Enfant parmi les autres, j’aimais le contact de leur peau sur la mienne, je cherchais les caresses et les gifles, je frôlais exprès leurs mains, je me collais à eux, dans les files en rang par deux, garçons et filles en rangs d’oignons…

Je ne veux plus y penser, plus de regrets, non, c’est fini : ils n’ont pas voulu de moi, ils m’ont rejeté, plus de contact, même pas pour me frapper. Souvent, la nuit, je m’agite, je bats des ailes les doigts écarquillés, je cherche encore leurs mains, la peau de leurs joues si douces, le contact rugueux d’un genou écorché…

 Une pierre. Insensible. Inconsciente. Froide : c’est bon de ne rien sentir, de ne rien vouloir.

 Adolescent. L’époque des rencontres furtives, à tâtons dans l’obscurité des soirées éméchées. Des mains, encore, effleurées à la hâte. Des corps ensuite, mes oreilles se rappellent la musique qui accompagnait le froissement des étoffes. Des mains qui se fraient un chemin sur ma peau. Les mains d’une fille. Celles d’un garçon. Mes mains à moi ne font pas la différence. Pervers, je touche à leurs tabous. Un poing s’écrase sur mon visage, ma tête éclate, mon œil se ferme, mon coeur saigne, ils ne veulent plus me voir.

 J'écoute l’eau qui ruisselle sur les murs. Bientôt je n’entendrai plus rien. Une pierre est sourde, aveugle et muette. Une pierre attend que rien ne vienne.

 Adulte et responsable, profil bas, j’ai pris l’habitude : je courbe l’échine, garde les mains dans mes poches. Les bras croisés. Les poings serrés derrière mon dos. Je ne touche à rien ni personne : on m’observe, on m’accuse déjà, une réputation ne vous quitte jamais. Je m’assume en coupable, je n’ai pas le choix : tous les soirs de ma vie dans ces lieux sombres et sordides, je caresse sans retenue des inconnus qui ne savent rien de moi ; c’est autorisé, permis par la loi, mais il faut fermer les yeux, la bouche et le cœur. Je paye. On me paye. Mes mains s’ouvrent et volent, avide, vers des peaux amoncelées et sans cesse renouvelées, des corps consentants. Je voudrais toucher leur visage, sentir l’arête du nez, la courbe du menton, le dessin de la bouche, mais bas les pattes, plus bas, plus bas ! Je me contente de ce qu’on me donne, impossible de vivre sans chaleur humaine sous mes paumes, si dépravée fût-elle.

 L’inconscience toute proche, qui me guette, qui me gagne. Bientôt, me promet-elle, tu n’y verras plus rien. Une pierre. J’attends. Je laisse venir.

 L’âge mûr, décrépit, j’ai l’air de ce dont ils m’accusent, la perversité s’affiche sur les plis amers de ma bouche, elle est présente entre mes poings fermés et croisés sur mon cœur. Mes cheveux ont blanchi, puis jauni ; je suis un vieil homme seul qui cherche d’autres peaux, jeunes ou vieilles, peu importe : je prends ce qu’on veut bien me vendre, la nuit dans les quartiers qui ne m’ont pas encore banni. Des endroits sales et puants. Je vends le peu qui me reste pour pouvoir payer encore, le prix pour qu’on me touche, pour avoir le droit de toucher, doucement, de mes mains tremblantes de vieillard malpropre, le corps et le visage d’autres hommes ou de femmes, que m’importe ?

 Une pierre. Une pierre n’a pas de sexe, pas de visage. Pas d’âme.       

 Et un jour je suis seul. Il n’y a plus dans la ville une seule âme prostituée qui accepte de me vendre la moindre parcelle de sa peau miséreuse. On se détourne, on me fuit, on me connaît trop bien : pervers, même ici, dans ce lieu de toutes les perversités. On me frappe si j’insiste, à coups de pieds, comme un chien. On me lance des ordures pour que je m’éloigne.

Je tombe, et mes mains se tendent malgré moi, vers d’impossibles conquêtes dont j’ai toujours rêvé : quelqu’un à moi, que je pourrais toucher quand je veux. Caresser des cheveux, étreindre et serrer contre moi un corps sans craindre qu’on me surprenne, et de toutes petites mains entre les miennes. Est-ce mal, tout cela, est-il proscrit d’aimer ses semblables, prescrit de garder ses distances ?

Je tombe encore, encore plus bas.

 Maintenant je suis ici, et j’ai des aspirations minérales.

 J’ai quitté la ville, je me suis traîné jusqu’ici, au pied des montagnes, à l’écart de la route. J’ai trouvé cette grotte et m’y suis faufilé, j’ai poussé un rocher, des pierres se sont écroulées, formant un éboulis qui me protège de la  compagnie des hommes que j’exècre à présent. À l’abri de leurs coups et de la tentation de leur peau, j’ai appris à les haïr.

Je veux devenir une pierre. Je m’applique. J’oublie. L’ombre, le froid et l’odeur de la terre. Bientôt plus rien.

 Et soudain, des rumeurs, des voix, le fracas des pierres qu’on dérange. J’ouvre les yeux, je crie et la lumière est revenue, ils l’ont fait entrer de force : ils m’ont trouvé et me veulent, ils m’entourent, me parlent, me réconfortent. Ils me touchent. Mais je ne veux pas que l’on me touche. Je hurle quand leurs mains me frôlent, je me débats pour fuir leur contact, j’agite faiblement mes bras et mes jambes. Ils m’extraient. Ils m’emmènent.

 Ils me parlent. Ils me soignent. Emmuré vivant, répètent-ils. Mais non, je leur dirais si je pouvais, et ce seraient mes dernières paroles : une pierre parmi les pierres.

Visites à l’hôpital : les boy-scouts qui m’ont délivré. Je déteste les gosses, ces larves d’hommes qui grouillent à la surface de la terre, s’y répandent, croissent et se multiplient. Une rancœur de pierre.

Il ne faut pas qu’ils me touchent

Je ne veux pas, je refuse que ces mains me touchent. Je crie quand elles se posent sur moi, avec une sollicitude dégradante que l’on m’a toujours refusée. Seul, je veux être seul. Heureux comme les pierres, replantez-moi au fond d’un ravin, enterrez-moi sous des décombres, avec mes semblables, mais qu’on ne me touche pas. Laissez-moi.

Ils me disent que je vais mieux. J’acquiesce, les yeux fermés, je n’ai plus la force de crier quand leurs mains s’approchent. Je voudrais partir d’ici.

 Un jour, je meurs. Je n’ai jamais dit que je voulais mourir. Je ne l’ai pas dit parce que les pierres ne parlent pas et les pierres ne meurent pas.

Mais eux disent que je suis mort. Je ne devrais pas les entendre, je ne devrais rien savoir, mais pourquoi pas, pourvu qu’ils cessent de me toucher, que je cesse de sentir leurs mains sur moi. Alors laissez-moi, à présent. Enterrez-moi, oubliez-moi, laissez-moi vivre ma vie de pierre, ma mort béate.

 Leurs mains à l’intérieur de moi.

Autopsie.

Laissez-moi.


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