Désirée Boillot
Mon mari, je l’appelle Bébert. Au début, ça l’agaçait, mais avec le temps, il a
fini par s’habituer. Lorsque d’aventure, je le hèle dans la rue, personne ne
pourrait soupçonner que sous la casquette de ce petit homme rondouillard et
cardiaque, se cache Monsieur le Comte Philibert-Albert Dupont de la Soupinière.
Un aristocrate pure souche, très à cheval sur l’étiquette. Conserver un certain
maintien dans l’existence : telle a toujours été sa ligne de conduite. Il y a
des choses que l’on fait, et d’autres que l’on ne fait pas. C’est un peu pour
cette raison que je gamberge. Pour l’instant, rien à signaler. Bien calé dans
son fauteuil, il parcourt les critiques de Télérama devant le feu qui s’éteint.
Dans dix minutes, il est au lit, c’est sûr. Les pages publicitaires se trouvent
bien après le cahier télé. Il n’ira pas jusque là.
- Antoinette, mon petit.
- Qu’y a-t-il mon Bébert ?
- L’heure est grave. Ce matin, les Pinson de Chaisard ont téléphoné.
- Par exemple. Et qu’est ce qu’ils voulaient ?
- Rien, comme d’habitude. Mais ils m’ont appris que tu faisais de la publicité !
- Quoi, moi ?
- En personne.
- C’est aberrant, voyons !
- Inutile de nier. Ils t’ont vue dans les journaux !
- …
- Toi ! La Comtesse Dupont de la Soupinière ! Née Wallam de Fourcuff ! Étalée
sur une pleine page !
- Calme-toi Bébert. Cette agitation est nocive pour ton cœur. Enfin, qu’est ce
que c’est que cette histoire ?
- Je te répète ce qu’ils m’ont dit.
- C’est absurde. Une bouffonnerie ! Les Pinson ont eu la berlue, une fois de
plus !
- Possible, après tout. Ou alors, tu as un sosie.
- Voilà qui tombe sous le sens ! Faut-il te rappeler que tout le monde a un
sosie ? Toi, moi, le pape, ta mère…
- Sans doute… Mais le chat !
- Que dis-tu ?
- Pattenrond, Antoinette. Notre chat. Guy-Gonzague et Marie-Jo n’en démordent
pas. Lui aussi, ils l’ont reconnu dans le journal !
- De mieux en mieux…
- Il est tard. J’éclaircirai cette affaire demain, la nuit porte conseil.
- C’est ça. Va. Le temps d’éteindre, et je te rejoins.
Et crac ! Les Pinson de Chaisard ont vendu la mèche ! Quelle malédiction ! En
temps normal, je n’aurais jamais prêté la moindre attention à cette publicité.
Remplir des questionnaires de satisfaction n’entre absolument pas dans mes
attributions. Je suis l’épouse d’un grand aristocrate, ne l’oublions pas ! Une
maîtresse de maison accomplie, à mille lieux des contingences… Mais là !
L’occasion était trop belle. C’était à prendre ou à laisser. Si j’ai légèrement
écorné la sacro-sainte étiquette, c’est uniquement pour l’avenir de notre
Pattenrond. Un matou sublime, doté d’un port de tête princier. De couleur feu,
de la pointe des oreilles jusqu’au bout de la queue. Sa robe lustrée épouse à
merveille notre parquet de chêne à chevrons. Quand il taquine de ses pattes
puissantes la soie de la bergère Louis XV, on dirait un couguar.
Le jour où tout est arrivé, Bébert était parti fureter du côté des antiquaires.
Il ne résiste pas à l’appel de l’objet rare. Quant à moi, je venais d’achever ma
tapisserie pour le salon. Une scène de chasse de quatre mètres sur cinq
représentant au premier plan un cerf traqué par une meute d’épagneuls. Deux ans
de travail au point de croix… Quel soulagement, quand j’ai reposé l’aiguille !
Enfin. Mon éducation m’a appris à relever toutes sortes de défis… J’avais
quelques heures à tuer, tranquille dans le salon désert, face à ma pendule
d’époque. Dans la cuisine, j’ai mis la bouilloire à chauffer pour mon thé de
cinq heures, sorti le service Empire… Quand soudain je l’ai vu. Le
questionnaire. Il m’attendait, scotché sur le paquet de croquettes de régime
Royal Félin pour chat sensible, à portée de ma main… Je ne sais pas ce qui m’a
pris. Une petite folie ! Ciseaux en mains, je l’ai découpé, puis rempli
scrupuleusement, en notant soigneusement mes nom, prénom, adresse, téléphone.
Détail amusant : les publicitaires n’ayant pas prévu suffisamment de cases pour
me permettre d’inscrire l’intégralité de mon patronyme, j’ai simplement noté :
DUPONT. Une comtesse doit savoir faire des sacrifices. Comme il fallait joindre
un petit témoignage de satisfaction, j’ai rédigé quelques lignes sur Pattenrond.
Je me suis piquée au jeu, une fois n’est pas coutume… Ma plume s’est emballée.
J’ai évoqué tout ensemble son poil brillant et soyeux, ses yeux vifs et alertes,
sa prodigieuse vitalité regagnée avec une alimentation équilibrée… L’inspiration
venant, j’ai mentionné le jour où, ayant retrouvé ses instincts de chasseur
grâce aux vertus de Royal Félin, d’un bond souple de tigre, il avait réussi à
attraper un pigeon sur la terrasse… Ce qui pourrait être la vérité. Pattenrond
n’a pas son pareil pour gober les mouches qui agacent ses moustaches quand il
fait sa sieste sur le radiateur. Un vrai fauve, dans ces moments-là. J’ai posté
ma lettre le plus discrètement possible, sans rien dire à Bébert. Il y a beau
temps que j’ai appris à ménager sa santé de cardiaque.
Les jours ont passé, identiques, monotones, jusqu’au coup de fil de Publidor.
Une voix étincelante m’a annoncé que mon témoignage avait été sélectionné parmi
des milliers d’autres. Une grande houle de joie m’a parcourue de la tête aux
pieds… Après quelques petites questions sur les mensurations exactes de mon
chat, auxquelles j’ai répondu le plus précisément du monde, la voix m’a proposé
un rendez-vous exclusif pour une séance de photo professionnelle. Mon sang n’a
fait qu’un tour. Comprenant que Pattenrond était destiné à devenir l’égérie de
Royal Félin, j’ai tout de suite accepté. Une carrière toute tracée s’offrait à
lui.
Il me restait deux semaines pour lui faire retrouver sa ligne. Ni une ni deux !
Balles sauteuses, bouts de laine rigides, souris qui couine : j’ai razzié le
rayon jouets pour animaux. A la guerre, comme à la guerre. Quinze jours durant,
je me suis transformée en coach. J’étais déterminée à ce que sa poche ventrale
n’essuie plus la poussière. Je lui ai offert un nouveau collier vert sapin pur
cuir, assorti d’une médaille dorée sur laquelle j’ai fait graver son nom. Le
jour J, nous avons pris un taxi, incognito, lui dans son panier Régence, moi
derrière mes lunettes Jean-Gol Taupier. Une fois dans le studio, Pattenrond a
bondi hors de sa boîte et grogné en hérissant le poil dès qu’il a aperçu le
photographe. Celui-ci a voulu l’attraper, mais le noble animal l’a cruellement
mordu. Il a toujours détesté les inconnus. Il a consenti à venir se réfugier
dans mes bras au bout d’un quart d’heure assidu de grat-grat menton. A la fin de
la séance, après nous avoir mitraillés sous tous les angles, le professionnel
animalier a paru satisfait. Il m’a demandé mon autorisation pour que nous
passions dans la prochaine campagne publicitaire. J’ai dit que bien sûr,
évidemment, mais comment donc cher ami…, et j’ai signé.
Plus tard, on nous livrait l’équivalent du poids de Bébert en croquettes Royal
Félin. Rognons, poulet, lapin, saumon, caviar… Toute la gamme. C’était un mardi.
Grâce à Dieu, Bébert était parti au golf ; les longues marches sont excellentes
pour sa santé. Il a fallu ruser un peu. J’ai dissimulé les sacs à la cave,
derrière les bouteilles de Château-Laffitte. En remontant, je n’étais pas au
bout de mes peines. Une colonie de gadgets encombrait notre boîte aux lettres.
J’ai planqué les baballes de mousse dans l’oranger de la terrasse. Quand Bébert
est rentré, il a cru que l’arbre avait enfin fait des fruits… Maintenant que la
publicité a paru dans les journaux, il me faut redoubler de vigilance. Déchirer
la page compromettante, avec méthode. J’appellerai Guy-Gonzague et
Marie-Joséphine à la première heure demain. Je les brieferai, et plus vite que
ça. Ils démentiront, ils diront qu’ils ne m’ont jamais vue, que c’était une
blague… Il y va de notre honneur, autant que de la santé de Bébert. Une nouvelle
alerte pourrait lui être fatale. Car enfin, ma photo avec le chat sur l’épaule,
passe encore. Mais il y a le slogan au bas de la page. Voyons voir s’il y est
toujours, à la fin du journal… Pppffff. Bébert en ferait un collapsus. Si c’est
pas malheureux. En caractère gras, par-dessus le marché. Impossible de le rater
:
Nouvelles croquettes de régime à la dinde : ce qui est bon pour lui est bon
pour vous aussi. Merci, Royal Félin !
©
Janvier 2006
- Désirée Boillot -
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