Le père

Eric Vincent

 

La "porte des étoiles", énorme succession d'anneaux de taille croissante, aux signes cabalistiques, d'un diamètre minimal de cinq mètres, avait été dénommée ainsi d'après la théorie du professeur Bert, un éminent sociologue, spécialiste des peuples du nord. Selon lui et bon nombre de ses confrères scientifiques, les positions de chaque signe offraient des milliers de combinaisons et autant de raccourcis spatiaux vers des mondes inconnus et éloignés de plusieurs dizaines, voire centaines d'années-lumière. Le docteur Bert avait un avis plus étendu : la porte permettait également d'atteindre d'autres temporalités, voire des dimensions parallèles de la Terre.

Le fonctionnement de la porte n'était plus un secret ; l'électricité était l'unique moyen de l'activer. Cependant, la signification des symboles bordant les différents anneaux demeurait un mystère complet. La destination possible d'une combinaison faisait l'objet de débats télévisés et de supputations. Le danger encouru par une expédition était réel. Les autorités avaient longuement hésité sur le choix et le nombre d'individus à envoyer dans le halo ondulant de la porte. Après moult tergiversations, Eric Vincent, un parfait abruti aux neurones atrophiés, avait été élu à l'unanimité.

 

Vêtu de l'équipement standard des spationautes, armé d'un laser portatif de la dernière génération, d'une unité d'énergie suffisante pour aligner la porte correspondante dans l'autre monde sur les coordonnées de la Terre et la rouvrir, Eric piaffait d'impatience. Pour tuer le temps, il jouait avec sa caméra vidéo. Dans ses poches, il avait entassé une caméra de secours, quatre bandes vierges et quatre batteries. Bert lui répéta une dernière fois les instructions :

 

- Eric, vous entrez là-dedans, vous filmez, vous ne vous éloignez pas trop de la porte. Si vous rencontrez des entités vivantes, vous les filmez sans prendre contact et vous revenez à la porte des étoiles. Compris ?

- Fastoche ! Répondit l'abruti de service, tellement stupide qu'un chimpanzé aurait pu faire le boulot à sa place. Je vais vous faire ça les doigts dans le nez !

 

Cet olibrius aurait été capable de se péter deux ou trois phalanges en se plantant les doigts dans le nez, tout en oubliant qu'il portait un casque. Quand la vitesse de rotation des anneaux atteignit sa vitesse de croisière, sa surface brilla et ondula. Eric en profita pour foncer dedans, sans attendre une autorisation officielle, ignorant totalement le danger.

Le passage fut instantané. Eric réapparut derrière la porte correspondante. Le cœur ne battant pas la chamade, il balaya le paysage du regard. Il était au bord d'un océan, dans une anse encadrée par des falaises. A ses pieds, plus précisément, au pied de la porte des étoiles, il y avait des amas de fleurs, de petits cailloux aux formes tarabiscotées, des petits animaux morts et des fruits et légumes. Des offrandes ?

Le paysage lui rappelait quelque chose. Mais quoi ?

Tout à coup, une douleur phénoménale lui vrilla la tête. Il étouffait, souffrait le martyr ; il mit un genou à terre, puis un second et s'affala sur le sable. Il se tordit de douleur, incapable d'agir pour combattre la douleur. Son crâne lui parut exploser, parcouru d'ondes, de spasmes. Il se disloquait, se déformait, sous l'action invisible d'un gaz ou de radiations, peut-être. La souffrance dura au moins cinq minutes, sans que son ordinateur incorporé au scaphandre n'entreprenne la moindre action médicale. Les radiations et le gaz étaient hors de cause ; sa protection était prévue pour ces cas-là. Pire, le processeur analysa la composition de l'air et déverrouilla le casque, estimant que la composition de l'atmosphère était en tous points identiques à celle de la Terre.

 

Lorsque la douleur cessa, Eric crut à un miracle. Il prit le temps de reprendre ses esprits et porta sa main à la tête. Immédiatement, il sut que quelque chose avait changé. Sa boîte crânienne avait changé. Les dimensions avaient changé. Il avait attrapé la grosse tête !

De nouveau, il observa son environnement. La falaise épaisse et haute à droite, la plage, l'océan en face, la falaise percée d'une trouée, comme le chat d'une aiguille.

 

"Etretat !" Déduisit-il. "Je suis toujours sur la Terre !"

 

Il se retourna mais ne découvrit pas le moindre hameau, la moindre bicoque. Pourquoi ? Il réfléchit quelques secondes en observant et en déduisant à une vitesse hallucinante.

 

"L'érosion des falaises est similaire à celle du 21ème siècle. Je suis donc au 21ème siècle mais la ville d'Etretat n'est plus là. C'est une dimension parallèle."

 

Il porta son regard sur la porte des étoiles. Instinctivement, il comprit la signification des symboles des anneaux et ce que produisait chaque combinaison. Quelques secondes lui avaient été nécessaires alors que les savants s'escrimaient à percer les secrets depuis une année.

Brusquement, il entendit des cris mêlés de grognements et de rires enfantins. Une horde d'humains sortirent de trous creusés à même le sol. A leur allure, ces humains avaient tout des Terriens. Plusieurs d'entre eux s'enhardirent à l'approcher et à le toucher, prononçant des kyrielles de "Oh" étonnés. Parmi ces têtes, il crut reconnaître plusieurs savants ! Bert, Sab, Anice et même Néo, le grand théoricien du chaos. Ces visages connus affichaient cependant des regards vides d'expression intelligente. Les hominidés se comportaient comme des adorateurs, s'agenouillant devant lui. Eric sourit. Un millier d'idées surgit dans son esprit.

 

 

 

 

Le monde était inversé. Eric, sombre abruti, était devenu un génie capable de décrypter des codes compliqués et de décider de son avenir par lui-même. Bert, Sab, Anice, Néo, ces prodiges qu'il admirait, étaient aussi simples que des bambins de deux ans. Ils s'exprimaient à l'aide d'onomatopées ; leur langage s'apparentait à celui de jeunes de banlieue. Ils étaient aussi abrutis que lui dans son mode d'origine, ce qui n'était pas peu dire !

Eric n'avait pas tardé à régler le problème du retour ; à l'aide d'un bricolage ingénieux, autorisé par sa prodigieuse intelligence, il avait accouplé l'unité d'énergie au laser portatif et avait pulvérisé la porte des étoiles. Il resterait et empêcherait ses semblables de le récupérer. Là-bas, il n'était rien. Ici, il était un Dieu.

 

Sur la plage, il avait rassemblé les quatre personnages les plus curieux, les plus attentifs, bien qu'ils soient totalement illettrés, sachant à peine éructer quelques mots. A l'aide d'un bâton, il avait tracé des lettres. Les voyelles, pour commencer. Il leur enseignerait l'écriture, la lecture, la poésie, les civiliserait, les cultiverait, afin qu'ils perpétuent les mots pour des générations et des générations. Dans ce monde, tout était à écrire, sans commettre les erreurs du passé. Un monde idéal, selon Eric. Il tenait le rôle du père.

Un rôle merveilleux… 

                          
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