Kyvu Tran
Méfie-toi des femmes, mon fils. Je ne te le répéterai jamais assez. Méfie-t’en comme de la peste !
Oh ! Bien sûr, tu vas encore dire que je radote, que je suis vieux jeu. Un jour ou l’autre, tous les enfants en manque de liberté ont ce genre de pensées à l’égard de leurs parents. Un comportement naturel, selon les épigones de Freud, programmé, réglé comme du papier à musique. Les temps changent, qu’ils disent, imbus de leur science. Les générations se succèdent, chacune portant ses idéologies et ses tares sous le bras. Évolution oblige…
Sombres conneries !
Je radote, certes, mais je radote une vérité, une réalité que j’ai vécue. Si je n’arrête pas de te rebattre les oreilles avec ça, ce n’est pas pour t’emmerder, loin de là. Je veux seulement te conseiller, te guider, t’aider à éviter les écueils sur lesquels je me suis écrasé. À quoi servirait un père autrement, hein?
Cesse donc de m’ignorer, de faire comme si je n’étais pas là et, surtout, écoute. Écoute ce que j’ai à te dire. Écoute pendant que tu le peux encore. Car la vie est courte, contrairement aux apparences. Un souffle, un battement de cil, un petit bout de route semé d’embûches dont on ne ressort pas toujours indemne. J’en sais quelque chose, fiston. Je suis passé par-là.
J’ai vécu…
Alors quand je te dis de te méfier des femmes, crois-moi !
Garry regarda furtivement sa montre. Seize heures et trente-deux minutes. Une éternité…
Depuis quelques mois, ses journées de travail s’apparentaient à d’interminables parties de cache-cache avec le temps, un temps paresseux qui, laissé sans surveillance, prenait un malin plaisir à s’arrêter. Les heures s’égrenaient à travers le filtre d’une apathie lancinante, se séparant de chaque minute, de chaque seconde avec une réticence de vieillard avaricieux. Ce n’était évidemment qu’une impression, mais Garry se prêtait complaisamment au jeu. En réalité, cette attente le ravissait.
Il se carra dans son fauteuil, fit mine de s’étirer en levant les bras et en jetant la tête en arrière. Un autre coup d’œil à sa montre… Seize heures trente-six. Dieu que c’était long ! Il se mit à siffloter, en battant la mesure du bout du pied. C’était une mélodie de son cru, inspirée, instinctive. Un hymne à l’amour sirupeux, d’une mièvrerie exacerbée…
Et alors ? Il était amoureux et c’était tout ce qui comptait. Peu importait l’image que les autres se faisaient de lui.
Garry observa ses collègues de travail. Curieusement, sa bonne humeur semblait communicative. Même Marlène, la sainte-nitouche, le glaçon de service, la petite bourgeoise aux grands airs, ne restait pas indifférente à ses sourires ingénus. Un exploit ––et c’était peu dire–– que personne n’avait ignoré. Il se sentait fort, il se sentait beau, il se sentait investi d’un pouvoir mystérieux, il…
Vivement la fin du travail !
Misogyne.
C’est à ça que tu penses à chaque fois que j’essaie de te raisonner. Inévitablement. Dès que je me manifeste, je vois ce mot jaillir de toi, concrétion de ton cerveau de jeune ignare. Tu le craches à ma face comme une insulte. Tu le brandis comme un bouclier. Tu le scandes comme un slogan publicitaire.
Mais l’autorité paternelle est là pour veiller au grain, véritable rouleau compresseur qui n’admet aucune incartade. Seuls les bons pères sont dotés d’une volonté d’airain, les autres meurent à petit feu, s’effritent de concession en concession.
Ébranlé, tu bascules alors de l’offensive à la défensive. Tu te replis sur toi-même. Tu t’enfermes à l’intérieur d’une affligeante carapace d’indifférence. Le siège mental commence. Un siège qui va durer des heures. Pourquoi refuses-tu de m’écouter ? Pourquoi t’obstines-tu dans l’erreur ? Pourquoi ? C’est à mon tour de te marteler avec mes arguments. Je suis comme un forgeron acharné qui bat un métal presque refroidi, en espérant qu’il n’est pas trop tard.
Tes maigres défenses cèdent très vite, s’écroulent les unes après les autres. Mais tu restes malgré tout insaisissable. Même mis à nu, ton esprit obtus ne m’offre aucune prise. Le reniement. C’est bien tout ce qui te reste.
Fatigué, lassé, je finis par me retirer. Je suis le premier désolé par ces affrontements auxquels nous sommes contraints de nous livrer. Ils ne m’apportent que des victoires amères, pénibles.
Misogyne…
Le mot est lâché, telle une bombe. Mais je l’accepte. C’est de bonne guerre.
Dix-sept heures. Enfin !
Après un rangement approximatif de ses dossiers et un rapide salut à ses collègues de travail, Garry quitta le bureau au galop. Il fonça tête baissée à travers les couloirs, rouge d’excitation, tel un écolier à la sortie des classes. Il était comme ça depuis sa rencontre avec Alice, trois mois plus tôt. Il passait ses journées à ronger son frein, subissant la fuite du temps comme une douce torture. Le soir, c’était la délivrance, une sorte de récompense à cette laborieuse attente.
Alice aussi devait se languir, seule à la maison. Garry l’appelait régulièrement, entre deux entretiens avec des clients. Sous l’œil complice ou désapprobateur de ses collègues, il parlait à demi-mot, chuchotait des intimités dans le combiné. Mais ces bavardages téléphoniques ne suffisaient pas, piètres succédanés du désir. L’amour supporte mal l’absence, surtout quand il est encore jeune.
Garry s’arrêta devant sa voiture, indécis. Quel cadeau allait-il offrir à Alice aujourd’hui ? Ou plutôt, que n’avait-il pas encore acheté pour lui faire plaisir ? Des bibelots, des petits riens, des pas-grand-chose apparemment sans importance mais qui consolident le couple et l’empêchent de s’émietter avec le temps.
Il démarra la voiture et se mit en quête d’un fleuriste.
Te souviens-tu de ta mère ?
Fais un effort, fiston. Cherche ! Son visage, son sourire, sa voix, son odeur… Quel souvenir en gardes-tu ?
Aucun, bien sûr. Cette garce est partie sans se retourner. Une voleuse ! Elle est entrée et sortie de ma vie comme un courant d’air, en claquant les portes. Elle a traversé mon existence comme une lame faite pour le saccage. Que me reste-t-il de son passage, si ce n’est que des miettes? Et une blessure qui ne guérira jamais, une trace indélébile, tenace. Une trace boueuse.
Mais le plus insupportable, c’est l’image que j’ai gardée de toi à ce moment-là. Elle m’a marqué au fer rouge. Elle s’est profondément incrustée dans ma chair, écharde douloureuse qui m’empêche de dormir enfin en paix. Elle m’obsède…
Tu ne pleurais pas, tu ne criais pas, tu ne te débattais pas. Non, rien de tout ça. Cette nuit-là, assis sur le carrelage de la cuisine, au milieu des quelques meubles qu’elle a daigné laisser, tu me fixais en silence, les yeux écarquillés par l’incompréhension. Les questions devaient se bousculer dans ta tête, mais aucune ne parvenait à se frayer un chemin jusqu’à ta bouche, arrêtée par la barrière de tes quatre ans.
Un vide terrifiant nous séparait, un gouffre de silence que je n’arrivais pas à combler. Chacune de mes tentatives donnait naissance à des paroles embryonnaires qui mourraient sur le bord de mes lèvres, cisaillées par ma propre respiration. Les mots rampaient maladroitement sur ma langue, humides, hésitants, anémiques. D’un seul coup, toute mon impuissance m’avait éclaté à la figure, me noyant sous une mitraille honteuse accumulée des années durant. Je n’ai rien pu faire d’autre que de me précipiter vers toi, pour te prendre dans mes bras, pour te serrer fort contre ma poitrine. Pour pleurer, aussi. Oui, j’ai chialé comme un gosse, en gémissant, en reniflant bruyamment, sous tes yeux ébahis. Je sais, je sais… C’est moche, un homme qui pleure. Une attitude pas très sérieuse. Pas très virile, du reste.
Tu semblais imperméable à mes sanglots. Ton corps était inerte sous mes doigts. Tu ne comprenais pas tout. La situation te dépassait. Alors tu as planté ton regard sur moi, et tu as attendu. Ton visage me poursuivait avec obstination, jusque derrière le rideau des larmes.
Il me poursuit encore.
Garry s’immobilisa dans la cage d’escalier de son immeuble. Quelque chose n’allait pas. C’était… Comment dire… C’était bizarre. C’était plus fort que lui. Il ne pouvait se débarrasser d’une peur diffuse, absurde, qui s’insinuait dans son esprit tel un maraudeur. Il grimpa jusqu’au troisième étage, un peu trop vite, et se figea face à la porte de son appartement, une désagréable sensation de vide dans la poitrine.
Fermée.
Alice aurait dû être là, à l’attendre sur le seuil, comme chaque soir. Connaissant ses horaires de travail, elle aurait déjà dû venir à sa rencontre, les mains dans le dos, un sourire timide sur son visage de femme amoureuse. Au lieu de cela, personne. Mis à part le silence.
Garry s’approcha, le souffle court, les tempes vibrant comme des peaux de tambours. Jamais une porte close ne lui avait paru aussi inquiétante. Des images parasites proliféraient dans son cerveau comme de la mauvaise herbe. Des images du passé qu’il fallait oublier.
Le contact glacé de la poignée le ramena à la réalité. Mais non ! C’était ridicule ! Alice était sûrement occupée. Elle avait certainement eu besoin de s’absenter, voilà tout. Pourquoi s’affoler pour un minuscule grain de sable dans les rouages de l’habitude ? Garry secoua la tête, penaud. Il s’en voulut de s’être égaré vers des pensées occultes. Non, il ne fallait pas, il ne fallait plus se laisser surprendre par les échos du passé. Non, tout ira bien. Dans un instant, il retrouvera Alice, lui offrira le bouquet de fleurs qu’il avait acheté. Ensuite, ils dîneront, puis feront l’amour, longuement, passionnément. Ils finiront la nuit blottis l’un contre l’autre, à parler pour se tenir éveillés, à rêver de leur avenir. Oui, ça se passera ainsi, et pas autrement !
Garry tourna la poignée. La porte s’ouvrit.
Avec du recul, je m’aperçois que ma rencontre avec ta mère n’avait rien du fameux coup de foudre dont certains poètes saccharinés chantent les louanges. Pour moi, c’était plutôt un coup monté. Un coup du sort. Un coup de poignard, si tu vois où je veux en venir. J’ai été jeune, moi aussi, et forcément intrigué par l’autre sexe, tellement intrigué que j’ai confié les rênes de mon existence à cette inconnue qui t’a mis au monde.
De ma rencontre avec ta mère, il n’y a rien à en tirer. Rien de bon, en tout cas. Un bar pour célibataires désœuvrés, un premier contact maladroit, pas mal de verres, de sourires en coin, de discussions sans queue ni tête. C’est ce qu’on appelle apprendre à se connaître, respecter les conventions. Je l’ai courtisée avec assiduité, tantôt impatient, tantôt hésitant, jusqu’à cette nuit où je l’ai raccompagnée chez elle. Durant le trajet, je me demandais, tout angoissé, s’il fallait l’embrasser. Finalement, c’est elle qui a fait le premier pas. Le sort en était jeté.
La suite est facile à deviner. On s’aimait à la folie, on ne pouvait plus se passer l’un de l’autre. C’était merveilleux… Alors elle est venue habiter à la maison, désertant sans regret sa garçonnière de banlieue. Elle disait être la plus heureuse des femmes, elle prétendait que je l’avais délivrée d’une déréliction dévorante, elle soutenait que je l’avais sauvée de la noyade, des eaux croupies de la solitude. Les tirades métaphoriques ne manquaient pas. Elle en était prodigue, elle et sa langue vipérine.
Et moi ? Et moi, pauvre sot, héros de pacotille, amant naïf, je l’ai crue. Ma confiance était telle que je lui ai tout donné. Absolument tout ! Je ne vivais plus que pour elle, je n’existais plus qu’à travers elle. En abruti moyen, j’aspirais à une existence faite de sucre et de miel. Qui pouvait m’en empêcher ? Pas elle, en tout cas. Elle m’y encourageait, endossant tour à tour le rôle de mère, d’amie, de confidente, d’amante conciliante. Sans le savoir, je creusais ma propre tombe. Je m’enfonçais béatement dans l’ignorance crasse du jeune amoureux transi. Beau tableau, n’est-ce pas? Beau gâchis, surtout.
Le processus n’était pas irréversible. On ne construit pas une vie uniquement sur les bases d’un amour aveugle et autarcique. Il y a bien un moment où cette promiscuité se révèle étouffante, où l’on finit par s’éloigner l’un de l’autre, pour se retrouver enfin seul, avec soi-même. Elle le savait. Sous son masque de compagne heureuse et bienveillante, elle redoutait secrètement le jour où ses paroles grandiloquentes n’auraient plus d’effet. Il lui fallait trouver autre chose pour affermir son emprise sur moi, et gagner du temps. Je ne devais pas tomber de mon petit nuage. Pas encore.
Le mariage aurait pu écarter ce risque latent. Je lui passais la bague au doigt et elle me passait la corde au cou. Mais elle n’était pas dupe. Ce n’est pas en obligeant un homme à dire “oui” devant un curé qu’on peut le tenir indéfiniment en laisse. De nos jours, les gens se marient plus par peur de la solitude que par amour. Ça, c’est dans l’air du temps. Les contes de fées avec des princesses au bois dormant et des princes charmants, les il-était-une-fois et les ils-vécurent-heureux-et-eurent-beaucoup-d’enfants, c’est bon pour les gosses. Après, il y a la réalité, il y a la vie…
Oui, fiston. C’est comme ça que tu es venu au monde. Pas par amour, par passion ou je ne sais quelles autres foutaises du même acabit, mais par calcul, par préméditation, pour servir les desseins d’une belle profiteuse. Tu étais uniquement là pour alimenter ma naïveté. Tu n’étais qu’un moyen de pression au cas où il me viendrait à l’idée de m’égarer de la ligne de conduite qu’elle m’avait assignée.
Et ça a marché ! Je n’y ai vu que du feu. La supercherie a duré près de quatre ans. Quatre années d’amour simulé, de mensonges, de tricherie, de pillage. Quatre années d’esclavage sentimental, de leurre affectif. Quatre années truquées…
Et puis, un jour, elle a décidé de lever les voiles. Je ne lui étais sans doute plus d’aucune utilité. Périmé. Elle est alors partie, incognito, en emportant tout comme un vulgaire voleur. Il ne me restait plus rien. Juste quelques miettes.
Et toi. Abandonné au milieu de la cuisine dévalisée.
À aucun moment je n’ai tenté de la retrouver, pour exiger des explications ou pleurer des suppliques. Je n’aurai jamais eu le courage d’affronter son regard. Démoli, j’ai préféré laisser venir la souffrance…
Il entra.
La première chose qui le frappa fut la température ambiante, anormalement basse, lui rappelant curieusement l’atmosphère d’une chambre froide. Planté dans le vestibule, il lutta pour ne pas frissonner. Une idée saugrenue lui traversa l’esprit. Rebrousser chemin. L’espace d’un instant, il se vit faire volte-face et fuir. Le plus loin possible.
Tout tremblant, Garry passa d’une pièce à l’autre avec une démarche de convalescent. L’envie d’appeler Alice le taraudait, mais il ne put s’y résoudre. Briser le silence ne ferait que précipiter les événements, bouleverser le fragile édifice de la raison. Il buta sur la porte de la chambre à coucher, qu’il poussa du bout des doigts. Le battant pivota mollement, s’ouvrant sur…
Il s’y attendait et pourtant, son cœur sauta dans sa poitrine.
Il y avait d’abord eu Lucile, Delphine, Nadia. Et maintenant Alice… Alice renversée en travers du lit, les vêtements défaits, écartelée. Alice surprise par la mort, les traits figés dans une expression hideuse. Alice sauvagement saccagée, comme punie pour avoir été belle. Alice…
Garry recula sans même s’en rendre compte, le cerveau court-circuité. C’est alors qu’il remarqua l’odeur. Un relent désagréable de bière bon marché et de vieux tabac. Une odeur qu’il connaissait que trop bien. Celle du passé…
L’image de son père s’imposa brutalement à lui. Un homme décrépit, usé avant l’heure. Un pauvre hère traumatisé par son passé intime si peu glorieux. Oui, Garry le revoyait à présent. Papa devenu un marginal en puissance, crachant sur la terre entière, médisant sur tout et sur rien. Papa sous les traits d’un tyran brutal et sans merci, faisant fuir les proches, les amis. Papa provoquant à dessein des esclandres irréparables le peu de fois où il se montrait en public. Papa en geôlier trop zélé, enfermant son fils dans une prison affective, le gavant d’un amour émétique. Papa en victime inconsolable se cachant toutes les nuits pour pleurer en silence. Papa se laissant dépérir.
Et finalement, papa agonisant sur son lit de mort, brûlant ses ultimes forces à réclamer son fils chéri, à lui répéter combien il l’aimait. Agenouillé au chevet du moribond, Garry écoutait d’une oreille attentive, le visage grave. Pour faire bonne impression, pour faire vrai, il avait réussi à laisser couler quelques larmes. Car derrière ce masque de deuil, il jubilait. Follement. Enfin, le vieux se décidait à crever ! En secret, il avait attendu ce moment depuis si longtemps qu’il n’y croyait même plus, le reléguant au rang de fantasme inaccessible. C’est ça, père. Meurs ! Prend ton temps si tu veux, mais meurs. Et emmène tout ton sale boniment avec toi. Meurs et laisse-moi enfin vivre ma vie.
À la seule idée d’être libéré de cette étreinte paternelle si étouffante, Garry était prêt à accepter n’importe quoi. N’était-ce pas le cas, au bout du compte ? N’avait-il pas un peu trop hâtivement acquiescé à chaque promesse égrenée par le vieil homme ? Promets-moi de toujours penser à ton pauvre père. Promets-moi de ne jamais renier tout ce que je t’ai appris. Jure-le ! Des mots. De simples mots. Des paroles inoffensives. Garry n’y avait vu qu’un moyen bien commode de contenter un vieillard aigri qui, de toute façon, n’allait plus tarder à passer l’arme à gauche. L’aveu de la haine n’aurait sans doute servi à rien. Mieux valait ravaler sa colère et jouer le rôle du bon fils jusqu’au tombée de rideau. Après cette formalité, une nouvelle vie l’attendait.
Des mots. Rien que des mots… Assez cependant pour cristalliser les liens d’un serment cruel et hypocrite, assez pour forger les chaînes d’un amour obscur et possessif. Un amour venu d’outre-tombe.
Le bruissement du bouquet de fleurs mâchonné entre ses doigts crispés le fit tressaillir, l’arrachant à la contemplation du corps échoué sur le lit. Il se retira de la chambre à reculons, porté par des jambes molles, la gorge nouée d’angoisse. Non, père ne l’avait jamais réellement quitté. Durant toutes ces années, il avait toujours été là, présence perpétuelle et pourtant insaisissable, telle une ombre, s’entêtant à cornaquer son unique fils.
Plus tard, beaucoup plus tard, lorsqu’il se décida enfin à appeler la police, Garry s’aperçut que l’odeur de son père le poursuivait encore. Non, rien n’avait changé.
Méfie-toi des femmes, mon fils. Méfie-t’en comme de la peste !
Je parle et tu ne m’écoutes pas. Tu t’obstines dans l’indifférence, le mépris. Tu t’enfermes dans cette insolence butée qui fait tellement honneur aux jeunes d’aujourd’hui. Je sais ce que tu cherches à faire. M’oublier. M’effacer. Moi qui t’ai tout donné, si ce n’est plus. Que d’ingratitude… Mais au fond, je ne t’en veux pas, car on a tous été jeune, un jour.
Un autre père se serait résigné. Pas moi. J’ai connu trop de déceptions, trop de peines pour t’abandonner maintenant. Je ne veux pas te voir souffrir comme j’ai souffert. Je ne peux pas te laisser commettre les mêmes erreurs. J’y mettrai toute mon énergie s’il le faut, car tu es tout ce qui me reste de cette existence. Et puis, une promesse reste une promesse. N’est-ce pas?
Voilà pourquoi je serai toujours là, à tes côtés, pour te protéger, pour te guider.
Toujours…
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