Peau d'andouille  

Mary Rissel

 


Il devait ce surnom à sa façon de se vêtir : un pull chaussette noir, un pantalon à pinces et revers noir, un épais blouson de cuir noir, des mocassins noirs. Marié pour toutes les circonstances à cet uniforme unicolore, on aurait pu l’imaginer aussi ténébreux de l’intérieur. Grossière erreur ! Car le bonhomme brassait l’humour comme d’autres la bière. Appréciait les teintes vives des jardins. Riait avec éclat. Il n’avait qu’un défaut : la paresse. Mais à une dose quasi létale pour n’importe quel être, sauf pour lui. Au point qu’on s’interrogeait parfois sur son état mental. On se souvenait pourtant l’avoir vu pianoter, rédiger des textes compliqués, écrire des mètres de formules mathématiques et d’équations chimiques. Bref, il travaillait. Pour quelle entreprise, mystère ! Et puis on l’avait surpris à bouder son ordinateur, son crayon. Pour s’adonner à la rêverie, au farniente. De plus en plus. Aujourd’hui, dans sa maison héritée disait-on d’une tante célibataire, riche et sans enfant, il croupissait dans l’inaction. Aux longues nuits succédaient l’interminable bain, la séance de relaxation sur la terrasse mi-ombragée, la promenade en voiture et un deuxième bain avant la nouvelle nuit. Les repas, préparés et servis dans le plus grand silence par une bonne trop dévouée, rompaient à peine une monotonie aux innombrables vertus. Une thèse que du moins il soutenait aux amis qu’il invitait au terme de chaque quinzaine. Histoire de se prouver qu’il aimait et qu’on l’aimait mais que la solitude lui seyait davantage encore que l’amour. Sa pensée vagabondait ainsi au gré d’une imagination florissante. Son ultime aptitude.
Sa peau lisse et blanche, ses cheveux soyeux et dorés et ses yeux d’ange perplexe lui donnaient une allure d’adolescent. Dans ce quartier rupin de Pistuvert, on le connaissait malgré tout depuis longtemps. Les uns pariaient sur quinze ans, les autres sur vingt. À si peu comprendre, on se querellait parfois. Quelques vieux, endommagés au cœur, en avaient même perdu la vie.
Quelle potion le protégeait donc si bien des rides et de la canitie ? Car l’oisiveté n’expliquait pas à elle seule cette insensibilité aux années. D’autant qu’à certaines saisons, il paraissait rajeunir. On l’épiait. Émettait dix mille hypothèses, des plus sérieuses aux plus farfelues. En vain. Son secret demeurait entier. Alors on décida de périr dans l’ignorance plutôt que d’y laisser la raison.
Peau d’andouille sentit bien qu’il n’intéressait plus et s’en félicita. Et lorsqu’à l’automne Hans Decruch emménagea dans la propriété d’en face, il ne s’en inquiéta nullement.
Muet de naissance, Hans était doté d’un flair extraordinaire, d’une ouïe d’effraie et d’yeux de lynx. Petit, souple et vif. Une véritable fouine capable de se glisser dans le moindre trou. Avec une inextinguible envie de savoir. Pendant plusieurs semaines il campa jour et nuit sur le balcon surplombant la demeure du mystérieux bonhomme. Mais la batterie d’engins sophistiqués dont il disposait ne lui donna pas un seul indice. Il se paya alors le culot de pénétrer chez son voisin et même, grâce à la complicité de la bonne, de s’installer dans l’une des mansardes. Il mit ses sens valides à lourde épreuve, ne ménageant ni son corps ni son esprit. Pendant des mois. Pour rien. Dépité il rentra chez lui et se pendit à la rampe d’escalier avec le fil de son aspirateur. Dans sa poche on trouva un billet griffonné à la hâte : Hans qui perd, Hans qui meurt. J’ai perdu...
Cette mort raviva les curiosités. Un détective le remplaça. Un soi-disant caïd de la profession apte à conclure les affaires les plus biscornues. Au terme d’un semestre, à son tour il déclara forfait.
- Vrai. Je démissionne où je me tire une balle dans la tempe, dit-il à un collègue
- T’as pas de pistolet, rigolo, rétorqua l’autre
- Ben tu vois, je suis obligé de démissionner !
Mais la relève s’organisait déjà. Exceptés les deux médecins et la pharmacienne, à peu près tous les habitants de Pistuvert défilèrent ou stationnèrent au treize de la rue Kradel. Tous, policiers, militaires, ouvriers ou enseignants se concertaient. Tous en perdaient le sommeil. Tous consommaient pilules, alcool et tabac en surdose. Malgré cette effervescence qui ne pouvait passer inaperçue, Peau d’Andouille gardait son flegme. Comme immunisé contre cette envie malsaine que manifestaient ses concitoyens de le décoder. Car enfin il ne disait et ne faisait rien, absolument rien ni d’illégal ni de dangereux. Des détraqués voyaient en lui un dieu et se traînaient à genou devant le portail en priant à haute voix. Espérant sa bénédiction, une faveur quelconque. L’improbable. D’autres voyaient un démon, un extra-terrestre, un... Ceux-là fuyaient sa proximité et priaient un autre dieu, celui dont l’éternelle absence induit le trouble dans les âmes fragiles. Il n’y avait guère que Jop Tividic pour ignorer les questions métaphysiques et ne vaquer qu’à ses occupations ordinaires.
Un soir de pleine Lune, ce malin de onze ans, cambrioleur depuis qu’on l’exemptait du port de la couche-culotte, s’infiltra dans les sous-sols du château du docteur Allabour Seplate. Il n’avait encore jamais sévi dans ces profondeurs noires et humides et le cœur battait un peu fort. Non par appréhension mais par une sourde excitation. L’assurance de découvrir quelque chose d’extraordinaire.
En route, il sifflota et malgré la quasi disparition du sentier, il allait d’un pas décidé. Sûr de son orientation. Parce qu’il connaissait la région mieux que le fond de ses poches dont le contenu variait dix fois le jour. Il aperçut bientôt les tourelles de briques rouges. Les fenêtres. Le porche.
- Top, Jop ! T’as pas le profil pour la grande cour.
Il vira à quatre-vingt-dix degrés et tira en ligne droite jusqu’au gigantesque platane, celui dont le tronc dissimulait à merveille l’entrée ultra secrète. Une nature luxuriante se cramponnait à l’épaisse porte de chêne. Il foula les herbes hautes qui lui chatouillaient les aisselles et arracha quelques guirlandes de lierre et de chèvrefeuille.
- Y connaissent pas la faucille, les bourgeois ! Ricana t-il
Il releva la tête. Dans le ciel zébré de langues nuageuses, les étoiles clignaient pour l’encourager.
- D’accord, j’y vais.
Avec la maîtrise d’un professionnel il trifouilla la serrure avec un premier passe. Un second. Et miracle, le battant pivota en grinçant à peine. Il remit l’imposant trousseau de clés dans son sac à dos et en sortit la torche, l’élément indispensable à ses nombreuses expéditions nocturnes. D’un geste manifestement de grande habitude, il plaça l’engin en bandoulière et avança dans une sorte de boyau étroit. Les parois de grosses pierres suintaient et la température n’excédait pas dix degrés mais il ne ressentait ni le froid ni la peur. Parfois même ses jambes ne laissaient pas à ses yeux le temps de tout analyser. Pourtant Jop aimait à fignoler. Il arriva à un carrefour. Cette fois, trois autres boyaux rigoureusement identiques s’offraient à lui. Il hésita et finalement emprunta le plus à droite. Marcha. Remarqua un S gravé dans la voûte, et puis une flèche, un C. Franchement, ces indications ne le secouraient en rien. Il fit demi-tour. Revint à son point d’hésitation. Renifla le bras gauche. Et comme aspiré s’y engouffra en chantonnant, les mains dans les poches. Une courbe en épingle, une cavité abritant une drôle de statuette, un tas d’éboulis, une autre courbe, une grille. Avec des barreaux serrés, une chaîne et un cadenas, du genre qui ne cède pas sous la tenaille.
- Le magot est par là ! dit-il émoustillé
Il sortit son attirail. Première clé, douzième, vingt-septième. Elle entre. Tourne. Un crissement. Une résistance. Il force à deux mains.
- Ourah ! Jop, t’es un as !
Il ouvre. Passe. Ferme. Recharge son sac et se remet en branle, un tantinet plus attentif. Le conduit est plus spacieux, l’odeur moins âcre, le sol plus sec. Il approche du but.
Après un quart d’heure, il se retrouve près d’un battant métallique. Un rai de lumière pâle filtre par le dessus. Prudent, il écoute. Pas un bruit. Il entrebâille le battant dépourvu de système de blocage. Doucement. Hasarde un pied. L’autre. Une courette de sable.
- Merde, Jop, t’es mauvais ! Se reproche t-il. Bon, puisque tu es là, regarde.
Les murs entourant la surface horizontale ne sont percés que de minuscules meurtrières dont les carreaux dépolis ne laissent rien soupçonner de l’intérieur. Aucune possibilité d’entrer sinon par les fenêtres situées pour les plus basses à huit mètres au moins au-dessus de sa tignasse qu’il gratte furieusement.
- Colles-y ton nez, à ces carreaux brouillés. On ne sait jamais.
Il s’apprête à rebrousser chemin quand une lueur bleue le ramène à son dernier point d’observation.
- Étrange, étrange. La télé ? Non, la couleur est figée. Des ultraviolets ?
Il croit entendre une sorte de bruissement et instinctivement se plaque contre le mur. Ce dernier semble se dérober sous la pression. Jop se retourne et inspecte de la main. Un panneau rectangulaire se détache bien de l’ensemble. Il le pousse et découvre un couloir faiblement éclairé qu’il longe à pas de loup. Jusqu’à un double battant entrouvert sur un rideau de velours noir. Il se poste dans l’un de ses plis en retenant sa respiration. On parle. Il se glisse alors à l’une des extrémités et hasarde un œil vers l’intérieur. Le petit amphithéâtre abrite une vingtaine de personnes. Sur une estrade en contrebas, un homme que le gamin reconnaît comme Seplate glapit dans un microphone.
- Après que je vous aurai souhaité la bienvenue, mon ami le docteur Harry Cossec vous exposera les ultimes avancées de nos recherches et nos ambitions.
Et bla-bla-bla. Une demi-heure. Arrive le fameux Cossec, un barbu antipathique.
- Mes amis, bonsoir. Tout d’abord un bref historique de nos activités.
Les veilleuses prennent le relais des néons et les regards se dirigent vers un écran géant. Jop pressent des longueurs et s’assoit entre le rideau et le chambranle. Maintenant il écarquille les yeux et même les oreilles.
Voilà comment il apprit le secret de l’éternelle jeunesse de Peau d’Andouille.
Allabour Seplate était médecin le jour et chercheur la nuit. Féru de génétique, il aimait à imaginer des êtres programmés selon sa volonté. À force de savants bricolages sur des souris et des hamsters, il modifia des caractères dits héréditaires. Obtint des portées de bébés indemnes de telles ou telles tares, porteurs de telles autres, changea la couleur du pelage, la longueur des pattes, de la queue. Ces résultats le confortèrent dans l’idée qu’il était un véritable génie et il ressentit le besoin de se dupliquer. Plein de Allabour Seplate. Quel cadeau pour la planète !
Pour plus d’efficacité, il s’acoquina alors avec Harry Cossec, son associé au cabinet, et Ruta Baga, la pharmacienne peu scrupuleuse qui devint sa compagne. À trois, ils allaient bouleverser la biologie.
Après trois ans de cette fructueuse collaboration, la technique de fécondation par électrofusion aboutissait à la routine. On copiait à merveille les hamsters, les souris, les rats, les taupes et les mulots. Allabour Seplate, alors âgé de vingt-sept ans, décida du prélèvement et du stockage en azote liquide de ses propres cellules pour ce qui devait conduire aux premiers clones humains. Ses clones. Lui. Il bouillait d’impatience.
Ruta se désigna porteuse volontaire. Sa laideur pathologique et son tempérament fantaisiste n’inquiétaient pas puisqu’elle ne servait que d’abri nourricier. Elle accoucha donc d’un joli bébé joufflu. Un an plus tard d’un autre. Et puis d’un doublet. Et encore. Avec pour chacun le bricolage de certains gènes afin d’amplifier les aptitudes et gommer les défauts, en particulier cette fainéantise qui gagnait parfois l’esprit d’Allabour. Chaque enfant séjournait deux ans à Pistuvert, deux à Fistul, deux à Crisseul puis à nouveau à Pistuvert. Des sites triés sur le volet, pour évaluer une incidence éventuelle de l’environnement sur leur maturité. Bien qu’a priori, ils devaient se comporter semblablement au père-ADN. Allabour restait donc confiant.
Après dix répliques, le docteur décida d’une trêve quant à la production. Les travaux de programmation, d’analyse et de contrôle consommaient beaucoup de temps et malgré l’appel à des partenaires talentueux, le sommeil manquait cruellement. On refusait néanmoins de déballer sa science sur la place publique. De partager le pouvoir.
Si l’on se félicitait de multiples progrès, on se désolait de cette flemme qui croissait avec l’âge, chez tous les clones. Peau d’Andouille-X en était l’exemple le plus déroutant. Son inappétence conduisait à un appauvrissement vertigineux de ses facultés. Comme un feu qui s’éteint. Seplate broyait du sombre en s’arrachant les derniers cheveux.
Harry Cossec était intarissable. Mais Jop, dont les fesses s’engourdissaient, en savait assez. Il se leva et un peu étourdi par cette révélation, s’en retourna chez lui en oubliant le but de son intrusion, le vol. Il marchait sans voir ni entendre, le nez planté dans le bout de ses sandales épluchées. Il regardait Peau d’Andouille. Les Peau d’Andouille, car il avait dû en croiser cinq ou six différents. Au moins. Quelle histoire ! Quel scandale s’il révélait l’événement à tout Pistuvert ! Ou bien à un journal, pour se faire un peu d’argent. Obnubilé par la conduite à tenir, il traversa la nationale sans se soucier de la circulation. À un petit kilomètre de sa maison, il fut happé par un gros camion citerne déboulant à vive allure d’un virage en épingle. Le véhicule se renversa et flamba presque aussitôt. Du chauffeur et du garçon, il ne resta qu’une poignée de cendres.

Le premier clone avait maintenant quarante-huit ans et le dernier trente et un. Peau d’Andouille-X achevait son séjour à Pistuvert. Son aîné allait le remplacer. Cette fois, les habitants de Pistuvert s’étonneraient de son vieillissement ultra rapide. Dix-sept ans, ça marque un visage ! Mais les généticiens ne s’en souciaient guère, trop préoccupés de leurs projets. Les clones, c’était déjà le passé. On s’acheminait vers de bien plus scandaleuses réalisations.
Cet été-là, Allabour Seplate tomba gravement malade. Un cancer à l’origine de l’ablation d’un rein précéda une déliquescence des fibres musculaires puis une dégénérescence galopante des nerfs. Un couple d’années suffit à le réduire en loque. Depuis son lit qu’il ne quittait plus, ses pensées encore vaillantes entre deux piqûres de morphine allaient naturellement vers ses clones. Et il vécut assez longtemps pour apprendre que les dix atteignaient eux aussi le stade ultime. Ils allaient mourir.
Harry Cossec, fou de voir les fruits de tant d’acharnement pourrir d’un bloc, les regroupa à Pistuvert. Par un matin ensoleillé, dans la courette sablée du château il amena le conteneur d’azote, en ôta le couvercle et dispersa les ampoules bourrées de cellules. Ensuite, il aligna les onze corps vêtus d’un pull chaussette noir, d’un pantalon à pinces et revers noir et d’un blouson de cuir noir, chaussés de mocassins noirs. Un instant il regarda les copies remuant à peine dans les volutes blanchâtres du gaz.
- Pas d’attendrissement, se secoua t-il. Adieu Seplate.
Il s’accroupit et, tout regret envolé, logea une balle de pistolet dans chacune des onze têtes. Il s’allongea à son tour, dans sa chemise écossaise et son jean moutarde. Tira.
Hein, heureusement que je suis là pour te raconter !

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