Richard Bresson
Une rue de Marseille, bruyante, animée, colorée. Latine, maghrébine, portuaire.
Chaude, sensuelle, énervée.
Et lui, au milieu de la foule.
L’été emprisonnait les habitants dans de nouvelles habitudes, de nouveaux
costumes, de nouveaux horaires. La liberté régnait et déliait les hommes de la
tristesse de l’hiver. La vie est toujours plus belle quand la saison est belle.
Les filles aussi.
Et lui, dans la rue, en été, parmi les jambes bronzées, regagnait son lieu de
travail.
Marée montante, marée descendante, les reflets des badauds se croisaient sur les
transparences vitrées qui bordaient les trottoirs. La rue rythmait ses heures au
son des tiroirs-caisses, les sacs s’emplissaient, les cartes vidaient leurs
puces.
Et lui, indifférent aux tentations des marchands, poursuivait son chemin, sans
même détourner son regard.
Grands, petits, râblés, élancés, il les croisait, eux ou leurs frères, chaque
matin, vers les dix heures, chaque soir, vers les dix-huit heures. Et pourtant
il n’en connaissait aucun. La vie est ainsi faite que des êtres humains se
côtoient sans cesse et ne se rencontrent jamais.
Et lui, qui philosophait dans un convoi de ménagères, d’insouciants ou
d’égoïstes.
C’est au croisement de la huitième perpendiculaire, juste avant qu’il ne quitte
le long cordon de la rue menant à son emploi, que sa vie faillit basculer. Un
moment exceptionnel, qui paralyse le temps des autres pour vous offrir un choix,
Le choix. Voilà comment toute une éducation, toute une culture, tout un idéal se
retrouvent bousculés par l’affolement d’un cœur. Cœur ouvert, envol, cœur fermé,
refus. Le choix.
Et lui, qui marquait le pas, ballotté dans le flux des passants d’une désormais
autre dimension.
Face à lui, descendant la rue d’été, la beauté envahit la cathédrale de
l’humain. Le temps se ralentit, le brouhaha s’étouffa, les piétons devinrent
silhouettes, puis s’effacèrent. Sauf Elle, qui se rapprochait.
Son visage : angélique, deux traits verts entre les cils, une mèche brune
balayant une joue de poupée. Son visage : diabolique, deux éclairs noirs
perçants sous une frange blonde. Son visage : différent à chaque seconde qui
l’amenait à lui.
Son corps : une démarche inimaginable, chaloupée, qui la grandissait à chaque
pas ; ses mains écartaient l’air sur son passage, ses bras ondulaient vers les
épaules, sa poitrine naviguait au rythme de son déhanchement. La tentation
incarnée. Son corps : un nuage de grâce qui sans aucun heurt lissait les atomes
de l’air, un voile de pudeur qui caressait sa silhouette de vierge, un ange qui
promenait sa blancheur sur la noirceur du goudron. Son corps : autrement, au gré
de son abandon, ou de sa volonté.
Et lui, qui se figeait, au soleil de Satan, au démon du midi.
Les trompettes de la chamade se préparaient, c’était l’instant, l’épreuve. Deux
mètres, deux regards, une autre voie, un autre amour. Son parfum la précéda,
inonda son espace comme l’encens les allées d’une église. C’était plus qu’un
parfum, cela se voulait brume de charme, drogue, envoûtement, hypnose des sens.
Son esprit vacilla, enivré par les effluves que l’apparition soufflait du creux
de sa main vers sa fièvre.
Et lui, qui demeurait immobile dans la rue du désir, crucifié sur le bois du
doute, flagellé par le fouet du remords qui déjà le punissait.
Elle passa tout près. Une vie, autre, effleura sa vie, soufflant la tempête sur
ses croyances. Les yeux fermés il la vit, la sentit, l’écouta, la caressa. Son
corps l’enveloppa, l’envahit. Il passa, tout près, Le choix.
Et lui, qui reprit sa marche, le regard au loin, dans le bruit sourd des
habitants de la rue méditerranéenne, colorée, sensuelle, une journée d’été. Lui,
qui ne se retourna pas et d’une allure décidée, souriant de sa force éprouvée,
s’en alla vers le lieu de son travail. Vers le lieu de prière des hommes qui
croient, ou qui doutent, en haut de la rue.
Et lui, prêtre il était ; et le resterait. Ainsi, soit-il.
© 2006 - Richard Bresson - Tous droits réservés.