David Cancy
« Où suis-je… »
Un bruit continu. Un klaxon.
J’ôte les mains de mon visage, du sang ruisselle, froid, sombre. J’ai un trou de
mémoire, je ne me souviens plus…
Le brouillard. Ma colère. La soirée.
Tout me semble si confus, si loin… si proche. Je serre, desserre mes doigts
engourdis. Un silence étrange règne autour de moi. Le chuchotement du vent
paraît lointain, un autre sifflement s’y superpose. Lentement, je redresse la
tête.
Devant moi, le pare-brise éclaté est maculé de sang, tout comme le volant. Les
bris de verre se sont éparpillés partout autour, sur moi. Le capot de la
voiture, écrasé contre un arbre, répand une vapeur opaque qui s’enfuit dans la
nuit. Je referme les yeux, je ne veux pas voir. Je quitte la voiture. Il faut
que je marche.
Sans me retourner, j’avance dans la pénombre, dans les hautes herbes. Mon
tee-shirt, déchiré et gorgé d’hémoglobine, me colle au corps, à la manière de
ces ténèbres qui me prennent. Le bruit du klaxon hurle toujours, perçant dans la
lourdeur du silence. Mon père va m’en vouloir, la voiture sortait du garagiste.
Le prix des réparations. Plus rien pour partir travailler…trop de problèmes. Je
longe la route.
En retrait sur le bas-côté, j’erre, j’essaie de retrouver mes esprits. Mais je
peine, le choc très certainement. A cette heure de la nuit, je ne m’attends pas
à de l’aide, l’asphalte est plus vide qu’il ne l’a jamais été. Les habitants des
environs ne l’empruntent plus, la route est dangereuse, surtout par temps de
verglas. Je m’en souviendrai.
A côté de moi, les roseaux tracent le cours d’un maigre ruisseau. L’eau est
partiellement gelée, des plaques de mousse flottent encore malgré l’hiver. Un
ragondin passe à quelques mètres, peu effrayé. Je me méfie de ces bêtes-là,
elles sont sauvages et traînent de sales maladies. Il ne manquerait plus qu’il
me morde…Il s’éloigne brusquement puis s’engouffre dans un talus. Je continue de
marcher.
Je n’ose pas poser la main sur mon visage. J’ai peur de ce que je vais sentir.
Malgré mes doigts gercés, et écorchés dans l’accident, je ne sais pas ce que je
pourrais percevoir. Et je ne veux pas le savoir. Le choc ne finit pas de
m’engourdir. Je ne sais pas combien de temps je suis resté inconscient, ma
montre ne marche plus. Elle indique 2h16min. Le reflet du ruisseau, que je suis
inlassablement, tente de me renvoyer une image. J’ai à peine entraperçu
l’ondulation de son flot. Tout ça à cause de Marine…
Je devais passer la nuit chez elle. Elle ne sait pas, ne sait plus. Tant
d’hésitations la perdent au lieu de la sortir de ses tourmentes. Sans être
parfait, je la comprends de moins en moins. D’humeur câline puis exécrable, elle
change continuellement sans justification valable. C’est tout ou rien. A vrai
dire, je crois même n’avoir jamais été sur la même longueur d’onde qu’elle. Ce
soir, une dispute a encore éclaté, une dispute de plus et de trop. Elle voulait
mettre un terme à notre histoire mais pas dormir seule. Voilà bien le genre de
contradiction qui la caractérise. D’un coup de colère, je lui ai claqué la porte
au nez. Et roulé trop vite certainement, je ne me souviens plus. Dire qu’au
départ de notre histoire, je lui écrivais des poèmes !
J’ai froid.
C’est tout de même bizarre que je n’aie pas reçu un appel de sa part sur mon
portable. A chaque fois, elle me téléphone, en larmes, peu après notre dispute
pour s’excuser. Elle s’en veut, elle me dit que je ne mérite pas quelqu’un comme
elle et bla et bla et bla… la même rengaine. J’en viens même à me demander
comment notre histoire a pu durer aussi longtemps. Par amour très certainement.
Je lui reproche ce qui fait d’elle ce qu’elle est, ce que j’aime. Elle est si
compliquée… En tous cas, j’espère qu’elle aura essayé de me joindre chez mes
parents. Ils s’inquiéteront peut-être et chercheront à me retrouver. Sinon, j’en
ai encore de longues heures de marche devant moi…
Peu à peu, mes mains, mes doigts semblent se crisper. Je les ouvre, les referme,
l’engourdissement et le froid me cristallisent progressivement. Mon jean presque
neuf est tout déchiré, couvert de mon sang. J’avais déboursé pas mal d’argent
pour m’acheter enfin de la qualité et il va falloir que je rempile pour m’en
payer un autre. Comme maigre consolation, je me dis que ce sera bien moins à
donner que pour les réparations de la voiture. Mais ça, je ne préfère même pas y
penser. J’ai de la chance d’être encore en vie, je peux m’estimer heureux.
Je crache alors sur le bord de la route un mélange d’hémoglobine et de glaires.
Dans mon malheur, je pourrai peut-être éviter la réunion familiale du dimanche
soir. Rien que d’imaginer ce que la grand-mère aurait pu nous préparer pour
l’Épiphanie me donne la nausée. Pour les fêtes de fin d’année, j’avais à peine
eu le temps de digérer le réveillon de Noël que le repas du jour de l’an
arrivait. En plus, j’avais, la veille, bu plus que de raison. On passait à table
alors que j’étais encore embrumé des ivresses de l’alcool. Si la grand-mère
savait que j’étais allé vomir dans ses toilettes... Je suis l’aîné de ses
petit-fils, « celui qui se doit de montrer le bon exemple », me clame-t-elle
souvent. Heureusement que je ne lui raconte pas les soirées et mes virées ! Elle
s’inquiète beaucoup mais elle est gentille dans le fond…
Je suppose que mes parents ne voudront pas qu’on lui parle de l’accident. Si
l’ami de ma grand-mère peut tout entendre, elle, non. Elle se fera du soucis à
chacun de mes déplacements et voudra que je l’appelle trois fois par jour.
Plusieurs mois avant d’obtenir mon permis de conduire, elle avait déjà peur que
j’aie un accident. Maintenant que ma cousine a, elle aussi, la voiture, elle est
plus rassurée. Elle s’y est fait, tout simplement.
Pourtant, elle verra bien ma tête, comme je pense être bien amoché, elle va
fondre en larmes. On lui dira que c’était une bagarre qui a mal tourné, ou un
autre mignon petit mensonge. Une plaie sur mon bras droit…
J’arrête mon errance pour tenter de regarder. Je me suis sérieusement entaillé.
Du bout des doigts, j’écarte légèrement la plaie. Je vois la chair. Comme
quelqu’un amputé d’un membre, je n’avais rien perçu. Je ressens alors une vive
douleur remonter le long de mon bras, ou crois la sentir. De toutes façons, je
ne touche à rien avant l’arrivée des secours, je ne tiens pas à aggraver mon
cas.
Sachant pertinemment que mon portable ne fonctionne pas sur cette route
abandonnée, je me décide à aller demander du secours au prochain village.
Le temps me paraît si long, je ne sais depuis combien de temps je marche mais
toujours pas de maison à l’horizon. J’aurais peut-être dû partir de l’autre
côté. Je ne reconnais pas la route. Tout m’est encore si confus. Soudain une
lueur, face à moi, m’aveugle, elle me brûle les yeux. Je m’accroupis et m’en
protège le visage. Mes doigts effleurent, à cet instant précis, mon crâne.
J’aurais préféré ne pas sentir. Fracturé, brisé…je n’ose même pas imaginer. Tapi
dans l’herbe, je me protège de la lumière qui se rapproche rapidement.
Elle passe si près de moi, je lève la tête pour la regarder s’éloigner.
C’étaient les pompiers. Ils doivent se rendre sur les lieux de l’accident.
Enfin.
Je me dois maintenant retourner là-bas.
La faible clarté de la lune m’éclaire étrangement. Elle m’emporte, je la porte.
J’ai l’impression d’être un cavalier errant sans monture. Près de moi, les
roseaux semblent être les barreaux de ma prison. Comme livré à son flot, je
m’écoule maintenant dans le sens du ruisseau, léger, sans bagages, nous sommes
communs d’un même présent. Au loin, de l’autre côté, des champs s’étendent à
perte de vue. Au printemps, rejailliront les plants de maïs, écloront les germes
de blé, après la terre en friche la vie. Et moi, pendant ce temps, je continue
ma marche, encore et encore. Enivré, servile, je mets bas des pas de badaud
cadencés.
A la mesure de mon errance, ma colère s’estompe peu à peu, je me sentirais
presque bien dans cette nature si lugubre. Je me rappelle avoir craché à terre,
l’asphalte, les herbes hautes ont sitôt fait de tout ensevelir. A mes pieds, une
fine couche de neige prend forme, pure, gelée, limpide. Enfant, je passais mes
hivers à me rouler dedans, des batailles de neige, la luge…Elle voudrait
maintenant me garder à jamais. Si je me laisse engourdir, le froid me prendra.
Je suis tellement frigorifié que je ne perçois de ma respiration que la brume de
l’hiver. Je me contente de marcher, mains ballantes, dos voûté et regardant la
neige. Son blanc me ternit le regard, sans traces, sans vagues, si simplement
immaculé.
Une image de mort règne dans cette campagne abandonnée. Je m’arrête alors à
l’entrée d’un virage. Les branches des arbres, dénudées, fendent le ciel comme
des doigts longs, fins et acérés. La forêt, le sous bois, semblent m’appeler,
leur chant silencieux voudrait me pénétrer et me saisir. A quelques centaines de
mètres, le gyrophare des pompiers tournoie, j’entends même un certain brouhaha.
Je me dois d’aller les rassurer.
Un tas de personne s’agite autour de ma voiture. Je perçois des cris, des
pleurs. Je vois ma mère, en larmes, Marine également. Les bras de mon père
tentent de la réconforter. Je voudrais leur crier que je vais bien mais je n’en
ai pas la force. Je m’avance vers eux, cherchant les mots pour m’excuser.
Un jeune pompier passe et sort un masque à oxygène. Un autre soulève un
réanimateur. « Je vais bien… ». Ma voix ne trouve pas d’écho, pas plus je ne
peux la soulever. Ils se précipitent vers la carcasse de la voiture.
J’essaie de parler mais les mots me raclent la gorge. Dos à moi, ils ne peuvent
pas me voir, m’entendre, je m’approche lentement. La démarche boiteuse, j’essaie
de me donner un semblant de droiture pour ne pas trop les inquiéter. Marine est
là, juste à côté de la voiture, serrant mon écharpe contre son cou. Je veux
poser ma main sur son épaule mais elle se détourne au même instant et tombe dans
les bras de ma mère. Je découvre soudain la voiture, les sièges arrières, le
capot, le siège du conducteur…
Un pompier vient d’ouvrir la porte. Un autre extrait l’individu écrasé contre le
volant. Je suis tétanisé, je n’ose pas bouger.
La tête du cadavre bascule vers l’arrière et son regard inerte croise le mien.
Je m’écroule à genoux, sans personne pour me remarquer. Au fond de moi, je
trouve alors la force de crier mon désespoir dans les ténèbres de la nuit. Plus
aucun ne peut m’entendre… Ce mort, c’est moi.
© 2007 - David
Cancy - Tous droits réservés.