Cathy Girod et Vincent Fekete
Montmartre sur Blues
" And I think to myself... "
J'ai eu un mal fou à soulever mes paupières et à déplier mon corps engourdi par le froid. Encore plus à rendre son " bonjour " au concierge de l'immeuble d'à côté. J'ai remonté la couverture sur mes yeux pour ne plus voir les poubelles qu'il était en train d'aligner à l'entrée de l'impasse. Qu'est-ce qu'il en savait si ce jour allait être bon ? Ça avait tout l'air d'être une journée identique à des centaines d'autres, qui oscillerait entre passé et présent, sans futur, sans joie. Une de ces journées que l'on aurait souhaité ne jamais connaître.
Je n'avais pour ainsi dire pas fermé l'œil de la nuit, un vent glacial s'était acharné à faire swinguer la rue des Martyrs, canettes vides et détritus s'en étaient donné à cœur joie ! Cela faisait belle lurette que je n'avais plus vu une partition, mais celle-là, j'en étais certain, était la pire que j'aie jamais entendue. Au fil des heures, j'avais bien essayé de la réécrire, de lui coller une mélodie un peu moins crispante, en vain. Ce maudit vent était resté maître de la scène jusqu'au petit matin, prenant un malin plaisir à jouer de la bâche en plastique, juste au-dessus de ma tête.
J'en étais encore à méditer et à bougonner lorsque la voix chaude d'Alexandra a claironné dans l'impasse.
- Allez, allez ! Debout là-dedans !
Elle m'a fait frissonner, comme à chaque fois. J'y retrouvais un peu de la Nouvelle-Orléans, les mêmes intonations, le même accent chantant, le chant d'une sirène. J'ai repoussé ma couverture. Alexandra trépignait à l'entrée de l'impasse, perchée sur de hauts talons aiguilles, les jambes gainées de bas résilles qui donnaient à sa peau un teint d'ébène. Elle a secoué ses poings serrés en piaffant de plus belle.
- Tu te dépêches, mon grand ! Je frise la congestion du cul !
- Tu m'étonnes !
Il n'y avait qu'elle pour se saper de la sorte. Elle portait un blouson de cuir rouge qui ne laissait apparaître qu'un tout petit bout de sa jupe, un modèle plus que mini. Ses cheveux noirs étaient ramenés sous un bonnet multicolore qui aurait rendu ridicule la plus belle des naïades. Pas elle.
J'ai roulé ma paillasse, décroché mon toit de fortune, plié mes cartons, empoigné mon étui Selmer* et glissé le tout dans une ouverture dans le mur de l'immeuble. Puis, les mains profondément ancrées dans les poches de mon pantalon, j'ai rejoint Alexandra et la rue des Martyrs.
On est remonté vers le Tertre, côte à côte, sans parler. Ses chaussures semblaient s'amuser à faire la course en se dépassant l'une l'autre d'une manière quasi métronomique. J'ai bien cru un instant que la musique allait surgir dans un coin de ma tête, il m'a semblé entendre quelques notes cristallines, puis on a débouché rue Caulaincourt et le tout s'est noyé dans une cacophonie sans nom. Paris n'est qu'un vaste orchestre en délire.
- T'es pas gai, toi, ce matin ! Si j'ai pas besoin qu'on me remonte le moral, je viens te voir, c'est ça !
Je n'ai rien répondu, elle n'a pas insisté.
Une petite foule hétéroclite se pressait déjà devant l'entrée du magasin Humana, une large cour au fond de laquelle se dressait un vieux bâtiment décrépi. J'ai hésité. Ça ressemblait d'avantage à une usine désaffectée qu'aux Galeries Lafayette, et ça ne m'emballait pas plus que ça de farfouiller dans les chiffons. Alexandra était déjà en train de faire des claquettes sur le perron.
- Je me les gèle !
Je me suis dit que ça aurait au moins le mérite de me réchauffer le corps à défaut de me dégeler l'esprit, j'ai traversé la cour au pas de course. Quand j'ai poussé la porte, l'air chaud nous a littéralement happés.
Je n'avais pas encore extirpé les mains de mes poches qu'Alexandra s'était déjà précipitée vers le rayon des vestes. " Voilà ce qu'il te faut ! " m'a-t-elle lancé en me brandissant fièrement un caban bleu marine coupé pour vous faire une taille de guêpe comme on n'en a jamais vu.
- Ce truc de tantouze ? Tu délires !
Elle a replacé le cintre sur la tringle, l'air dépité.
- Ecoute, va faire un tour de ton côté, et si tu vois quelque chose de plus… classique, tu m'appelles, ok ?
Elle s'est éloignée sans répondre, en dandinant son petit cul, comme elle savait si bien le faire, naturellement. J'ai continué dans l'allée centrale, je ne prenais même pas la peine d'examiner les rangées de fringues qui s'étiraient autour de moi. Je regardais Alexandra fouiner dans des paniers, à la recherche du plus petit bout de tissu qui aurait pu m'apporter un semblant de chaleur et d'apparence. Le moindre geste qu'elle faisait me réchauffait bien mieux que le poêle à pétrole près duquel je m'étais réfugié. Je me suis dit qu'elle ne devait avoir aucun mal à trouver des clients… Je ne l'avais jamais vue " travailler " comme elle disait. Lorsqu'elle venait me voir dans mon impasse, autour de l'étui Selmer qui ne me servait plus que de table improvisée, devant une bière que nous partagions, elle ne parlait jamais d'un mac, semblait tapiner quand elle le décidait. Que cherchait-elle dans les bras de ses clients ? L'argent facile ? Je me suis demandé ce qui avait pu la pousser à en arriver là, qu'avait-elle fui ? Je ne savais rien d'elle tout compte fait. Mais qu'avais-je à savoir ? Qui étais-je pour me permettre de l'analyser, de la disséquer, de la juger ? Qui étais-je pour l'accuser d'avoir fui, moi qui n'avait rien fait d'autre en renonçant à mon rêve, par faiblesse, par lâcheté.
- A quoi tu penses, mon grand ? Regarde ce que j'ai trouvé ! Celui-là est à ta taille, ma main au feu !
Elle me tendait un blouson d'aviateur qui avait dû faire la campagne des Ardennes. Elle avait l'œil, c'était sûr, le blouson m'allait comme un gant. " Et j'ai aussi déniché ça ! " a-t-elle ajouté en agitant sous mon nez un tanga jaune en dentelles.
- Tu plaisantes ! Tu ne crois quand même pas que…
- C'est pour moi idiot ! Tu crois que je peux l'essayer ?
J'ai repéré ce qui faisait office de cabine d'essayage, une toile cirée tendue entre deux étagères métalliques. Une demi-douzaine de clients y faisaient déjà la queue, je n'avais aucune envie de passer la journée ici.
- C'est ta taille, ma main au feu !
Elle l'a tendu devant sa jupe plus que mini en se tortillant dans tous les sens, pour être certaine qu'elle rentrait bien dans cette petite merveille. J'ai commencé à l'imaginer plaqué sur sa peau mate, soulignant chaque contour de ses formes d'éternelle adolescente. Le jaune s'est mis à scintiller au milieu de la grisaille de l'entrepôt. Dieu qu'elle était belle ! Je me suis dit que si j'avais pu la connaître à la Nouvelle Orléans, j'aurais peut-être eu une chance. Peu m'aurait importé qu'elle fasse le tapin. De la voir, de la savoir dans la salle, seule ou avec un client, à quelques mètres de moi, j'aurais eu assez d'énergie pour m'accrocher. Le moindre de ses gestes, les reflets de sa peau mise en valeur par le parme d'une robe fourreau, les ondulations de son corps au son de mon saxo, il ne m'en aurait pas fallu d'avantage. Le trouble que je ressentais là, au milieu de cette allée, sous les néons crépitants, engoncé dans mon blouson d'aviateur, la chaleur et la sensualité qui se dégageait de ce petit bout de femme tandis qu'elle repliait soigneusement son morceau de tissu jaune… tout ce que j'avais recherché en vain durant toutes ces années de l'autre côté de la Grande Flaque se tenait devant moi.
- Pourquoi ne s'est-on pas rencontré à la Nouvelle Orléans ?
Elle n'a pas levé les yeux.
- Toi, tu n'as pas encore dessaoulé d'hier soir ! Bon, alors, tu le prends ce blouson ? Parce que si tu le prends, il va falloir aussi te trouver un pantalon, un pull, des chaussettes et des chaussures ! Et on n'a pas la vie devant nous !
- Oui, maman ! ai-je répondu en riant.
On est bien resté une heure dans l'entrepôt. En plus du pantalon, des chaussettes et des chaussures, elle a voulu me prendre un complet veston. J'ai tenu bon. Comme elle insistait, je me suis rabattu sur un lot de caleçons. Elle a fait la moue.
- Je préfère les slips…
Je n'ai pas voulu la contrarier, j'ai opté pour des slips " For Man " à peine élimés. Mais qu'étais-je donc en train de m'imaginer !
A la caisse, le bénévole d'Humana n'a pratiquement pas lâché du regard le décolleté d'Alexandra pendant qu'elle enfournait les fringues dans le sac que je tenais ouvert. Je me suis retenu de lui écraser mon poing sur sa figure de pourceau lubrique. Puis je me suis éloigné pour ne pas voir Alexandra régler la note.
Lorsqu'on est sorti, elle s'est accrochée à mon bras. Il m'a semblé que la température venait de grimper de dix degrés. Ça m'a donné soif, je lui ai proposé un verre.
- Et c'est moi qui régale ou je donne toutes mes fringues au premier mendiant !
Elle a ri. Il y avait de quoi. Sur tout le chemin qui nous a ramenés au Tertre, on n'a pas vu le moindre clodo. Moi mis à part.
Une fois sur la place, on a fait le tour de toutes les terrasses. Ça a été vite expédié vu le peu d'affluence. J'ai minutieusement parcouru toutes les cartes, examiné à travers les vitres la décoration de chaque établissement, j'ai finalement choisi celui qui me semblait le plus huppé : le coca à trois euros, des miroirs jusqu'au plafond. En nous voyant débarquer, le garçon a eu l'air de se demander s'il n'avait pas affaire à deux poupées de cire échappées du musée Grévin. C'était vrai que dans mon blouson d'aviateur, avec ma mine congelée, j'avais des allures de John Wayne amidonné descendant de son B52. Alexandra, elle, faisait une Betty Boop plus vraie que nature. On s'est installé à une table près de la fenêtre, j'ai commandé un grand café crème, elle s'est décidée pour un Icetea framboise.
Dehors, il y avait un caricaturiste pour le moins courageux et un couple qui admirait ses œuvres exposées à même le sol, sur un plaid. La femme semblait essayer de convaincre son mari de se faire croquer. Quand le type a pris place sur le siège de régisseur, Alexandra m'a demandé :
- Tu es déjà venu ici ? … Je veux dire… avant… pour jouer…
Elle me fixait de ses prunelles de braises, j'ai détourné les yeux vers le miroir qui me faisait face.
- Il y a longtemps, à mon retour de la Nouvelle-Orléans…
- Ça ne te manque pas ?
La mine exsangue de la silhouette qui se tenait devant moi me jaugeait d'un regard vide, incolore, inexistant, grotesque.
- De jouer ici, au milieu de ces barbouilleurs de toiles pour touristes en mal de souvenirs ? Non, pas du tout !
- Même pas un peu ?
Le reflet du bouffon me donnait la nausée, j'ai repoussé mon café.
- Alexandra, comment te faire comprendre… Le seul charlot qu'il y ait sur cette place, c'est moi ! Même ces barbouilleurs valent plus que moi !
- C'est ce que tu crois…
J'ai plaqué mes mains sur la table, en étirant autant que je le pouvais mes phalanges bleuies par le froid.
- Tu vois ces doigts ? Il n'en est jamais rien sorti ! Ils n'ont jamais rien créé ! Ils n'ont jamais fait que du sous-Parker, du sous-Coltrane… des " sous " quoi ! Et encore… Je ne suis qu'un imposteur, Alexandra !
- Pourquoi es-tu resté ici alors ! Pour mieux savourer ton échec ?
- N'essaye pas de comprendre, il n'y a rien à comprendre…
Elle a posé ses mains sur les miennes, je les ai retirées aussi sec.
- Qu'est-ce qu'on fait là Alexandra ! Pourquoi ces fringues, ce blouson ! Je n'ai rien à t'apporter ! Je ne suis qu'un clodo sans avenir, sans rêves ! La musique m'a fui, ma vie me fuit… fais comme elle…
Je m'attendais à ce qu'elle se lève, elle a baissé les yeux dans son Icetea, elle semblait compter les dernières bulles qui venaient mourir à la surface. Elle a repris :
- Tu sais depuis combien de temps on se connaît ?
Je n'en avais pas la moindre idée, six mois, peut-être neuf.
- Un an ! Jour pour jour !
Elle a relevé ses yeux noirs, ils brillaient. J'ai carrément tourné la tête vers la fenêtre. Sur la place, le type était en train de considérer son portrait. La femme a éclaté de rire, l'homme a semblé hésiter un moment puis il a fini par l'accompagner en la prenant dans ses bras. Alexandra a continué :
- Je voulais juste fêter cet anniversaire, j'avais juste envie qu'on se voit autrement que… la nuit… C'est tout… Mais tu as raison, je pose trop de questions… Toi, tu ne m'en poses jamais… C'est justement pour ça que…
- Que quoi ?
- Rien… Partons s'il te plaît...
Je n'avais plus assez d'argent pour proposer à Alexandra un autre verre et aucune envie de me mettre à mendier devant elle. Pas le cœur non plus de la laisser partir. On a fait quelques pas sur la place, j'ai eu la sensation que la température dégringolait. Il était à peine plus de midi, mais le vent était déjà en train de faire ses gammes pour sa prochaine prestation nocturne. On s'est approché du barbouilleur, ses croquis avaient de la gueule. Il y avait une série de portraits de jazzmen, maintenus à plat sur la couverture par des lattes en bois posées à chaque extrémité. En se faufilant sous le papier, le vent s'est mis à orchestrer une curieuse partition faite de claquements et de cliquetis. Alexandra semblait hypnotisée par la lippe de Miles Davis, tantôt démoniaque, tantôt angélique, selon les caprices de la bise. Tout en fixant le sourire carnassier de Louis Armstrong, je lui ai demandé :
- Tu travailles à quelle heure aujourd'hui ?
La rythmique de Lionel Hampton devait lui plaire, ses genoux ont commencé à se frotter l'un l'autre, en cadence.
- Je ne travaille pas aujourd'hui.
- Tu as une casserole à spaghettis chez toi ?
Ses talons se sont mis à marteler le pavé.
- Une quoi ? Oui, bien sûr…
- Et des spaghettis aussi ?
Les talons ont accéléré le tempo, façon charleston : TCHICABOUM, TCHICABOUM… Ses yeux ont caressé la moustache frémissante du Duke.
- Ça doit bien traîner quelque part… Pourquoi ?
- Il faudra aussi des tomates, des oignons, de l'ail, de l'huile d'olive, de la crème fraîche, sans oublier la viande hachée…
Elle s'est immobilisée. Son regard s'est détaché des babines salivantes du Gillespie pour se fondre dans le mien. J'ai ajouté :
- Un petit chianti, ce serait pas mal !
Elle a ri. Le froid y était-il pour quelque chose ? J'ai ressenti un léger picotement à l'extrémité de mes doigts.
- Pour le chianti et les tomates, il doit y avoir moyen de s'arranger, mais qu'est-ce que tu…
- Je ne te l'ai jamais dit ? Je suis… enfin… j'étais le Roi de la Bolo ! Et je commence à avoir une faim DE LOUP !
Alexandra a saisi mon bras, j'ai rendu son sourire au Louis et à son croqueur.
C'est tout juste si elle n'a pas pillé l'étalage de l'épicerie. Tomates, courgettes, échalotes, ail, un chianti de 89, la Bolo s'annonçait grandiose. " Je prendrai aussi une demi livre de parmesan râpé ! Du vrai ! Pas du vomi en sachet ! ". Pendant que le type faisait la note, j'en ai profité pour glisser une deuxième bouteille dans mon blouson. Le goulot dépassait légèrement, Alexandra m'a fait un petit signe discret. J'ai tiré la fermeture éclair jusqu'au col en prenant l'air le plus innocent qui puisse être, elle s'est mise à pouffer. Le patron n'a rien compris, Dieu que c'était bon !
En sortant de l'épicerie, j'ai avisé la pâtisserie de l'autre côté de la rue.
- Meringue ou gâteau au chocolat ?
- Gâteau au chocolat !
- Génial ! Moi aussi !
J'ai vidé mes poches pour payer le dessert puis on s'est dirigé vers le Sacré-Cœur, bras dessus bras dessous, avec tous nos paquets, riant pour un oui, pour un non, pour n'importe quoi. Le vent avait pour une fois bien fait les choses, les nuages avaient été balayés, le soleil d'hiver incendiait les toitures de Montmartre. La butte a pris des allures estivales, ça continuait pourtant de me démanger dans les doigts et j'ai bien cru entendre au loin le vieux Louis murmurer : " What a wonderful world ! ".
Alexandra habitait le dernier étage d'un petit immeuble, dans une ruelle qui donnait sur la basilique. La première chose qui m'a frappé en entrant dans son studio, ce ne fut ni la chaleur du radiateur qui sommeillait dans le séjour, ni la décoration où se mêlaient habilement lambris en pin et plantes tropicales, ni la vue imprenable sur la coupole. Avant même que j'aie pénétré dans le hall d'entrée, c'est l'odeur qui m'a enivré. Chaque centimètre carré de son petit nid semblait imprégné d'un parfum aux effluves de miel et de cannelle, agrémenté d'un zeste d'orange. Son odeur, celle qui la suivait où qu'elle aille, même tout au fond de mon impasse. A la puissance dix.
Je suis resté un bon moment debout, immobile, comme un rond de flanc, les mains dans les poches, ne bougeant que pour la laisser passer pendant qu'elle allait et venait entre le coin cuisine et le séjour, vidait les cendriers, déballait nos paquets, sortait poêle, casserole, verres et tire-bouchon tout en me parlant de la petite vieille du rez-de-chaussée qui était " adorable, pas comme la pisse-vinaigre du premier ! ". Elle a fait mine d'allumer une cigarette puis s'est arrêtée.
- Excuse-moi, je t'ennuie avec mes histoires, tu veux peut-être te rafraîchir, enfin… prendre un bain ?
Je n'ai pas eu le temps d'ébaucher le plus petit début de réponse, elle est repartie dans un deuxième marathon, allant ouvrir le robinet de la baignoire, m'apportant serviettes de bain, savon à l'huile d'amande douce et shampooing au bois de panama avant de retourner vérifier la température de l'eau. Elle a fini par se planter devant moi avec un rasoir pour femme, l'air confus : " Je n'ai pas de blaireau… Ça ira ? ".
L'eau était-elle à température idéale ? Je ne me rappelais pas avoir connu pareille euphorie. Pas plus que je ne me souvenais de mon dernier bain. Je ne saurais dire combien de temps je suis resté ainsi, les yeux fermés, en état d'apesanteur. J'écoutais Alexandra s'affairer de l'autre côté de la cloison. Elle ouvrait des tiroirs, en refermait d'autres, entrechoquait de la vaisselle, bougeait mille choses. J'entendais mille bruits qui se transformaient aussitôt en autant de notes, des notes qui virevoltaient, s'entrecroisaient, se talonnaient et s'imbriquaient les unes entre les autres et qui finirent par s'assembler en une mélodie, fugace et vaporeuse, une mélodie sur laquelle, toutes les trente secondes, une voix chaude et rassurante venait se poser, une voix qui me demandait, invariablement : " Tout va bien ? ". Puis, après une minute d'un silence inquiétant, la voix a repris : " C'est moi ! ". Deux petits coups ont retenti à la porte entrouverte, Alexandra a passé la tête dans l'entrebâillement, une main devant les yeux, l'autre portant mes nouveaux vêtements, impeccablement repassés.
- Je ne regarde pas ! Je les pose ici, sur la chaise !
J'ai eu un peu de mal avec le rasoir, je m'en suis sorti avec deux coupures. J'examinais la plus importante dans le miroir quand j'ai aperçu le flacon de parfum sur la tablette. Je n'ai pas pu résister, je m'en suis servi comme d'un after-shave.
Alexandra avait déjà dressé la table. Il ne manquait plus que deux flammes pour illuminer la scène. Je m'y suis employé en allumant les bougies des deux chandeliers qui trônaient sur la nappe provençale pendant qu'Alexandra me détaillait de la tête aux pieds, dans mes nouvelles fringues, subtilement, sans en avoir l'air. J'ai ouvert une bouteille de chianti, nous trinquions à notre première rencontre quand j'ai entendu un grésillement derrière moi.
- Qu'est-ce que c'est que ça ! Ah, non ! Pas question ! C'est moi qui cuisine ! Et d'abord, on fait rissoler les oignons AVANT la viande !
- Comment ça ! Mais ça ne change rien !
- Que si que ça change tout ! Regarde et apprends !
Elle a voulu m'envoyer ses petites menottes dans les côtes, je me suis esquivé, ai retiré la poêle du feu, empoigné le hachoir, saisi oignons, ail, échalotes et courgettes, coupé-haché menu le tout, réglé le gaz au minimum, fait chauffer l'huile. Accoudée sur le plan de travail, Alexandra suivait le moindre de mes gestes. En rajoutant les tomates dans la casserole, je lui ai dit :
- Faut que ça mijote maintenant !
Elle a fait :
- Longtemps, j'espère…
Puis elle a déposé ses lèvres sur les miennes, je n'avais pas encore reposé le couvercle. Je ne l'ai pas entendu tomber.
C'est l'odeur de brûlé qui m'a fait me relever. J'ai rejoint le coin cuisine sur la pointe des pieds en emportant les cadavres des deux bouteilles de Chianti et j'ai coupé le gaz. De la coupole du Sacré Cœur, il ne subsistait que quelques éclats de schiste, le reste avait été gommé par l'obscurité, dilué dans un profond silence. Sur la table, les chandeliers pataugeaient dans deux mares de cire à moitié durcie. J'ai soufflé sur les bougies, monté le thermostat du convecteur, pris le gâteau au chocolat et je suis retourné dans le lit, auprès d'Alexandra. Elle s'est réveillée alors que je me penchais au-dessus d'elle pour déposer notre dessert sur la table de nuit. Elle s'est frotté les yeux.
- Hmmm… ça tombe bien, j'ai une petite faim, moi.
Je n'avais pas envie de me relever pour chercher un couteau, j'ai envoyé les draps rejoindre le tanga jaune au pied du lit et je me suis serré contre elle, le gâteau posé à même nos peaux. Nous n'avons guère mis plus de trois minutes pour lui faire un sort. Beaucoup plus pour qu'il n'en reste plus la moindre miette sur nos corps. Nous nous sommes ensuite allongés sur le côté, repus et essoufflés, l'un vers l'autre. Le regard d'Alexandra s'est mis à scintiller d'un étrange éclat : il avait quelque chose de désespéré. Elle s'est rapprochée avant de commencer :
- Je voudrais que tu me dises… Est-ce que tu joueras un jour pour moi ? Juste pour moi ?
La réponse que je lui ai donnée n'a pas été celle qui me brûlait les lèvres, mais elle s'en approchait.
- Ça te plairait ? Ça te plairait vraiment ? Il faudrait déjà que je récupère mon saxo…
- J'en suis certaine que ça me plairait ! Et il est où ton saxo ?
- Dans l'impasse, avec mes bâches et mes cartons, tu sais, dans ce qui me sert de table…
- Quand est-ce que tu iras le chercher ?
- Demain, peut-être… Tu travailles à quelle heure demain ?
Elle s'est redressée sur un coude, ce n'était plus du désespoir qu'il y avait dans son regard, seulement de la détermination. Et un sourire.
- Demain, je ne travaille pas !
Puis elle a enfoui son visage dans mon cou. La fourmilière s'en donnait à cœur joie tout au bout de mes doigts ! J'ai pris ma voix la plus grave et j'ai murmuré : " Oh Yeah ! ".
* Selmer : Fabricant de saxophone
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2003
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