Jean-Claude Touray
Norbert transpire. Il tourne et retourne sur lui-même sans parvenir à s’endormir
dans ce lit d’hôtel du Trastevere où il est couché à côté de Martine qui
roupille à poings fermés. Pas de climatisation malgré la chaleur, juste au
plafond une grande hélice à trois pales qui brasse l’air en dérangeant les
mouches avec un bruit d’hélicoptère ; c’est comme le début d’« Apocalypse Now »
mais en plus bruyant à cause des Vespas qui pétaradent encore (ou déjà…) à 3
heures du matin. « No comprendo… Pourquoi j’dors pas ? » se dit Norbert, qui est
peu sensible au bruit et dont le sommeil de plomb est légendaire. C’est tout
simplement qu’en plus de la chaleur et du bruit, il est surexcité : voici une
vingtaine d’heures, le top départ du voyage à Rome était lancé et six heures
plus tard débutait l’immersion linguistique qui allait le booster très fort pour
apprendre l’Italien.
« C’est par immersion qu’un adulte progresse le plus vite pour apprendre une
langue étrangère, au moins dans les débuts » songe Norbert. Brutal mais efficace
: vous êtes parachuté quelque part, à Rome par exemple, sans rations de survie
ni sacs de couchage et démerdez-vous…Vous ignorez la langue…Vous allez voir que,
simplement pour vous nourrir, vous apprendrez les indispensables notions
d’italien en moins de temps qu’il n’en faut pour savoir préparer honorablement
les spaghettis « alla romana ». Du moins c’est ce qu’y disent dans Sélection. Et
c’est exactement ce que Norbert vient de vivre avec Martine.
L’immersion linguistique a débuté dès l’entrée dans l’avion d’Al Italia. «
Heureusement qu’ils utilisent comme nous l’alphabet normal et les chiffres
musulmans, j’ai tout de suite trouvé nos places » murmure Norbert en se tournant
sur le côté. Il a un peu de mal à digérer « Je dois l’avouer, je suis ravi de ce
voyage. Pourtant, quand Martine a commencé à me dire qu’elle voulait aller à
Rome, pour voir le pape et visiter, au Vatican, le musée de la papamobile, je
l’ai traitée de « petite cloche de Pâques en chocolat ». J’ai même ajouté avec
humour qu’elle ne verrait jamais aussi bien le Saint-Père que dans le clip «
Urbi et Orbi » qui passe tous les ans à la télé. Mais Martine insistait, elle ne
voulait pas en démordre… Et le jour où j’ai fait le quinté dans l’ordre et que
11.876 euros me sont tombés du ciel, elle a prétendu que c’était grâce à ses
prières…Difficile dans ces conditions de ne pas faire le déplacement qu’elle
souhaitait. Ce serait pour moi l’occasion de visiter l’hippodrome du Vatican… ».
Et hop ! Voila Norbert à nouveau sur le ventre. Il est en pleine transpiration.
« Imbécile que j’étais, je ne me rendais pas compte que huit jours de vacances
romaines étaient l’occasion d’apprendre l’italien. Signe du destin, je n’avais
emporté aucun guide ou ouvrage de référence en français (ni en aucune autre
langue d’ailleurs). Aucun dictionnaire. Une situation idéale pour directement
penser en italien sans être gêné par le français. Avec Martine, pendant tout le
séjour, nous ne communiquerons plus que dans la langue de Garibaldi, en
utilisant en cas d’urgence le langage des gestes. Par exemple le doigt dans
l’œil ou le toc toc de l’index bien tendu sur la tempe… »
Le hasard (ou Dieu le père selon Martine) a bien fait les choses pour Norbert :
apprendre l’italien, c’est l’occasion inattendue d’une utilisation intelligente
de ce qui lui reste de son « option latin » du BEPC, ce brevet d’études du
premier cycle qui est son seul diplôme… Maintenant qu’il a sa retraite d’employé
municipal, Norbert a du temps pour la culture. Jusqu’à ce voyage improvisé, il
n’avait pas choisi sa branche et il avait tâté d’un peu de tout : poésie,
tiercé, concours canins, mots fléchés. Il est à présent en pleine jubilation, il
a trouvé une noble occupation, il va commencer l’apprentissage d’une langue
latine moderne. Un bon choix l’italien : plus utile que le catalan ou le
roumain, moins guttural que l’espagnol et plus chantant que le portugais. La
langue de l’opéra et des pâtes fraîches. Il se rend compte qu’il en a toujours
eu envie : c’est la bonne manière de valoriser ses acquis du collège tout en
luttant contre la prééminence de l’anglais. A ses côtés, Martine dort en rêvant
à une entrevue en tête à tête avec le souverain pontife. Elle a le sourire
sensuel d’une femme comblée.
Norbert se repasse mentalement la vidéo de ses débuts de polyglotte : c’était il
y a un peu plus de douze heures, peu après qu’ils aient trouvé leur place dans
l’avion ; Norbert avait lu, sur le dossier du fauteuil placé devant lui une
inscription. Il ressentit comme un choc sentimental, tant ça ressemblait à du
latin. Il éprouva une grosse bouffée de nostalgie pour ces versions faites en
classe « à mains nues » sans dico, avec pour seules armes son intelligence et sa
mémoire. Devant lui, à traduire, la fascinante inscription : « GIUBOTTO
SALVAGENTE SOTTO LA PROPRIA POLTRONA » (1). Aussitôt Norbert cogite : Giubotto
Salvagente c’est le nom d’un homme, probablement un rital typique ; la propria
c’est la proprio, la propriétaire. En traduisant mot à mot on obtient : «
Giubotto Salvagente saute la propriétaire poltronne ». Manifestement un
avertissement destiné aux voyageuses craintives et riches : une façon de leur
dire : « Méfiez-vous des dragueurs à l’italienne ». Et un peu inquiet, Norbert
fit aussitôt part de sa traduction à Martine qui haussa les épaules. Entre
Fiumicino, l’aéroport, et Termini la gare centrale des trains (Terminus tout le
monde descend), Norbert commença dans le rapide « Da Vinci » l’immersion
auditive dans la langue locale en familiarisant son oreille avec les accents
chantants des indigènes. L’apprentissage du vocabulaire débuta un peu plus tard
dans la galerie marchande de la gare par une cueillette de mots et d’expressions
qu’il connaissait sans le savoir comme: « carta di credito », « banca », ou dont
il pouvait deviner le sens facilement. « Gatto » (gâteau), ou encore « piccolo »
(l’équivalent du français « picole » mais, va savoir pourquoi, avec redoublement
du c).
Au restaurant (ristorante), Norbert savait déjà comment demander la carte
(carta). Il commanda des spaghettis (spaghetti) pour Martine, des gnocchis
(gnocchi) pour lui et ils burent de la bière (birra) et de l’eau qui frisait (acqua
frizzante). Enormes et rapides progrès dans l’expression orale en une soirée.
Une exception : impossible de se faire comprendre du chauffeur de taxi qui les
conduisit à leur hôtel, à croire qu’il ne parlait pas l’italien. Il avait l’air
de se fâcher quand Norbert lui parlait par gestes ; heureusement, il s’exprimait
en français et il fallut pendant quelques minutes interrompre l’immersion.
« Je n’ai toujours pas sommeil » constate Norbert en faisant sur le lit un
véritable saut de carpe. « L’immersion linguistique est un super coup de pied au
derrière pour vous motiver. Mais il faudra poursuivre en France, ne pas perdre
l’élan de la vitesse acquise et, sitôt rentrés, acheter des méthodes, des
manuels, des grammaires, des dictionnaires, des DVD. Bref tout le matériel
pédagogique pour travailler l’Italien 5 à 6 heures par jour et posséder après
trois mois d’efforts environ la langue de Dante et de Berlusconi. Sinon le jeu
n’en vaut pas la chandelle ».
Il aura alors la faculté d’écouter radio-Vatican en version originale, de parier
au totocalcio (ce qui le changera du quinté plus) et de lire les petites
annonces du « Corriere della sera ». Sur cette vigoureuse décision Norbert
s’endort enfin malgré les longs hululements à la Tarzan d’une ambulance qui
passe. Malgré aussi un irritant détail : « trattoria », un mot qui signifie
manifestement « trottoir », est utilisé sur certaines enseignes de
restaurants…pourquoi ?
1) Le gilet de sauvetage est sous votre siège
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