Serge Nerac
Vincent montra son badge et se dirigea vers le petit pavillon en préfabriqué
attenant au bâtiment principal.
- Salut Pierrot.
Pierrot regarda par-dessus ses lunettes.
- Salut.
Ils étaient les premiers. Pierrot avait la
quarantaine mais on lui aurait donné au moins quinze ans de plus. Il arrivait
tôt le matin pour faire du rabe et se libérer en avance en fin de semaine. Il
avait déjà trois moteurs d'assemblés. Il pipait pas un mot et enfilait les
rotors dans les stators, vissait le bloc cylindre, posait trois points de
soudure et envoyait une giclée de graisse avec la burette. Entre deux moteurs,
il lissait sa moustache, jetait un coup d’œil par la vitre en plastique et
passait au suivant.
A neuf heures, il allumerait son poste pour
écouter les informations et peut-être se lèverait pour aller pisser.
La pièce puait la graisse, le lubrifiant, les
copeaux métalliques et la crasse incrustée dans chaque parcelle de chaque chose.
Vincent accrocha son blouson à la place de la
blouse grise et vint s'asseoir à son poste de montage. Le chariot débordait de
carcasses. Il avait accumulé des jours entiers de retard. Il allait vite
bâcler tout ça. De toutes façons, les moteurs d'avions, il en avait rien à
foutre. Il avait jamais mis les pieds dans un aéroport.
Bébert et Jo allaient plus tarder à se
pointer. En fait, Jo s'appelait pas Jo, mais il trouvait ça plus chic, il y
tenait vraiment. Vincent connaissait pas son vrai nom. Peut-être qu'il
s'appelait Georges, mais il aurait rien pu affirmer.
Tous les matins, Jo se ramenait avec un
nouveau bouquin de cul. Il le feuilletait avec des yeux ronds, le regard en
alerte et puis le passait aux autres. Les autres crachaient pas dessus, ils
faisaient des commentaires sur les nanas, leur valeur respective. Ils s'étaient
même constitués en jury et régulièrement on élisait la préférée.
Pierrot participait pas aux débats, il
parcourait la revue comme un journal d'annonces et la refilait à la table
voisine.
Des fois, Jo retirait du mur une vieille
photo et la remplaçait par une pin-up toute fraîche qui avait recueilli son
enthousiasme. Il la quittait plus des yeux pendant deux ou trois jours et puis
brusquement, il se toquait d'une nouvelle.
Souvent, il retrouvait dans un numéro, une
fille qu'il connaissait d'une autre série de photos. Et c'était comme s'il
avait eu des nouvelles d'une ancienne maîtresse. Elle avait changé de coupe,
les fringues étaient différentes et le lieu aussi. Ou alors elles étaient deux,
l'autre lui caressait la chatte avec des yeux fiévreux ou lui écartait les
lèvres en approchant son visage. Ca le rendait fou, Jo.
La porte du cabanon s'ouvrit et les deux
derniers entrèrent.
- Salut ! cria Jo.
Pierrot jeta un œil sans s'arrêter de
visser. Jo lança :
- T'arrête pas Pierrot, la baraque pourrait
couler…
- P'tit con, rétorqua-t-il.
Depuis vingt ans qu'il était dans la place,
Pierrot les avait vus défiler les petits jeunes. Ils traînaient pas longtemps.
Ils se barraient ailleurs en espérant dégoter mieux, chercher la poule aux œufs
d'or, comme il leur disait. Ils ricanaient, ils faisaient les fiers, ils
trouvaient jamais mieux. Lui, maintenant, il vissait comme un chef. Dans le
même temps qu'eux, il débitait le double de moteurs et ça lui libérait sa
dernière demi-journée. Après le réfectoire, il glissait sa carte dans la
pointeuse, il leur lançait un petit salut accompagné d'un sourire en coin et il
rentrait chez lui.
Vincent fit un signe aux retardataires et
serra la dernière vis. Le truc tournait pas. Il l'avait bloqué. Il le posa
proprement dans le chariot à droite de son poste et repiocha à gauche. Les deux
autres enfilèrent leur blouse et allèrent s'asseoir en roulant les bras.
A l'écart du bâtiment central, ils se
sentaient dans un monde à part, un monde clos, une sorte d’îlot perdu et
autonome. L'hiver, il gelait; l'été c'était un four. Pendant quelques jours
seulement, aux mi-saisons, la température redevenait normale.
C'était un truc de fou ce boulot. Toute la
journée dans ce réduit avec ces trois cinglés lui donnait l'impression de vivre
enfermé dans une cellule d'aliénés. Jo qui louchait du matin au soir sur des
sexes de femmes, l'autre qui décrochait pas un mot derrière ses moustaches
grises dégueulasses et Bébert qu'était plus con qu'un cheval.
Celui-là, son truc, c'était les paris. Il
pariait n'importe quoi; plus c'était ahurissant et scabreux, plus il jubilait.
Il faisait trembler son gros torse avec ses bras comme des ailes de pingouin et
il riait remuant sa chique et ses glaires au fond de la gorge.
Depuis quelques temps, Vincent les sentait tous
complètement excités. Jo avait emmené sa collection de revues qui pesait
sacrément lourd et les moteurs en pièces détachées s’amoncelaient dans des
chariots supplémentaires.
La porte du cabanon merdeux vint claquer la
paroi en tôle et un autre chariot vint s'encadrer dans l'ouverture.
- Eh ! Salut Merlu ! gueula Bébert.
Ils l'avaient surnommé Merlu parce qu'il
sifflait tout le temps et qu'il avait sur la tête une fine couche de cheveux
bouclés. La contraction de Merle et tondu avait donné Merlu. On lui voyait que
les dents parce qu'il souriait toujours et le blanc des yeux qu'il roulait quand
il était content.
En voyant débarquer son copain Merlu, une
chouette idée venait de germer dans la caboche de Bébert.
- Merlu, viens voir les gonzesses.
Merlu vint se pencher sur la table de Bébert
qui fit défiler les pages. De temps en temps, Merlu hochait la tête et émettait
un petit "hum !" approbateur. Bébert s'arrêta à l'endroit où une infirmière
habilement dévêtue trottinait derrière une table roulante. Bébert grimaça,
se gratta la tête et dit :
- Tiens, ça me rappelle quelque chose...
Ouais, tu vois mon vieux, c'te nana, elle fait la même chose que toi sauf
qu'elle est à poil.
Merlu le dévisagea d'un air vide qui
signifiait qu'il voyait pas où il voulait en venir. L'autre enchaîna :
- Et ben, j'te parie dix sacs que t'en fais
pas autant.
Merlu rajouta son rire aux autres.
- Quoi ? Dix sacs, c'est tout ?
- Et alors ? T'es pudique ?
- Oui Monsieur.
- Tu te dégonfles, Merlu, puis s'adressant à
la cantonade. Allez les gars, faut rallonger la sauce.
Jo balança un billet qui vint tournoyer sur
la table de Bébert. Pierrot parut réfléchir un instant, puis,
précautionneusement sortit lui aussi une coupure de son portefeuille. Vincent
fit oui de la tête et se dirigea vers son blouson. Merlu considéra la monnaie
et ses yeux roulèrent. La partie était presque gagnée.
- Bon, reprit Bébert, pour toucher le paquet,
tu dois, en partant du magasin d'où tu viens, à poil, nous ramener le chariot en
passant sous les fenêtres du bureau d'étude et de la direction.
Vincent se balançait sur sa chaise. Merlu
tourna les talons et les trois autres se collèrent au carreau.
- Dans trois secondes, on va rigoler, affirma
Bébert.
En effet, le chariot réapparut poussé par
Merlu nu comme un vers. La cour était déserte. Les vêtements du type étaient
roulés en boule sur l'avant de la cargaison. Il fit quelques pas en soufflant
un peu. Le chariot était bourré à craquer. Arrivé au niveau du bureau d'étude,
il jeta un regard rapide. Les fenêtres étaient vides, il avait parcouru la
moitié du chemin. Les autres, dans la cabane, retenaient leur souffle. Merlu
continuait sa progression. Maintenant, le truc faisait une tonne. Il fixa de
ses yeux blancs la porte d'entrée du cabanon qui symbolisait sa victoire et
accéléra l'allure. Il n'était plus qu'à cent mètres de l'arrivée.
Soudain, le chariot émit une plainte et se
mit à peser deux tonnes. Une roue venait de se démettre et immobilisait presque
le chargement. Réalisant la situation, Merlu se peigna un rictus d'effroi et de
désespoir mélangés. Les compères trépignaient d'excitation et d'impatience.
Merlu s'arc-bouta de toute sa force et poussa tant qu'il put sur les roulettes.
La roue couina et le chariot se remit en mouvement. Jo quittait plus des yeux
les fenêtres supérieures. Le rugissement de la folle cargaison redoublait comme
un train d'enfer lancé à toute vapeur.
Brusquement, Jo avisa l'ombre. Là-haut, une
silhouette se pencha derrière la paroi de verre.
La porte du cabanon se fracassa contre la
cloison et Merlu, écumant, surgit dans l'atelier. Il se revêtit, rafla les
billets et les enfouit dans sa poche.
- Merlu, on t'offre l'apéro ! hurla Bébert.
Merlu fut convoqué
le lendemain. Il franchit les couloirs moquettés bordés de salles climatisées
qu'il avait parcourus le jour de son embauche puis les redescendit quelques
minutes après.
Merlu ne revint pas. Ni le lendemain, ni les
jours suivants, et Bébert abandonna un moment sa lubie des paris.
©
1999
-
Serge Nerac -
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