Frédéric Maguire
A peine vos yeux découvrent-ils ce tableau qui leur est offert que, de chaque centimètre carré, semblent en suinter des gouttes de beauté. Après avoir franchi le grand portail en bois, blanc comme une photo des pôles, ils rêvent de devenir caméscope pour ne rien rater ni oublier.
Au premier plan, au milieu de la pelouse d’un vert de la plus belle chlorophylle, se sont allongées des plaques de marbre noir. Elles offrent leurs surfaces planes à vos jambes, pour les inviter à franchir plus aisément la distance entre cette route macadamisée et la maison, attirante comme un pull de laine.
Des pores de ses pierres s’écoulent des branches de lierre semblables à une sueur d’été. Vous ressentez alors le besoin d’y pénétrer pour vous y fondre, mais votre attention se dirige vers cette tache bleue au milieu du jardin, qui vous projette dans les narines le parfum du chlore.
Vous en oubliez presque le saule immense qui essaie, depuis des années, de venir caresser la terre de ses tentacules fins et pleureurs. Vos poumons se remplissent petit à petit de la senteur des fleurs aux couleurs multiples qui bordent la terrasse. Le sentiment de bonheur qui vous enlace à cet instant vous pousse à croire que cette propriété n’a été construite que pour abriter le sommeil d’un enfant, le vol d’un oiseau, deux corps qui s’aiment…
Malheureusement, ce jour-là, le temps n’était pas à l’ambiance de fête. Quelques nuages s’amusaient à venir cacher ce soleil tant apprécié par les touristes en manque d’origine négroïde. Une légère brise, qui venait de la mer d’à-côté, faisait presque regretter les plages tropéziennes du mois d’août
Les petits insectes qui tournaient autour de la tête de Benoît et Phil, semblaient vouloir prévenir qu’un orage allait bientôt distribuer ses coups de tonnerre, et lécher la cime des arbres de quelques éclairs nerveux, eux aussi. Car l'agitation qui habitait ces deux jeunes hommes se mélangeait parfaitement avec l’atmosphère qui tapissait le ciel.
- Mais vas-y, merde ! Qu’est-ce que tu attends ?
D’habitude, Phil était plutôt du genre à passer pour un éternel rêveur. Ou pour un mufle, suivant qui le jugeait. Et à l’entendre hurler si fort, Benoît en avait reçu une décharge électrique. A croire qu’un simple son pouvait donner une baffe.
Ce n’était plus Phil qu’il avait devant lui, mais un inconnu… Ou un fou rencontré par hasard.
- Mais tu m’avais promis que tu le ferais !
Benoît sentit alors des fourmillements dans tout son corps. De la peur s’évaporait de ses yeux à chaque mot prononcé par son ami.
Ils se connaissaient depuis plus de quinze ans. Depuis cette époque où ils fréquentaient la même école, la même classe, à cet âge où les poils ont tendance à vouloir tout envahir, et le jeu du docteur à laisser sa place à celui de matelassier…
Et cet ami de toujours était en train de lui glacer le sang, et lui provoquer un tremblement dans tous les membres. Pourtant, il ne fallait pas…
Depuis plus de cinq minutes, Benoît gardait les bras en l’air, une hache bien serrée dans le creux de ses mains. Tel un pantin aux doigts d’un marionnettiste, il regardait son ami, le priant d’interrompre cette stupidité,cette connerie… cette erreur. Mais l’autre ne pliait pas. Au contraire. Les phrases qui sortaient de sa bouche se faisaient de plus en plus violentes.
- Tu veux que je le fasse moi-même ou quoi, bordel ? ! ! !
Mais les bras de Benoît restaient toujours accrochés au ciel. Au début, l’idée de Phil lui paraissait excellente. Alors il avait promis. Maintenant, devant le fait accompli, une corde invisible retenait la hache, là-haut, au-dessus de sa tête.
- Je… Je… Je…
La méchanceté du regard de Phil, son visage déformé par l’attente, toutes ces métamorphoses si soudaines pour un garçon si calme empêchaient Benoît de parler. De répondre. Et puis, il suffisait peut-être d’un seul mot malencontreux, pour que le son émis se transforme en une paire de ciseaux qui viendraient couper la corde, laissant retomber ses bras tendus. Il ne faut rien dire. Il ne peut rien dire.
- Écoute, Benoît… Il faut que tu m’aides… Tu le sais…
Et pour la dixième fois, pour la centième fois, Phil reprit son discours. D’un ton plus calme, il tenta une nouvelle fois de persuader Benoît. Lui prouver qu’il devait, qu’il se devait d’avoir les bras levés, d’avoir la hache bien au fond de ses paumes et de laisser l’ensemble s’effondrer d’un seul coup, sans retenue.
Ces petites mouches qui ont l’habitude, avant l’orage, de venir se poser partout où elles peuvent gêner un homme, faisaient leurs rondes autour des deux amis ennemis. Il y en eut même une qui, plus téméraire que les autres, vint faire sa toilette sur une joue de Benoît. A un autre moment, il se serait donné une gifle monumentale pour mettre hors d’état de chatouiller cette pustule mouvante. Mais, cette fois, tout le zoo de Vincennes viendrait lui tâter les organes génitaux, qu’il ne sentirait rien. Il vivait dans un autre monde, dans une autre dimension… Dans un cauchemar…
Et Phil recommença à parler. Cette fois, d’une voix plus calme. Mais toujours aussi autoritaire.
-Tu t’en fous, toi. Tu n’as rien à craindre avec ta jambe plus courte que l’autre. En plus, tu as une femme, deux enfants… Tu ne risques rien… Mais essaie de te mettre à ma place, Benoît. Je n’ai rien ici… Je n’ai pas ta chance…
Le visage de Phil s’adoucit.
- Regarde-moi, je suis en pleine forme physique… Mais j’ai pas de famille, pas de relation… Rien… Que dalle ! … Je n’ai aucune chance de m’en sortir. Je n’ai que toi…
Les yeux de Benoît sortirent de leurs orbites. Ses veines étaient sur le point d’éclater. On pouvait pratiquement compter les battements de son cœur en regardant le vaisseau bleu qui saillait sur le côté de son front.
Il aurait voulu être transporté, même à dos de chameau, très loin de cette maison. N’avoir jamais connu ce mec qui le torturait. Ce mec avec ce visage impassible et serein, mais qui le regardait de haut même si, depuis le commencement, il était accroupi à ses pieds. Il ne reconnaissait pas cet homme, ce copain d’enfance, ce frère qui lui demandait ce service incroyable. Ce n’était pas possible. Pas à lui. Il n’en aura jamais la force.
Pourtant, il avait promis… Juré. Impossible à faire. Impossible à refuser. Paradoxe… Et cette voix. Toujours.
-Tu t’imagines si je dois y aller ? Je vais devenir quoi ? … Une bête stupide au milieu d’autres bêtes stupides ? … On fera tous la même chose. Tout ça pour faire plaisir à un connard qui ne me connaît même pas, pour qui je suis qu’un bout de viande. Tu t’imagines tout ce qui me passe par la tête en ce moment ? … Je ne vais pas en revenir, Benoît… On n’en revient plus de cette merde… Ou alors dans quel état ? Détruit, calciné, en bouillie ?…
Pour la première fois depuis hier, Benoît vit son ami sourire.
-On pourra même pas m’identifier… Je n’ai pas de plombage, pas de carie… Je ne suis jamais allé chez un dentiste ! …
Le malin !… Il tentait maintenant de le charmer avec de l’humour. Il savait très bien que Benoît était son meilleur public. Leur complicité pour l’improvisation d’un sketch était notoire dans leur entourage. Puis il y eut cet événement. Puis le courrier d’hier. Et depuis…
-Et si je revenais, je serais quoi ? … Handicapé, mutilé ? … Ou alors fou, complètement disjoncté ? …
Les yeux toujours grands ouverts, Benoît hochait la tête comme pour indiquer qu’il comprenait.
-ça se trouve, je ne reconnaîtrai plus personne… Incapable de vivre seul…
A chaque exemple, le crâne de Benoît faisait comme un yo-yo. Il donnait l’impression d’avoir un tic. Bien sûr qu’il comprenait. Bien sûr qu’il était d’accord. Bien sûr pour tout. Il aurait pourtant voulu prendre son ami par le cou. Lui dire :
- Tu as entièrement raison… Je suis de tout cœur avec toi… Mais je n’y arriverai pas… Trouvons une autre solution… A deux on va s’en sortir, tu verras…
Mais la réalité emplissait son cerveau jusqu’à lui brûler les tempes. Une terrible migraine lui donnait l’impression que des tambours sonnaient la charge vers ses yeux.
La corde invisible ne voulait toujours pas céder. Elle était encore là, à retenir ses bras, ses mains, sa hache… Impossible à faire. Impossible à refuser.
Et l’autre qui insistait, ne sachant plus quoi inventer de nouveau pour convaincre Benoît, raide comme un « i » majuscule.
- Personne à part toi… ne me laisse pas tomber…
Son corps entier reflétait une prière.
- Je ne veux pas crever… T’as pas le droit… T’as pas le droit de me laisser tomber. Et puis… Et puis…
Il se mit à hurler de nouveau. Ses cordes vocales semblaient pouvoir casser à n’importe quel mot.
- Non mais tu t’es regardé ? … T’as l’air de quoi depuis dix minutes ? … Tu me fais honte. Avec ta tête d’idiot du village, dressé comme un épouvantail… Tu fais même peur aux oiseaux ! …
Pourquoi a-t-il choisi cet instant pour devenir méchant ? Benoît avait justement besoin de l’inverse. Maintenant, il avait toutes les excuses du monde pour ne plus se retenir. Pour appeler à l’aide ces ciseaux qui couperont la corde. Son pote ? … Il lui pisse dessus !
Et c’est à ce moment-là que l’avenir des deux hommes bascula. C’est à ce moment-là que le ciel lâcha la corde. C’est à ce moment-là que la hargne et la fatigue s’unirent. C’est à ce moment-là que la hache remplit enfin sa mission en tombant sur le billot de bois. Et c’est enfin à ce moment-là que la main de Phil se détacha de son avant-bras dans un flot de sang.
Du sang, il y en avait partout. Même sur le polo de Benoît qui tourna le dos à la scène pour vomir. Pour pleurer. Phil, lui, souriait. Il souriait en voyant sa main par terre, toute blanche dans ce liquide rouge. Ce sang qu’il n’a pas voulu verser pour rien, et qui se répandait sur une feuille de papier. Sur la convocation de la gendarmerie, qui lui demandait de rejoindre une garnison militaire le lendemain. Pour partir à la guerre.
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