Emmanuelle Urien
« Fermé le dimanche ».
C’est écrit là, en gros, à la main, sur un panneau en carton que le vent
soulève, sans parvenir à l’arracher de la porte sur laquelle on l’a cloué.
J’aimerais bien, pourtant. Qu’il n’y soit pas.
Ça me laisserait le champ libre pour secouer la poignée, taper au carreau,
lorgner à l’intérieur de la pièce derrière le rideau bleu.
J’ai besoin de tabac pour ma pipe, je file à l’épicerie, et voilà que je me
casse le nez sur ce panneau. Forcément, ça m’arrête net : « Fermé le dimanche ».
Il n’y a pas à discuter, juste à rentrer chez soi, la pipe entre les dents, pour
attendre plus tard. Foutu panneau.
Sans ce panneau, évidemment, il y aurait possibilité d’espérer de mille
manières, même si la porte ne s’ouvre pas et qu’on n’entend personne derrière.
Par exemple, je pourrais simplement attendre, bras croisés et sourcils froncés,
avec le pied qui tape par terre de temps en temps, histoire d’exercer ma
patience, moi dont on dit que je n’en ai pas pour un sou, en attendant que,
fatalement, la porte s’ouvre enfin. Tendre l’oreille aussi, ignorer les bruits
tout autour et faire le silence de partout, pour guetter le moindre soupçon de
présence à l’intérieur : le glissement paresseux des semelles sur le plancher
ciré, ça c’est signe qu’on vient ; le bruit sec des caisses qu’on bouscule en
passant dans l’allée étroite entre les marchandises ; le roulement des pommes de
terres qu’on renverse dans la grosse bassine de zinc ; le tintement bref du
tiroir-caisse qu’on ouvre et qu’on referme. Il y a des milliers de sons, comme
ça, dans une épicerie de village, qui peuvent trahir une présence, de préférence
celle de l’épicière qui s’apprête à ouvrir boutique.
Mais là, rien. Vraiment. Et de toute façon, il y a ce sacré panneau qui m’enlève
tous mes moyens, et je suis poli.
J’essaie encore d'inventer qu’il n’y est pas : la porte serait nue et simplement
fermée. Verrouillée, même ; à onze heures du matin, pensez donc : il y aurait de
quoi faire un raffut de tous les diables, ameuter la population, crier au
scandale !
Il aurait très bien pu tomber, ce panneau. Imaginez un peu. Si ça se trouve,
j’aurais mis les deux pieds dessus en arrivant tout à l’heure, et je ne le
saurais même pas. Alors j’aurais pu frapper, cogner des deux poings tout à
loisir, et puisque rien n’y fait, courir au café, en face, pour rameuter mon
monde, dire que c’est pas normal, qu’il faut venir y voir, pourquoi personne
répond ? Ils se seraient moqués de moi, c’est rien, j’ai l’habitude, mais
peut-être qu’à force d’insister, il y en aurait eu un qui serait venu, qui
aurait frappé comme moi en bougonnant dans sa barbe ; il aurait dit « Ben vrai,
c’est pas des heures, y doit s’passer que’qu’chose » et alors je me serais senti
moins seul d’avoir eu raison, pour une fois.
Ou alors, toujours en imaginant que la pancarte n’y soit pas, je pourrais
essayer mes clés, en douce : celles de la maison, d’abord, ensuite celle de la
cave, pendant que personne ne regarde, on ne sait jamais, ça pourrait marcher.
Mais surtout, faire bien attention d’être seul, s’assurer que les gendarmes ne
traînent pas dans le coin parce qu’en général, ils m’ont bien à l’œil, tout le
monde le dit. Je ne sais pas pourquoi mais c’est rien, j’ai l’habitude.
S’agirait quand même pas de se retrouver en cellule pour deux sous de tabac que
je n’aurais pas volés. Entrer par effraction, ça s’appelle. C’est joli à dire
mais ça ne paye pas.
Alors non : les clés, c’est une mauvaise idée, finalement.
Il vaudrait mieux encore appeler à tue-tête, crier comme un perdu pour faire
sortir la voisine à coup sûr, celle qui est mauvaise comme le chiendent. Il y a
gros à parier qu’alors, elle criaillerait un peu, me donnerait des noms
d’oiseaux — c’est rien, j’ai l’habitude — mais probablement qu’après, entre deux
méchancetés, elle m’expliquerait pourquoi on n’ouvre pas, et alors je pourrais
m’en retourner chez moi bien tranquillement, la pipe vide mais l’esprit au clair
pour attendre plus tard.
Mais là, évidemment, c’est impossible, ça ne pourrait pas se passer comme ça. À
cause du panneau. Putain de panneau, saleté de pancarte, je le dis comme je le
pense. Parce que je la vois déjà, la voisine, me mettre le nez dessus, pour la
peine, pendant qu’elle me hurlerait dans les oreilles, comme si j’étais sourd en
plus d’être simple : « Mais puisqu’on te dit que c’est fermé ! Tu vois pas, là :
c’est écrit ! Tu sais pas lire, des fois ?» En plus, elle a mauvaise haleine.
Mais si, je sais lire, c’est même le curé qui m’a appris, le père Duval en
personne ; et je lui taille sa haie pour le remercier, jusqu’à sa mort s’il le
désire, et ce sera encore trop peu vus les services que ça me rend de savoir
lire, ce panneau mis à part. Entre nous, il a dit, le curé, que je n’étais pas
du tout aussi bête que j’en avais l’air. C’est rien, j’ai l’habitude.
Alors ça, oui, pour être écrit …
Et puis, tenez, j’ai une idée, une vraie, cette fois : si je l’enlevais, ce
panneau ? Ça, c’est à la portée de quelqu’un comme moi, simple et tout : je
pourrais tirer sur le carton mine de rien, ça viendrait tout seul, et le vent
souffle si bien qu’il me l’ôterait des mains et s’en irait le perdre dans la
campagne. Un sacré service qu’il me rendrait là, le vent. Ce serait l’affaire
d’un instant. Ni vu ni connu.
Il y a juste un clou, là, tout rouillé, pour le tenir, ce panneau. C’est même
déjà un peu déchiré, le carton est trop lourd, ou trop fragile. Il n’y aurait
pas à tirer bien fort…
Non. Je n’ose pas.
Et alors, plus je reste planté là, à tergiverser en me balançant d’un pied sur
l’autre comme le pauvre demeuré que je suis, et plus je me dis que ça ne me vaut
rien de bon, de réfléchir. Voilà qu’à présent je n’ose plus. Arracher le
panneau. Je me dis que ce serait mal, et en vérité, il y a de quoi le penser :
parce que c’est une jolie pancarte, tout de même. Écrite tout en rouge, avec de
belles grandes majuscules, et sans faute d’orthographe, j’ai vérifié, plusieurs
fois, avec le dictionnaire dans le magasin du libraire. Elle s’est sûrement bien
appliquée, l’épicière, pour le fabriquer. Elle a dû passer du temps à tracer
toutes ces lettres droites comme des I, elle s’est sans doute donné bien de la
peine, avec son arthrose dans ses mains qui tremblent et son cœur qui bat tout
de travers, comme elle dit en soupirant.
Je l’aime bien, l’épicière, peut-être à cause de sa bonne odeur de sapin, et
aussi pour sa gentillesse : elle dit que je suis un grand enfant, je réponds
toujours « trop aimable » parce qu’il faut être poli avec les vieux, vu qu’ils
n’en ont plus pour longtemps.
Alors c’est idiot, quand même, ce panneau. « Fermé le dimanche », qu’il dit.
Je sais bien, moi, qu’on est lundi.
Mais je ne vais pas leur dire : ils me traiteraient encore de crétin, et j’ai
beau avoir l’habitude, ça finit tout de même par fâcher.
Du tabac pour ma pipe.
Bah, je l’aime bien éteinte aussi. Tant pis pour l’épicière.
©
2004—
Emmanuelle Urien
– Tous droits réservés.