Dominique Guérin
Dire qu’un jour j’ai promis d’arrêter de fumer : à mes fils, mon mari, mes
collègues… qui n’arrêtent pas de me féliciter pour avoir tenu promesse. Depuis,
je fume en cachette –ce qui, hélas ! tend à ‘sentir le roussi’-.
Parce que, bien sûr, il se trouve toujours dans mon entourage immédiat une bonne
âme pour affirmer, me citant candidement en exemple, que ‘quand on veut, on
peut’. Je souris donc sous la flatterie tandis que des pulsions meurtrières
titillent mes neurones. Comme si ça dépendait de ma seule volonté !
Nicotiné ou pas, un piège est un piège. Celui-ci, estampillé carcinogène, a pris
mes poumons en tenaille. D’accord, j’aurais dû me méfier ; mais la chose est
arrivée à une époque où le cancer n’existait encore que par ouï-dire. Juste une
rumeur concernant quelque gent déviante, voire réprouvée… -idem que pour le
sida, au début-. Pourtant, nul ne me fera renier ma première cigarette.
Nocive, certes ; mais, à point nommé, tellement salutaire…
Je l’avais puisée, pile au bon moment, dans le paquet de mon ami Pierre, au beau
milieu d’un cours de littérature comparée. Le prof me gonflait dur. C’était une
sommité sur le retour qui soignait ses maux divers et variés en se shoutant à
l’éther. Son élocution en pâtissait… et nous aussi. Le deuxième trimestre
s’achevait ; mon DEUG se présentait mal. J’avais les ‘chocottes’.
Ah, cette première gauloise !
Pas de toux vexatoire en guise d’alarme : j’ai seulement recraché une foultitude
de brins de tabac aspirés avec ma bouffée… Je devais avoir l’air gourde, les
doigts dans la bouche, à me grattouiller la langue. Pierre -mais s’appelait-il
Pierre ?- s’est gaussé de mon évidente inexpérience :
« Faut avaler la fumée si tu veux t’éclater. Essaie encore. »
Je m’y suis appliquée. Pas facile ! Puis la goulée fatale –celle que tout accro
en veine de repentance regrette d’avoir laissée s’infiltrer à profondeur de
bronches- m’a tourné la tête. Une révélation : le monde était beau, le prof
génial, mon avenir assuré. J’avais un peu la nausée mais c’était le prix à
payer.
Je souriais dans le vague et déjà je visais le bar-tabac du coin…
C’était en soixante-dix-huit, il y a prescription.
Seulement les effets de cette cigarette-là perdurent. A plaisir et contre mon
gré.
Les gosses sont au lycée. Mon homme chez un client. J’ai encore une petite marge
avant de rallier l’agence. Vite, je fonce jusqu’à ma chambre. Dans le secret de
mon armoire, entre deux piles de pulls, une blonde m’attend. Peut-être deux si
je fais diligence. Mes poumons –marqués, a rugi le gynéco lorsque j’ai entamé ma
grossesse- s’impatientent. Je dois sans arrêt forcer la dose pour les apaiser…
Ou alors, je deviens fébrile et irritable. J’ai besoin de mourir à petit feu
pour me sentir en forme. Avec la dextérité de l’habitude, je farfouille en
aveugle dans mon tas de linge laineux. Le bonheur est déjà là : rien qu’à
cueillir entre deux doigts les brûlants objets de mon désir. Le reste tient du
rituel. Je m’enveloppe d’un antique châle baba cool et glisse mes cheveux dans
un bonnet de douche plastifié. La glace de l’armoire me renvoie une image
grotesque. J’ai honte évidemment… Surtout, ne pas zapper le briquet planqué au
fond de ma trousse à maquillage : les minutes me sont comptées. La chambre donne
direct sur la rue. Me voici donc, porte-fenêtre bâillante, lovée en boule sur le
balcon. J’essaie de m’y faire oublier. Sans cour ni jardin, quelle autre
alternative ?
La position recroquevillée est des plus inconfortables. J’inhale la fumée à
toute vitesse. Je suis sur le qui-vive et j’ai bien raison : c’est l’heure
fatidique où ma voisine d’en face ouvre ses volets. Rez-de-chaussée, premier,
puis deuxième étage. Tout y passe méthodiquement. Elle apparaît et disparaît,
tel un diablotin faisant des effets de boîte. Jamais elle ne semble
m’identifier… Alors qu’en tout autre lieu, du plus loin qu’elle m’aperçoive,
j’ai toujours droit à un vague signe de reconnaissance. Preuve qu’elle me juge ?
Je vire parano ! Ma honte s’amplifie ; je renonce à la seconde cigarette. D’une
chiquenaude, j’envoie valdinguer mon mégot par-dessus la balustrade. Une demie
seconde, je redoute la protestation d’un passant victime de sa trajectoire.
Queue de chique. Alors je rentre… Me reste à savonner mon bonnet, asperger mon
châle d’eau de toilette, remiser le briquet. Des gestes routiniers ‘d’après
péché’ qui m’aliènent. Mais de ces quelques gestes maniaco-prudents dépend la
pratique clandestine de ma toxicomanie : l’enfer doit se mériter…
Maintenant, au boulot !
En refermant la porte d’entrée, je vérifie que ma voisine ne récure pas son
seuil à grande eau. C’est sa tâche favorite. Pauvre de moi ; j’ai pris
l’habitude de grisailler le long des murs. Personne à l’horizon ? Pas de bol :
sur ma portion de trottoir, je me heurte à Marc qui galope ‘fissa’ vers son
cabinet dentaire.
« Tu vas bosser ? »
Je hoche vivement la tête, pressée de lui échapper. Mais un copain reste un
copain. Fort de son bon droit, il me gratifie donc d’une bise appuyée. J’esquive
l’accolade autant que faire se peut. Marc entre dans la catégorie de mes
admirateurs inconditionnels, ces raseurs ci-avant évoqués. Or, je me rappelle
soudain avec angoisse que j’ai omis de mâchouiller du dentifrice. Le menthol,
y’a que ça de vrai pour masquer l’odeur. Je suis sur la sellette. Tromper un
dentiste confronté à toutes les haleines dans l’exercice de son art, est-ce
possible ? Ça l’est dans la mesure où son rendez-vous matinal urge un max.
Sauvée… Quel soulagement de me rencogner derrière le volant de ma vieille
Peugeot rouge ! Suspendu au rétroviseur, un petit sapin désodorisant dispense un
parfum de WC. Il cocotte ‘dur’. Mais deux précautions valent mieux qu’une : au
sortir de la voiture, mes vêtements empestent pour la bonne cause –de mon point
de vue olfactif, j’entends-.
Matinée chargée. Les dossiers empilés près du téléphone me narguent. Je
multiplie à l’infini mes doigts frappeurs sur le clavier de l’ordinateur.
Factures et lettres aux fournisseurs se succèdent à l’écran. L’imprimante
ronronne avec assiduité. Les heures s’égrènent, longuettes. J’ai grand besoin de
tirer une taffe. Je cauchemarde de volutes gris et bleus.
Interdiction absolue !… depuis que j’ai fait acte de renoncement public.
Pourtant, il n’y a pas si longtemps, je symbolisais encore la fameuse exception
qui confirme toutes les règles. Mais attention : une exception respectueuse des
allergies d’autrui. Je prenais soin de ne pas indisposer mon voisinage. A chaque
pause, je m’évadais dans la courette intérieure jouxtant l’agence : pour m’y
intoxiquer en solitaire sur fond de loi Evin. Par la baie vitrée, mes très chers
collègues –Nicole en tête- réprouvaient cet étalage de tabagisme. Sous leurs
yeux atterrés, j’ai sacrifié à la brune, à la blonde, à la longue… Sur leurs
conseils non éclairés, je me suis même accordée le bénéfice du filtre… Histoire
de prolonger mon sursis parmi les miens. Et beurk !
« Un réglisse ? »
Re-beurk.
Je continue à tape-taper. Elle va virer obèse, Nicole. Mais, au moins, elle a le
courage d’assumer ses actes. Enfin quand je dis ‘courage’… Personne ne lui
reproche rien. S’empiffrer de sucreries n’est pas répréhensible. Elle ne cause
de tort qu’à sa culotte de cheval et, en plus, elle a le geste large : ses
friandises lui attirent la sympathie générale. Elle est grosse, et alors ? Une
grosse vache –sic ! Moi en aparté- mais le côté vachard n’apparaît qu’après.
« T’es sûre ? »
« Pas faim. Merci. »
Elle se dandine et tournicote autour du bureau. La laisser m’acheter avec ses
rouleaux de zan ? Hors de question. Mes seuls dossiers suffisent à ma peine.
Tant pis si sa rotondité stomacale la handicape pour tapuscrire !
« J’croyais qu’au contraire, quand on arrêtait de fumer, on avait toujours la
dalle. »
Pouffiasse, va… Je me retiens de lui envoyer qu’en bouffant moins, elle
pianoterait mieux. Je souris :
« C’est pas mon cas et j’ai le poids d’avant au gramme près ! »
Et toc. Nicole s’éloigne. La matinée touche à sa fin. Ici, depuis que je suis
censément sevrée, même les clients sont privés de cendrier. Je n’en reviens pas
: pour un acte manqué… J’ai la bouche sèche.
A midi, le verdict tombe :
« M’an, t’as clopé une ‘nuit grave’ ! »
Quand il y a jumeaux, il y a écho. Je me sens à chaque fois doublement coupable
sous le reproche de leur langage imagé. Aujourd’hui, ils arborent une chevelure
rase et ont échangé leurs blousons. Je ne suis dupe ni de leur substitution
d’identité, ni de leur accusation gratuite. Tout est prétexte à jeu et
investigation pour leurs dix-sept ans fouineurs.
« Quelle idée… J’ai pas eu qu’ça à faire ! »
Je suis plutôt tranquille. J’ai cuisiné un gratin provençal. L’appartement
fleure bon l’ail et le laurier. Eux veulent bien me croire. Ils me font
confiance. Avoir une mère ‘saurée’ de l’intérieur et se consumant à gogo, ‘ils
peuvent pas imaginer’. Ce sont des écolos dans l’âme à force de s’être, au fil
de l’enfance, imprégné la rétine des reportages télévisés du Commandant
Cousteau. Plus tard, ils seront océanologues : logique ! Et ils visent Green
Peace, tant qu’à faire. Du coup, ils pratiquent avec conviction la plongée
sous-marine en piscine et économisent leur précieux souffle. Pollution et tabac,
même combat.
Soudain, une minuscule goutte de sueur me glacifie les reins.
« On n’est qu’nous trois à midi. Attaquez le gratin. J’ai un truc à faire, je
vous rejoins dans deux minutes. »
Je les entends chahuter et rire. J’en profite pour me ruer dare-dare dans ma
chambre. Elle est là ! Celle que j’ai pas fumée. Posée sur la commode. Oubliée
bêtement pendant que j’effaçais les traces de sa siamoise. Je l’ai échappé
belle… Une fois de plus…
Je regagne la cuisine. Ma grossesse date. J’ai juste à regarder mes fils pour
m’en convaincre : que sont mes poumons devenus ? Naguère ‘marqués’… Je cherche
un terme approprié au moment présent. ‘Goudronnés’ sonne bien : à me couper la
carotte ! J’ai en effet une idée assez précise de la chose. A cause des
émissions médicales prescrites sur avis filiaux… avec la bénédiction d’un mari
dégrisé par ma constante odeur de tabac froid. Pire que le pire film ‘gore’…
Suite à ces terrifiantes programmations, quelle attitude adopter ? Sinon
renoncer à mon vice !
Du patch à la poudre de perlimpinpin, en passant par les cibiches à
l’eucalyptus, j’ai tout essayé. Vainement. Car peu importait le chemin emprunté
: sa ligne droite obliquait toujours jusqu’à un bureau de tabac. Alors je
prétends que… et je fume masquée.
Si ma santé en souffre, elle n’est pas la seule. Depuis que le gouvernement
traque la tueuse en série, mon budget dérape. Je force sur les patates et les
pâtes. Fruits et légumes verts ainsi laissés pour compte me rappellent à l’ordre
régulièrement, de revue en magazine, ratatouillant des cancers du côlon pour
vengeance. La menace plane sur mes proches. J’ai des remords. Le matin au lever,
je toussote sec. Ils ne sont vraiment pas méfiants, ceux de chez moi. Treize
heures trente. Les gosses saturés de féculents repartent, sac à dos ancré sur
l’épaule. Leurs baisers claquants vibrent à mon oreille. Horreur : je suis une
mère ‘indigne’. Une épouse ‘inconstante’. Une collègue ‘incivique’. Ça NON, je
ne suis pas fière de moi : Sacré Marc ! comme exemple, je me pose là…
Treize heures quarante.
Allez, c’est dit, j’en grille une petite avant-dernière !
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2005
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