Vincent Garand
- Bonjour Monsieur. Que puis-je faire pour vous ?
- Je souhaite partir au ski dans quinze jours. J'aurais besoin de deux billets d'avion et d'une chambre d'hôtel pour deux personnes. Vous reste-t-il de la place pour Innsbruck ?
- Aucun problème, je peux vous proposer une chambre au "Continental". Le prix est de 550 francs la nuit en demi-pension.
- Très bien. Ca ira.
- A quel nom dois-je établir la réservation ?
- Jean-paul Sene.
- Monsieur, et madame ?
- Euh oui, enfin non.
Jean-paul ne répondait que machinalement aux questions que lui posait la demoiselle. Ses pensées étaient ailleurs, il pensait à Sylvie qu'il venait de rencontrer il y avait un an déjà. Au ski justement où l'un de ses amis l'avait invité en paiement d'une dette. Elle lui avait été présentée comme une amie de sa défunte épouse. Elle était souriante, mais elle avait l'air un peu emprunté. Déjà pendant le trajet elle portait une attention particulière à tout ce que Jean-paul disait. Ils s'étaient rapidement trouvé un bon nombre de points communs. En y repensant il se disait qu'ils étaient faits l'un pour l'autre.
- Merci monsieur, Voici vos billets. Au revoir.
Il fut alors brusquement rattrapé par un présent qu'il avait laissé en suspens. Il sortit de l'agence et s'engouffra dans l'avenue de la République. Il n'était pas très tard, Sylvie ne serait sans doute pas encore rentrée du commissariat. Il avait tout le temps de regarder les affiches de cinéma qui semblaient l'accrocher et lui interdire tout nouveau pas. Après être resté un long moment devant le cinéma, il se décida enfin à rentrer chez lui. Un documentaire anodin avait retenu son attention, il se disait qu'il irait bien le voir ce soir à la dernière séance, surtout que Sylvie assurait la permanence. En effet elle n'avait jamais voulu aller au cinéma avec lui, ni avec personne d'autre à sa connaissance, arguant qu'un incendie s'était produit dans un cinéma lorsqu'elle était enfant et que depuis ce jour-là cette peur lui revenait à la simple vue d'une salle obscure.
Sylvie ne devait pas finir tard cet après-midi là. Comme tous les lundis elle rentrait vers 16 heures pour reprendre ensuite la permanence à partir de 20 heures. Elle préférait ce jour car c'était le soir où Jean-paul faisait son poker hebdomadaire avec Christian et deux autres joueurs un peu moins réguliers. Elle n'aurait pas détesté jouer mais cette fois c'est Jean-paul qui n'y tenait pas. Sans doute pensait-il que ça n'était pas une activité morale, surtout pour une femme qui de surcroît travaille dans la police. Pour l'heure elle était toujours au commissariat. Elle interrogeait une jeune femme à qui on avait volé sa voiture. Celle-ci sans doute intimidée par ce cadre un peu particulier ne se sentait pas à l'aise. Même la présence de son père ne semblait pas la rassurer. Elle n'avait finalement rien à dire, c'était plutôt la police qui lui en avait appris. Sylvie expliquait à cette personne que sa voiture lui avait été dérobée par trois grands noirs qui avaient d'ailleurs pris la fuite en voyant deux policiers patrouiller. La voiture était donc déjà retrouvée, tout allait rentrer dans l'ordre rapidement. Il ne s'agissait là que d'une petite affaire sans importance comme il y en a beaucoup dans cette ville.
L'heure passait et Sylvie décida de rentrer chez elle. Elle salua rapidement ses collègues et lança un rapide "à tout à l'heure..." aux deux policiers qui venaient de commencer leur service. Elle sortit du commissariat, monta dans sa voiture et partit. Leur maison n'était pas très loin de là, dans le centre ville et il lui fallait généralement moins de temps à pied qu'en voiture pour faire le trajet, mais l'hiver n'était pas terminé, il faisait encore un peu froid pour des promenades pédestres. Jean-paul était déjà rentré lorsque Sylvie arriva. Il consultait les brochures que lui avait remises l'hôtesse. Il ne connaissait pas Innsbruck et il ne tenait pas particulièrement à y aller. C'était Sylvie qui en avait eu l'idée. Elle ne connaissait pas l'Autriche, Jean-paul non plus. Lui n'aimait pas particulièrement voyager mais il voulait surtout lui faire plaisir. Leur hôtel paraissait assez luxueux et Jean-paul s'étonnait même de ne pas avoir payé plus cher pour un hôtel de cette catégorie. Sylvie enleva son manteau et le posa sur un cintre. Après avoir enlevé ses chaussures elle fila directement à la salle de bains pour prendre une douche chaude. Il faisait froid dehors et le simple fait d'avoir traversé la rue pour se rendre de sa voiture à l'immeuble lui avait glacé les sangs. Elle resta longuement sous la douche et Jean-paul qui avait cessé de lire sa brochure commençait à s'impatienter. Il la rejoignit dans la salle de bains. Elle finissait sa douche ; nue devant lui, elle le charmait d'un sourire coquin. Tandis qu'elle se séchait les cheveux, Jean-paul s'était mis derrière elle et profitant du fait qu'elle avait les mains occupées il commença à lui faire des caresses, d'abord sur la taille, puis rapidement ses mains passèrent d'un sein à l'autre sans pouvoir s'arrêter. Sylvie ne disait rien, cela semblait lui plaire.
Elle lui proposa de venir se détendre dans la chambre. Jean-paul imaginait déjà tous les sous-entendus qu'il pouvait y avoir derrière cette proposition faite à demi-mot. Sylvie rentra la première, allumant sa petite lampe de chevet rose qui produisait une petite lumière tamisée à peine suffisante pour lire. Elle s'étendit en riant sur le lit. Jean-paul ne cessait de l'observer, il aimait beaucoup contempler sa nudité. Sa gourmandise le poussait maintenant à d'autres caresses de plus en plus pressantes. Sylvie ne s'y refusait pas, bien au contraire. Elle commença à le déshabiller. Il n'avait qu'un pantalon et une chemise. Ils s'enlacèrent bientôt et commencèrent à faire l'amour. Jean-paul fut rapidement emporté par les événements, il avait chaud malgré le froid hivernal qui régnait maintenant au dehors. Il en transpirait presque. Sylvie tout à coup dit à Jean-paul :
- Tu n'as pas oublié que ce soir c'est l'anniversaire de Christian ?
- Non, non , je n'ai pas oublié.
- J'ai acheté une bouteille de champagne. Vous pourrez la boire ce soir. Exceptionnellement je serais bien venue pour l'occasion mais ce soir ce n'est vraiment pas possible, je suis le seul inspecteur du commissariat.
- De toutes façons nos parties de cartes te font horreur.
- Ce n'est pas le mot mais j'aurais pu faire un effort. Après tout c'est quand même grâce à lui si nous nous sommes rencontrés et puis j'aime bien jouer.
- Tu as raison. Tu es un ange, je t'adore.
La conversation cessa aussi soudainement qu'elle avait commencé. Ils reprirent de plus belle leurs jeux amoureux sans s'apercevoir que l'heure tournait si vite que Sylvie devait bientôt repartir. Jean-paul était à bout de souffle et il ne protesta même pas lorsque Sylvie lui dit qu'il fallait qu'elle s'habille si elle ne voulait pas se mettre en retard. Elle se dirigea vers l'armoire et choisit de nouveaux vêtements. Elle ne négligea pas de choisir un des pulls les plus chauds pour affronter le froid de la nuit. Il était déjà 19 heures et ils n'avaient pas encore mangé. Elle fit rapidement réchauffer quelque plat qui restait dans le frigo. Le dîner s'était presque écoulé sans qu'ils n'échangent un mot. L'ambiance s'était refroidie et Sylvie était toute absorbée par ses pensées. Jean-paul fit une ou deux plaisanteries sur le compte de Christian. Sylvie parut très surprise, presque effrayée, elle avait l'impression qu'il venait de lire dans ses pensées car elle aussi pensait à lui. Elle esquissa un sourire de pure politesse et débarrassa la table. Elle devait maintenant partir et laissa ses consignes avant de sortir :
- Si tu as le temps avant d'aller faire ta partie j'aimerais que tu fasses la vaisselle. Et puis surtout n'oublie pas la bouteille de champagne.
Elle embrassa Jean-paul, prit ses clefs et partit. Jean-paul fit la vaisselle de suite pendant qu'il lui restait un peu de courage. Il lavait machinalement et repensait à ces doux moments qu'il venait de passer. Il se rappela ensuite du brusque changement d'attitude de Sylvie. Il n'y trouva pas de raison. Il n'était pas encore 20 heures et sa partie ne devait pas débuter avant 21 heures. Christian travaillait dans un service de maintenance téléphonique et ne quittait jamais son travail avant 20h30. Jean-paul était finalement assez content de disposer d'un peu de temps devant lui. Il en profita pour se servir un whisky et écouter "les quatre saisons". Pendant ce temps, Christian quittait son travail. Il n'habitait pas très loin et fut rapidement de retour chez lui. Il avait invité deux de ses collègues au dernier moments. Ceux-ci venaient pour la première fois et ne pourraient rester très longtemps. Leurs épouses respectives les attendaient. La préparation de la table de jeu était presque un rituel. Il posait le tapis de jeu sur la table ronde du salon. Ensuite il posait deux jeux de cartes neufs ou presque sur la table. Il amenait enfin les jetons qui leur permettaient de miser. Ils jouaient tous de l'argent bien sûr, mais il était plus commode de manipuler des jetons que des billets. De plus lorsque les joueurs se connaissent bien, le perdant paye par chèque ou bien repasse le lendemain pour s'acquitter de sa dette "d'honneur". Il ne lui restait alors plus qu'à apporter les verres et le whisky. Il arrivait parfois que certains joueurs - les plus occasionnels - ne boivent pas ou bien choisissent autre chose mais cela était assez rare. Les deux collègues de Christian arrivèrent les premiers. Ils connaissaient bien les lieux pour y être venus plusieurs fois déjà. Arrivés au salon, ils furent intimidés par cette table de jeu. Ni l'un ni l'autre en effet n'avaient participé à une partie de poker où se jouait de l'argent. Ils n'en étaient pas moins de bons joueurs. Christian leur servit un apéritif en attendant Jean-paul. Il leur parla d'ailleurs de lui. Il le décrivait comme un ami mais pas comme un excellent joueur de poker. Ce dernier ne se fit d'ailleurs pas attendre très longtemps. Christian fit les présentations, puis sans s'attarder sur les civilités les joueurs s'installèrent à la table de jeu.
- Le pot est d'un jeton, et chaque jeton vaut cent francs.
Chacun répondit d'un simple hochement de tête. La partie pouvait commencer. Jean-paul entama la donne. Ceci semblait d'ailleurs lui avoir porté chance car les premiers coups lui furent favorables. En vingt minutes il avait déjà gagné près de deux mille francs. Les deux collègues de Christian ne se sentaient plus très à l'aise, l'un d'entre eux paraissait même gêné. On sentait qu'il avait peur et qu'il aurait aimé se retirer. Il ne le fit cependant pas, de peur de la réaction des autres. La partie continua donc mais le vent semblait tourner. C'était maintenant Christian qui semblait prendre l'ascendant assez rapidement. L'avance de Jean-paul avait fondu aussi vite qu'elle était apparue et Christian ne cessait pourtant pas de gagner. Les deux autres joueurs qui n'étaient pas malchanceux manquaient d'habitude et ne parvenaient pas à renverser la tendance.
Après seulement une heure de jeu ils décidèrent de se retirer de la table invoquant l'attente de leurs épouses respectives. Ils n'étaient pas fâchés de pouvoir arrêter les dégâts. Ils avaient en effet perdu plus de trois mille francs à eux deux. Ils restèrent cependant encore une bonne demie heure à regarder Jean-paul et Christian jouer. Jean-paul perdait toujours et il accusait maintenant un retard de six mille francs. La partie s'interrompit lorsque les deux collègues de Christian prirent congé. Ils réglèrent leur dette sur le champ et s'en allèrent. Jean-paul et Christian continuaient à jouer. Jean-paul n'était nullement inquiet car il avait déjà disputé bon nombre de parties pour savoir qu'il lui était possible de refaire son handicap. Les donnes s'enchaînaient, ni l'un ni l'autre ne songeaient à regarder leur montre mais il était déjà presque minuit. Jean-paul avait vu juste puisque la chance lui souriait à nouveau.
A chaque fois que Christian avait une annonce importante, Jean-paul avait toujours l'avantage. Il lui rafla plus de dix mille francs en une dizaine de donnes. Pour briser le rythme Christian s'en alla chercher la bouteille de champagne amenée par Jean-paul. Il sortit deux flûtes et ils trinquèrent. Jean-paul souhaita simplement un bon anniversaire à Christian qui répondit d'un sourire. Il lui demanda cependant de continuer leurs accords. Christian en effet perdait beaucoup plus souvent que Jean-paul mais il ne voulait pas que cela se sache et il avait convenu avec Jean-paul d'inverser les "scores" devant les autres. Pour Jean-paul, cela n'avait pas d'importance ; il le faisait sans chercher à voir plus loin. Ainsi aux yeux de Sylvie et des autres c'était lui qui perdait le plus souvent. Pour faire plus vrai Christian tenait même un carnet retraçant les parties qu'ils avaient disputées où il apparaissait que Jean-paul lui devait une somme assez conséquente. Cela durait depuis plusieurs années et Christian ne manquait jamais de noter le résultat d'une partie. Jean-paul ne connaissait pas l'existence de ce carnet.
La partie reprit de plus belle mais rapidement Christian fut pris d'une sorte de malaise. Très vite des convulsions ne cessaient de le secouer en tous sens. Il criait, il avait mal. Jean-paul ne savait pas quoi faire, il était terrorisé devant ce spectacle, il semblait paralysé, incapable de la moindre réaction. Christian s'écroula finalement sur le sol sans plus bouger. Jean-paul se décida enfin à faire quelque chose. La première idée qui lui traversa l'esprit fut de téléphoner à Sylvie. Elle, elle saurait quoi faire. Il s'empressa de prendre le téléphone qui était dans la chambre de Christian.
- Sylvie ?
- Oui, qu'est-ce qu'il y a ?
- C'est affreux, Christian n'a pas l'air bien du tout. Il s'est tordu de douleur pendant cinq minutes puis s'est écroulé, et maintenant plus rien, il ne bouge plus.
- Surtout ne fais rien, ne le touche pas, j'arrive tout de suite avec un médecin.
Les quelques minutes d'attentes lui semblèrent interminables mais Sylvie arriva cependant très vite. Le médecin ausculta rapidement Christian.
- Il est mort. A priori, il s'agit d'une crise cardiaque. Nous en saurons plus après examen. Emmenez-le à mon labo, je pratiquerai l'autopsie demain matin.
Les deux policiers qui accompagnaient Sylvie s'exécutèrent aussitôt.
- Nous allons rentrer maintenant, de toutes façons on ne peut plus rien faire ce soir et puis ça ne sera pas moi qui aurai cette enquête, j'ai un lien direct dans cette affaire mais ne t'inquiète pas.
La réaction professionnelle de Sylvie étonna Jean-paul. Lui était très ému de la mort de son ami mais pour elle il s'agissait d'une enquête presque ordinaire. Il se disait que l'habitude avait effacé chez elle toute trace visible d'émotion. Ils rentrèrent et Jean-paul ne s'expliquait pas ce qui était arrivé. Une crise cardiaque avait dit le docteur. Christian semblait pourtant en forme, il faisait du sport, buvait un peu il est vrai mais rarement plus que de raison. Non vraiment tout cela lui semblait à peine croyable.
La nuit fut longue pour Jean-paul, il ne parvenait pas à s'endormir et revoyait sans cesse Christian dans des souvenirs variés. Sylvie essayait bien de le rassurer mais rien n'y faisait, il lui semblait qu'il avait passé la nuit à se tourner d'un côté puis de l'autre sans pouvoir s'arrêter. Le lendemain matin Sylvie s'empressa de donner un coup de fil au laboratoire du médecin légiste à qui avait été confiée l'autopsie.
- Il s'agissait bel et bien d'une crise cardiaque, comme je l'avais pensé. Il faut encore attendre les résultats d'analyses complémentaires avant de pouvoir dire ce qui a pu la provoquer, si toutefois il ne s'agit pas de mort naturelle.
- Vous ne pensez tout de même pas qu'il a pu être "aidé" ?
- Non, non bien sûr. Mais il ne s'agit là que d'examens routiniers parfaitement normaux dans ce cadre.
- Bien, veuillez me tenir informée. Vous pourrez me trouver toute la journée au commissariat.
Elle informa Jean-paul de ce qu'elle venait d'apprendre. Il était apathique et ne semblait même pas écouter ce que disait Sylvie.
- Je vais aller au commissariat, je vais me renseigner pour savoir qui sera chargé de l'enquête. Mais ne t'inquiète pas, qui que ce soit, cela se passera bien.
Jean-paul ne mesurait pas la portée juridique de ce qui s'était passé la veille. Il pensait à son ami qui était mort maintenant, qu'il ne reverrait plus.
La journée s'était écoulée sans que Jean-paul ne s'en soit aperçu, Sylvie devait bientôt rentrer maintenant. Lorsqu'elle arriva, elle avait un ton grave comme si elle réalisait enfin ce qui s'était passé. Ce n'était pourtant pas de cela qu'il s'agissait.
- Ca ne va pas ma chérie ? Tu as l'air bizarre.
- Si, si mais c'est que j'ai eu des nouvelles du laboratoire. Les analyses révèlent des traces d'arsenic. Il semblerait aussi que Christian ait bu du champagne avant de mourir, ce qui altère un peu leurs analyses. Quoi qu'il en soit, le médecin a conclu à un empoisonnement.
- Mais c'est ridicule, qui l'aurait empoisonné ?
- Ils n'ont retrouvé que du champagne dans son estomac, et étant donné la rapidité d'action de ce poison...
- Tu veux dire que tu crois que j'aurais pu faire une telle chose ?
- Bien évidemment non, mais ce que je crois n'a aucune importance pour le moment. Je te rappelle que je ne suis pas chargée de cette enquête et ce poison est un élément accablant.
- Mais enfin Sylvie, Christian était mon ami, pourquoi aurais-je fait cela ?
- Je ne t'accuse pas mais mets-toi à la place de celui qui va enquêter. Avoue que c'est troublant non ? Je me suis renseignée, c'est le commissaire Sacav qui est chargé de ce dossier. Je le connais, c'est un homme bien.
- Que va-t-il se passer maintenant ?
- Eh bien, l'enquête va se dérouler de façon habituelle, Sacav va t'interroger bien sûr, mais j'y pense, tu n'étais pas seul avec Christian : il y avait d'autres joueurs.
- Oui bien sûr mais ils sont partis avant que cela ne se produise. D'ailleurs tu as bien vu qu'ils n'étaient pas là hier soir.
- Oui c'est vrai. Bien, n'en parlons plus. De toutes façons cela ne sert à rien. Je pense que le commissaire Sacav devrait t'appeler ce soir ou demain afin que tu te rendes au commissariat pour effectuer ta déposition.
Ils n'en parlèrent plus de la soirée et le commissaire n'avait d'ailleurs pas appelé ce soir là. Jean-paul n'était pas tranquille. Il avait l'impression que Sylvie ne le croyait pas tout à fait innocent. Que pouvait-il donc dire ou faire pour au moins obtenir le réconfort de celle qu'il aimait. Cela venait s'ajouter à sa tristesse et à ses craintes. Il s'efforça de changer de sujet.
- Au fait, je suis passé à l'agence de voyages hier. Avec tout ça j'ai complètement oublié de t'en parler. J'ai réservé dans un hôtel en pension complète. Nous irons bien à Innsbruck comme tu le voulais.
- Ca ne te fait pas plaisir à toi de changer de coin ?
- Mais si bien sûr.
- Tu te souviens lorsque Christian nous a présentés ?
- Oh oui je m'en souviens. Dire que c'est grâce à lui si je suis avec toi. Moi je suis tout de suite tombé amoureux de toi.
Jean-paul et Sylvie passèrent ainsi une grande partie de la soirée à se raconter leurs souvenirs. Ils ouvrirent leurs albums photo et ne s'arrêtèrent qu'au dernier. Ils se décidèrent enfin à se coucher mais ni l'un ni l'autre ne semblaient avoir réellement sommeil.
Le lendemain matin, ils furent presque réveillés par la sonnerie du téléphone. C'était le commissaire qui souhaitait voir Jean-paul. Sylvie déjeuna rapidement puis après avoir pris sa douche, elle fila au travail. Jean-paul ne devait voir le commissaire qu'un peu plus tard, il avait tout son temps pour déjeuner et se préparer. Lorsque dix heures sonnèrent il s'en alla d'un pas détendu vers le commissariat qui n'était pas très loin d'ici. Il avait décidé de s'y rendre à pied, au contraire de Sylvie qui avait pris sa voiture. Lorsqu'il arriva enfin, il s'adressa au policier qui était à l'accueil.
- Bonjour, j'ai rendez-vous avec le commissaire Sacav. Je suis monsieur Sene.
- Très bien. Un instant, je vais le prévenir.
Le commissaire le reçut tout de suite.
- Bonjour monsieur Sene, comment allez-vous ?
- Ca va.
- Oui, je vous ai convoqué car comme vous l'a certainement dit Sylvie je suis chargé de l'enquête sur la mort de monsieur Popiault. Mais entrez dans mon bureau. C'était votre ami je crois ?
- Oui, Christian et moi nous connaissions depuis longtemps. C'est d'ailleurs grâce à lui si Sylvie et moi sommes ensemble.
- Ah ? Eh bien on peut dire que vous lui devez une fière chandelle.
- Comme vous dites.
- Bien, mais revenons à notre affaire. Je tiens tout d'abord à vous précisez que je vous entends ici comme simple témoin. J'aurais besoin que vous me racontiez ce qui s'est passé dans les moindres détails. Essayez de vous souvenir d'un maximum de choses, même si elles vous semblent sans importance.
- Je vais essayer. En fait, je me suis rendu chez Christian comme tous les lundis ; enfin je voulais dire que nous nous voyions tous les lundis car il venait aussi chez moi ; donc je suis arrivé chez lui vers 21 heures. Il y avait déjà deux personnes que je ne connaissais pas. Nous devions faire une partie de cartes alors...
- De quel jeu s'agissait-il ? Poker ? Bridge ? Rami ?
- Non, non, nous jouions toujours au poker.
- Vous jouiez de l'argent ?
- Euh, oui.
- Vous savez que cela est interdit.
- Oui, bien sûr, mais cela se passait toujours chez l'un de nous, et puis il n'y a pas de mal à ça non ?
- Revenons-en à ces deux personnes. Ainsi vous ne les connaissiez pas.
- En effet. Je crois que c'étaient des collègues de Christian, je veux dire de monsieur Popiault.
- Vous pourriez les reconnaître ?
- Oui, sans aucun doute.
- Bien, nous verrons cela plus tard. Continuez à me raconter ce qui s'est passé.
- Nous avons pris, je crois, un apéritif, puis nous avons commencé à jouer. Au bout d'une heure ou deux, les collègues de Christian se sont retirés. Ils avaient perdu et voulaient arrêter les dégâts. Ils ont dit que leurs épouses les attendaient.
- Ils avaient perdu mais qui gagnait alors ?
- A ce moment là c'était moi, mais c'est finalement Christian qui gagna le plus. Nous avons donc continué à jouer tous les deux pendant encore une heure je pense. Nous buvions du champagne tout en jouant. C'était l'anniversaire de Christian ce soir-là alors j'avais emporté une bouteille de champagne.
- Ah, oui ? Mais les autres en ont-ils bu ?
- Non, pas que je me souvienne.
- Donc personne d'autre que monsieur Popiault n'en a bu ?
- Si, moi. J'ai bu avec lui.
- Oui, bien sûr mais cela sera sans doute difficile à vérifier.
- Vous ne me croyez pas, n'est-ce pas.
- Je vais vous dire le fond de ma pensée, mais laissez-moi d'abord vous poser une autre question. Quand a-t-il été pris de ce... malaise ? Tout de suite après avoir bu du champagne ?
- Pour dire la vérité, il ne s'est en effet pas écoulé beaucoup de temps entre le moment où il a commencé à boire ce champagne et le moment où il s'est trouvé mal. Mais j'ai bu au même moment et il ne m'est rien arrivé.
- Mettez-vous cinq minutes à ma place. Voilà un homme en pleine forme qui boit un verre de champagne et qui, quelques minutes plus tard, s'écroule et meurt. De plus L'autopsie révèle des traces d'arsenic dans son estomac. Vous n'étiez que tous les deux dans l'appartement et l'arsenic est un poison violent. Il n'a pas pu avoir été empoisonné avant votre arrivée. Qu'en pensez-vous ?
- Je sais bien que ces faits sont troublants. Je me rends même compte que les apparences sont contre moi, mais vous savez, on dit que les apparences sont parfois trompeuses.
- Oui, mais vous savez, les proverbes...
- Et puis, surtout, Christian était mon ami. Je n'avais aucune raison de le tuer.
- C'est bien la question que je me pose. Si vous le voulez bien, je vous reconvoquerai car il se fait tard. Nous poursuivrons cette intéressante conversation demain.
- Vous ne m'arrêtez pas ?
- Mais non, voyons. Pourquoi le ferais-je ? Allez ne vous tracassez pas trop. Personne ne vous accuse d'avoir tué votre ami... Enfin pour le moment. Allez, rentrez chez vous.
Le commissaire raccompagna Jean-paul jusqu'à la sortie du commissariat et lui fit un bref signe d'au revoir. Jean-paul s'en alla, il avait l'air décontenancé, un peu hébété. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il avait tout à coup l'impression d'être le personnage d'un film que tout accuse, comme certains de ces films d'Hitchcock. Seulement là, il ne s'agissait pas d'une histoire, c'était bien la réalité, sa triste réalité. Qu'allait-il faire maintenant ? Il avait encore du mal à s'imaginer que quelqu'un ait pu penser qu'il ait pu vouloir faire du mal à son ami. Qui pourrait croire cela ? Certainement pas Sylvie, se disait-il pour se rassurer. Assurément Sylvie avait jusqu'à présent tout fait pour le rassurer. Le fait qu'elle soit inspecteur de police et qu'elle connaisse la façon dont se traite une affaire comme celle-ci lui permettait de relativiser un peu les choses.
Jean-paul se dépêchait de rentrer chez lui. Il n'avait aucune envie de traîner dans la rue ce soir-là. Il pressait le pas mais il n'en avait plus pour longtemps maintenant, sa maison était à deux pas. En franchissant le porche, Jean-paul croisa la gardienne de l'immeuble. Ils n'échangèrent qu'un rapide regard et un vague sourire défraîchi par la journée qui s'était écoulée. L'un et l'autre avaient les yeux cernés, sans doute pas pour les mêmes raisons. Jean-paul monta rapidement les escaliers, il ne prenait que très rarement l'ascenseur car il n'aimait pas ça. Il rentra chez lui à demi essoufflé par cette rapide ascension. Sylvie l'attendait depuis déjà quelques temps. La table était mise, le dîner n'attendait plus que lui. Ils se mirent à table sans tarder. Jean-paul n'avait pas le sourire aux lèvres et ne paraissait pas très en forme. Cet entretien avec le commissaire lui pesait beaucoup. Sylvie n'osait pas lui demander comment cela s'était passé. On aurait presque pu lire ses sentiments dans son regard : elle semblait plus éprouver de la pitié que de l'amour. Jean-paul ne s'en rendait pas compte. Il se décida à entamer la conversation. Il lui raconta l'entretien. Il cherchait du réconfort. Ce que lui dit Sylvie le rassura. Elle n'admettait pas qu'il puisse être soupçonné. Ceci détendit un peu Jean-paul, il reprenait espoir. Ce sentiment d'espoir paraissait d'ailleurs quelque peu étrange : comme si tout était déjà perdu pour lui. Après tout, il n'avait rien fait se disait-il, mais est-ce que ce serait suffisant pour qu'il ne soit pas inquiété ?
Sylvie et Jean-paul avaient maintenant achevé leur dîner, ils débarrassèrent la table, comme à leur habitude puis s'installèrent dans leur sofa pour se détendre un peu. Ils n'aimaient pas trop regarder la télévision. Ils étaient l'un et l'autre assez cultivés et préféraient souvent un livre accompagné d'un morceau de musique classique à une soirée télé qu'ils trouvaient insipide. Jean-paul avait trouvé auprès de Sylvie toute la solidarité qu'il attendait d'elle et dont il avait besoin mais quelque chose lui semblait changé. Il n'aurait pas pu dire quoi, il ne s'agissait même pas d'attitude, de ton, non quelque chose d'indéfinissable qui n'a l'air de rien et qui flotte dans l'air et qui à la longue devient pesant.
La deuxième rencontre entre le commissaire Sacav et Jean-paul devait avoir lieu le lendemain matin à dix heures. A l'heure dite, Jean-paul était là. Il n'était jamais en retard à ses rendez-vous, ou bien lorsqu'il était empêché il ne manquait jamais de prévenir. Il aimait à dire ce proverbe "L'exactitude est la politesse des rois". Jean-paul lisait beaucoup et il était assez fervent de tous ces adages, proverbes et autres dictons. Le commissaire était lui aussi exact au rendez-vous. Il était déjà bien sûr sur place mais il aurait pu être pris par quelque autre affaire ; ça n'était pas le cas. Il reçut Jean-paul dans son bureau.
- Bonjour monsieur Sene.
- Bonjour monsieur le commissaire.
- J'aimerais que nous revenions sur vos parties de poker avec votre ami. Ainsi vous jouiez souvent ?
- Comme je vous l'ai dit, nous jouions une fois par semaine.
- Et les autres joueurs, étaient-ils réguliers ?
- Réguliers ? Voulez-vous dire qu'ils trichaient ?
- Non, réguliers dans le temps. Etaient-ce des habitués ?
- En fait non. Nous changions souvent de partenaires, pour de simples raisons pratiques.
- De quel ordre ?
- Si quelqu'un ne peut pas venir, quelqu'un d'autre le remplace, tout simplement.
- Ainsi ce soir là il s'agissait de deux collègues de monsieur Popiault ?
- Oui, c'est bien cela.
- Où travaillait-il ?
- Dans une société de télésurveillance, ou télémaintenance. TéléSystem je crois. Oui c'est ça : TéléSystem.
- Merci. Nous allons chercher de ce côté pour retrouver les deux autres joueurs. J'ai une autre question à vous poser. Vous jouiez régulièrement tous les deux. Lequel de vous gagnait le plus souvent ?
Christian hésita à répondre. L'aspect solennel de l'interrogatoire l'intimidait un peu mais d'un autre côté, il avait fait une promesse à Christian et il entendait bien continuer à tenir sa parole.
- C'était lui. Oui, souvent, il avait plus de chance que moi.
- De chance ? Là où il est, je ne sais pas s'il en a eu de la chance. Et vous lui deviez de l'argent.
Christian hésita encore ; il pensait que s'il disait qu'il lui devait de l'argent, cela pourrait être un mobile pour le crime. De plus ce n'était pas trahir sa promesse que de dire qu'ils ne se devaient rien l'un l'autre.
- Non. Nous ne jouions pas de très grosses sommes et nous payions régulièrement. Nous ne nous devions rien.
- Quel métier exercez-vous monsieur Sene ?
- Avant je travaillais dans une pharmacie. Il y a deux ans, la pharmacie a été braquée par des voyous, qui n'ont d'ailleurs jamais été retrouvés. J'ai été blessé car il y a eu une fusillade, mon patron est mort mais moi je n'ai été que blessé. La pharmacie a fermé et je n'ai pas retrouvé de travail depuis.
- Je n'ai plus de questions pour le moment monsieur Sene. Je vous remercie d'être venu m'apporter ces éclaircissements. Je vous reconvoquerai plus tard. Je vous rend à vos occupations.
Jean-paul s'en alla. Il se disait qu'il allait bientôt connaître le chemin par coeur avec toutes ces allées et venues au commissariat.
Les jours qui suivirent furent plus calmes, tout au moins pour Jean-paul qui n'avait plus de nouvelles du commissaire. Sylvie ne lui en donnait pas non plus, elle poursuivait son travail et n'était pas sans arrêt en train de questionner Sacav. Celui-ci ne perdait d'ailleurs pas son temps. Il y avait une multitude de détails qu'il souhaitait éclaircir, à commencer par retrouver les deux collègues de Christian. Il ne tarda pas à le faire. C'était là une piste facile : Jean-paul lui avait indiqué où ils travaillaient et il n'eut qu'à trouver l'entreprise et s'y rendre pour questionner le personnel.
TéléSystem se trouvait aux portes de la ville, presque dans les faubourgs. Il trouva assez facilement et n'eut pas grand mal à retrouver les deux autres joueurs. Le personnel était peu nombreux. Il demanda à être reçu par le patron et lui suggéra de réunir rapidement tout son personnel, ou tout au moins les hommes. Il n'eut ensuite qu'à demander à l'assemblée qui connaissait monsieur Popiault et qui avait fait une partie de carte avec lui dernièrement. Ceci fait, il interrogea séparément ces deux personnes. L'un d'entre eux se rappelait que Christian leur avait dit que monsieur Sene n'était pas un très bon joueur, mais que c'était l'un de ses meilleurs amis. Cependant, ni l'un ni l'autre ne sut dire s'il existait un différend financier entre eux. Le commissaire les interrogea enfin ensemble mais il ne s'agissait là que de pure routine. Aucun des deux en effet n'avait contredit l'autre. La seule chose qu'il obtint de cette confrontation fut que lorsque le commissaire demanda à l'autre si Christian avait dit que monsieur Sene n'était pas un très bon joueur, celui-ci répondit qu'à la réflexion il s'en souvenait mais qu'il n'avait par contre pas trouvé cette affirmation très vraie puisqu'ils étaient repartis tous deux les poches vides.
L'affaire était entendue, Jean-paul n'avait pas menti au commissaire en ce qui concerne ces deux personnages, aucun d'entre eux n'avait bu de champagne et ils étaient bien repartis avant le drame. Un petit détail froissait pourtant le commissaire. Pourquoi Christian aurait-il dit que Jean-paul ne jouait pas très bien si ça n'était pas vrai ? Pour rassurer ses deux invités ? Cette explication ne le satisfaisait pas. D'ailleurs Jean-paul a plus ou moins confirmé en disant que c'était Christian qui gagnait le plus souvent. Cette question devait pour l'instant rester en suspens car le commissaire n'y trouvait pas de réponse sans équivoque. Cette journée n'aurait finalement pas apporté beaucoup de lumière à cette affaire. Le commissaire restait pourtant très serein, il était encore loin d'avoir exploré toutes les voies qui s'offraient à lui. Il ne devait plus s'occuper de Jean-paul ces prochains jours car il lui restait encore beaucoup d'investigations à mener, à commencer par exemple par la fouille de l'appartement de la victime. Celle-ci se révélerait peut-être intéressante, c'est du moins ce que pensait le commissaire.
Au lendemain de l'interrogatoire des deux employés de TéléSystem, il s'attaqua donc à cette entreprise. L'appartement paraissait presque neuf bien qu'il fît partie d'une maison déjà ancienne. On pouvait facilement voir qu'il était célibataire. Ce devait être un homme méthodique et organisé car tout était impeccablement rangé. Le commissaire et ses hommes firent d'ailleurs de leur mieux pour ne pas tout déranger. Lorsque le commissaire examina la cuisine, il fut stupéfait de voir comme tout pouvait être en bon ordre. Toutes ces casseroles parfaitement alignées lui faisaient penser à une armée tellement tout était droit. Rien ne traînait, sauf peut-être un couteau, un bol et quelques miettes de pain dans le fond de l'évier. Ceci détonait d'ailleurs avec le reste mais cela ne retint pas très longtemps l'attention du commissaire. Il était maintenant plus de quatorze heures, la fouille avait commencé vers les dix heures et ils n'auraient sans doute pas fini avant la fin de la journée. Après une courte pause déjeuner, ils recommencèrent à chercher de plus belle mais que cherchaient-ils ? Nul n'aurait su le dire, pas même le commissaire qui ne savait que répondre à ses hommes lorsqu'ils le lui demandaient. Ils avaient quasiment passé l'appartement au peigne fin et n'avaient rien trouvé. Le commissaire était très déçu. Il s'attendait à trouver quelque chose, cette histoire de partie de cartes le tracassait. Il ressassait tous les éléments qu'il avait et posa machinalement les yeux sur la table où s'était déroulée la partie. Rien n'avait bougé : le jeu de cartes éparpillé sur la table, des jetons de couleurs en plastique et un petit calepin. Il les regardait et se disait que si ces cartes pouvaient parler, il saurait tout. Il regarda plus attentivement encore et son attention se fixait maintenant sur le petit carnet. Personne n'avait en effet ouvert le carnet tellement il était visible. Il l'ouvrit et commença à examiner son contenu. Ce qu'il découvrit le soulagea mais en même temps il était déçu. Monsieur Sene lui avait donc menti, il avait la preuve maintenant qu'il devait de l'argent à la victime. Le carnet indiquait que Jean-paul devait en effet plus de 70 000 francs à Christian. Il referma le carnet, le mit dans sa poche et fit cesser les recherches. Il avait trouvé ce qu'il voulait, la pêche avait été bonne. Ils partirent rapidement, la journée s'achevait dans la bonne humeur, le commissaire ne demanderait pas à ses hommes de poursuivre les recherches très tard et chacun pouvait rentrer chez soi. Tous s'en allèrent mais le commissaire resta encore quelques temps dans le salon, assis sur une chaise. D'un côté il était satisfait que les recherches soient fructueuses mais d'un autre il regrettait de s'être trompé sur ce monsieur Sene. Il se fiait souvent à sa première impression et ne se trompait que rarement. Au premier regard pourtant, Sene lui avait paru être honnête. Il s'en voulait de s'être trompé ou plutôt de s'être fait abuser. Il vérifia que le carnet était toujours dans sa poche puis s'en alla à son tour.
Il était déjà tard et le commissaire décida de rentrer chez lui, sans même repasser par son bureau. Ce n'était pas qu'il fut pressé, non Sacav était célibataire et personne ne l'attendait. Sacav faisait partie de la police depuis longtemps maintenant. Dans sa jeunesse il avait commencé des études de droit pour devenir avocat. Il était bon élève et possédait une très bonne mémoire, ce qui peut aider dans ce genre de profession. Il n'avait cependant été avocat qu'un an. A cette époque il vivait avec son amie Marie. Elle fut tuée dans un accident de la route. L'affaire alla jusqu'aux tribunaux car le conducteur était un notable de la ville, de plus il était ivre au moment de l'accident. Il s'occupa lui même de sa défense mais le conducteur fut relaxé. Beaucoup ont dit à l'époque que ce jugement de faveur avait été prononcé en raison des nombreuses relations que ce notable avait un peu partout dans la ville, y compris parmi les magistrats. Il décida de ne plus jamais porter la robe et s'engagea dans la police pour travailler effectivement au service du droit. Il menait depuis lors une vie plutôt monotone en se renfermant chaque jour davantage sur lui-même. Tout le monde au commissariat le décrivait comme un être taciturne, pugnace et redoutablement efficace.
Le lendemain matin, Sacav fit envoyer une convocation en bonne et due forme à Jean-paul. Le ton détendu et presque amical avait maintenant disparu pour laisser place à la procédure. Lorsque Jean-paul reçut celle-ci le soir même, il était un peu inquiet. Il questionnait Sylvie qui ne savait que répondre. Elle lui donna des réponses assez évasives. Au contraire de Jean-paul, elle ne semblait pas du tout inquiète. A certains moments on aurait même pu croire qu'elle dissimulait un sourire. Tout cela Jean-paul ne s'en rendait pas compte, trop angoissé qu'il était par cette nouvelle convocation. Cette affaire avait quelque peu éloigné Sylvie de Jean-paul, elle était parfois distante et ne soutenait pas toujours Jean-paul comme il le fallait. La soirée passa rapidement sans autre fait marquant.
Lorsqu'il dut se rendre à la convocation, Jean-paul était plus calme que la veille. Il connaissait maintenant bien les lieux qui commençaient à lui devenir familiers. Le commissaire le reçut à l'heure, comme d'habitude. Ils échangèrent un bref salut et chacun remarqua que l'atmosphère était beaucoup plus tendue qu'auparavant. Le commissaire avait ses raisons mais Jean-paul les ignorait.
- Alors, monsieur Sene, vous vous demandez sans doute pourquoi je vous ai fait revenir.
- Oui, en effet.
- J'ai plusieurs choses à vous dire. D'abord, nous avons vérifié l'existence des deux collègues de monsieur Popiault. Nous les avons retrouvés et ils ont confirmé vos dires.
A ce moment là, Jean-paul esquissa un sourire. C'était donc pour cela qu'il avait été convoqué. Il était tout à coup très détendu et était à cent lieues de s'imaginer la suite. Le commissaire reprit tout de suite après :
- Nous avons aussi fouillé l'appartement de votre ami. La partie de carte, le champagne, tout concorde mais il semblerait que vous ayez oublié un petit détail : le carnet de monsieur Popiault.
Le commissaire s'attendait à une réaction de la part de Jean-paul mais celui-ci ignorait l'existence de ce carnet et n'eut pas de réaction particulière.
- Mais quel carnet, monsieur le commissaire ?
- Son carnet, celui où il notait le résultat de toutes ses parties et aussi l'argent que lui devaient différents débiteurs. Vous ne le connaissiez donc pas ?
- Mais non. Et puis de toutes façons, en quoi cela me concerne-t-il ?
- Justement, j'y viens. Vous me disiez ne pas devoir d'argent à votre ami. Or votre nom figure dans ce carnet. Il y apparaît que vous deviez à monsieur Popiault la somme de 70 000 francs.
Jean-paul était abasourdi. Le ciel venait de lui tomber sur la tête. Il venait de se rendre compte qu'il s'était lui-même mis en difficulté en mentant délibérément au commissaire pour rester fidèle à Christian, mais en plus celui-ci lui avait laissé un bien triste cadeau : ce carnet empoisonné qui confirmait son mensonge. Il ne pouvait s'empêcher de se demander pourquoi il tenait un tel carnet puisqu'en réalité c'est lui qui lui devait de l'argent. Jean-paul ne pouvait pas trouver la réponse à cette question. Il était toujours face au commissaire qui attendait son explication. Ne voyant pas d'autre solution, il préféra dire la vérité, tout en se rendant compte, qu'après avoir menti, on aurait plus de mal à le croire.
- Je ne sais comment vous dire. En fait je ne vous ai pas dit la vérité la première fois. Christian et moi jouions souvent et il perdait. C'est lui qui me devait de l'argent, simplement pour je ne sais quelle raison, il ne voulait pas qu'on sache qu'il perdait au jeu. Aussi nous avions convenu d'inverser les rôles et donc aux yeux de tous j'étais le perdant. La somme dont vous parlez, c'était lui qui me la devait.
- Mais pourquoi donc ne pas me l'avoir dit plus tôt dans ce cas ?
- Je voulais rester fidèle à sa mémoire et ne pas trahir la parole que je lui avais donnée.
- Tout cela me paraît bizarre. Aviez-vous connaissance de ce carnet ?
- Non, pas du tout.
- Si vous même n'en connaissiez pas l'existence, on peut penser qu'il ne le montrait pas à n'importe qui.
- En effet.
- Alors si ce carnet restait secret et qu'il ne notait ces dettes que pour lui-même, il aurait pu écrire que c'était lui qui vous devait cet argent et non le contraire.
- C'est vrai, je ne m'explique pas le pourquoi de ce carnet.
- Admettons un instant que vous disiez la vérité. Vous avez bien dû mettre quelqu'un au courant, à commencer par Sylvie.
- Non justement, personne. C'est ce que voulait Christian.
- Il ne s'est jamais justifié quant à cette peur d'apparaître comme un perdant au jeu ?
- Non, jamais.
- Je suis assez embarrassé monsieur Sene. Au début, vous me disiez quelque chose, je n'avais pas de raison d'en douter. Maintenant je m'aperçois que vous m'avez menti et vous revenez sur vos précédentes déclarations. Et surtout les informations que vous me donnez ne sont pas vérifiables. Voilà un homme qui meurt empoisonné, il n'y a pas d'autre terme, après avoir bu du champagne. Vous me dites en avoir bu aussi mais c'est invérifiable. Vous me dites ne pas lui devoir d'argent, je trouve chez la victime un carnet qui tend à prouver le contraire, vous changez vos propos pour me dire que c'est lui qui vous en doit, et que vous auriez convenu une sombre histoire d'échange de personnes ! Admettez qu'il me soit difficile de vous croire sur parole. Non vraiment, tout ce que vous m'avez dit là ne m'a guère convaincu. Je suis désolé mais maintenant je ne puis plus vous considérer autrement que comme suspect ; vous êtes même mon principal suspect.
Jean-paul réfléchissait tout en écoutant ce que le commissaire lui disait. Tout était en train de se retourner contre lui. Il avait beau tout retourner dans un sens et dans un autre, c'est comme s'il était pris dans un piège diabolique. Chacun des éléments qui l'accablaient s'expliquaient un à un, mais pris ensemble ils l'accusaient farouchement. Il ne pouvait plus se défendre. Qu'aurait-il pu dire d'ailleurs ? Il avait tout dit, son histoire était finalement trop simple, trop simple pour être crédible.
- Je suis désolé monsieur Sene mais vous n'allez pas pouvoir rentrer chez vous. Je dois vous garder. Un de mes hommes va vous accompagner pour que vous puissiez prendre quelques affaires.
- Pourrais-je au moins prévenir Sylvie ?
- Ne vous en faites pas pour cela. Je crois qu'elle est toujours au commissariat. Je me chargerai de la prévenir. Il va d'ailleurs falloir que je l'interroge.
Le commissaire appela l'un de ses adjoints, lui demanda d'accompagner monsieur Sene à son domicile et de le ramener au commissariat. Il fit aussi appeler Sylvie. Celle-ci vint aussitôt. Il lui dit qu'il avait quelques questions à lui poser. Elle s'y soumit volontiers d'un air tranquille.
- Ce que j'ai à t'apprendre ne va pas te faire très plaisir. J'ai décidé de mettre ton ami en garde à vue. Je n'ai pas à t'expliquer le pourquoi de ma décision mais crois moi, je ne puis faire autrement. Tu savais qu'il jouait régulièrement au poker avec la victime ?
- Oui bien sûr.
- Et à ta connaissance, lequel des deux gagnait le plus souvent.
- C'était monsieur Popiault. D'ailleurs pour ne rien te cacher Jean-paul lui devait de l'argent.
- Oui, je le sais. Sais-tu combien il lui devait ?
- Non, je ne le sais pas.
Lorsque Sacav lui apprit qu'il devait plus de 70 000 francs à son ami, Sylvie fut étonnée puis angoissée. Son air dépité condamnait Jean-paul. Elle tenta bien de le disculper en disant qu'elle serait étonnée qu'il ait pu faire une chose pareille, même pour cette somme mais elle n'était pas très convaincante. De toutes façons, son avis ne changeait pas grand chose. Jean-paul passa donc la nuit au commissariat puis fut emprisonné. Ce n'était pas tant qu'il fût privé de liberté qui le gênait mais il se demandait comment les choses avaient pu en arriver là. Il était pris dans une spirale et ne pouvait en sortir. Jean-paul eut beaucoup de temps pour réfléchir. Son procès n'aurait sans doute pas lieu avant de nombreux mois et il ne se voyait pas moisir en prison sans rien faire. Il clamait toujours son innocence mais plus personne maintenant ne le croyait. Sylvie elle-même doutait et avait fini par lui conseiller d'avouer. Elle lui disait que sa cause serait plus facile à défendre s'il avouait et s'il se repentait. Elle lui disait qu'il pourrait prétendre s'être emporté sous le coup de la colère, ce qui ne serait d'ailleurs certainement pas retenu par les juges. En effet l'empoisonnement impliquait forcement la préméditation, Jean-paul le savait bien. Il était d'ailleurs sceptique sur l'attitude de Sylvie, il se sentait abandonné, lâché.
Bien que Jean-paul fût emprisonné, le commissaire continuait son enquête. Il avait un mobile pour ce crime mais malgré de forts soupçons, il ne pouvait toujours pas apporter de preuves formelles quant à la culpabilité effective de Jean-paul. Il avait mis sur l'affaire un de ses collègues qui n'avait pas encore une grande expérience. Il lui confiait les tâches les plus ennuyeuses : les vérifications, les interrogatoires des personnes de son entourage, etc.
Il ne devait d'ailleurs pas le regretter car celui-ci découvrit un élément nouveau. Ce n'était pas une preuve mais un indice de plus. Son jeune adjoint avait en effet découvert que Jean-paul avait pris deux billets à destination de l'Autriche. Jean-paul aurait donc décidé de fuir après son forfait. Tout coïncidait, cependant pour qui était le deuxième billet ? S'il était pour Sylvie, cela signifiait qu'elle était de mèche avec lui. Ceci ne semblait pas plausible au commissaire car dans ce cas pourquoi aurait-elle dit d'elle-même que Jean-paul devait de l'argent à Christian ? Si elle n'était pas sa complice, Jean-paul l'aurait convaincu sous on ne sait quel prétexte de partir pour l'Autriche. Ou bien alors le deuxième billet n'était pas pour elle. Le commissaire voulut en avoir le coeur net. Il demanda à Sylvie s'ils devaient prochainement faire un voyage. Celle-ci lui donna une réponse qui mettait un terme à son interrogation. Elle lui dit qu'en effet ils devaient partir pour l'Autriche pour faire du ski. Jean-paul lui avait en effet proposé ce voyage pour changer un peu de destination. La chose aurait pu s'arrêter là mais le commissaire n'était pas homme à s'accommoder facilement d'une chose. Il décida d'aller poser la même question à monsieur Sene. Il s'attendait à entendre le même son de cloche que la première fois mais il nota une différence. D'après Jean-paul, c'est Sylvie qui avait choisi la destination. Cela ne changeait pas grand chose mis à part qu'un pays étranger est toujours préférable lorsqu'on est en fuite. Avec son métier, Sylvie ne pouvait l'ignorer. Pouvait-elle donc être sa complice ? Tout cela ne collait pas. Sacav n'avait qu'une certitude : l'un d'eux ne disait pas vrai. Il aurait plutôt dû tendre à croire Sylvie car Jean-paul avait déjà menti mais au point où il en était pourquoi ce nouveau mensonge sans importance qui ne pouvait servir à le disculper ? Sacav doutait. Beaucoup de choses tournaient dans sa tête sans que quiconque ne puisse imaginer ce qui se tramait dans son esprit.
Jean-paul se sentait de plus en plus seul. Il était toujours en prison et les visites de Sylvie commençaient à s'espacer dans le temps. Au début elle venait tous les jours mais rapidement elle ne passa plus que tous les deux ou trois jours pour ne plus venir qu'une fois par semaine. Il sentait bien qu'elle s'éloignait de lui. Tout n'était plus comme avant entre eux. Jean-paul comprenait qu'elle ne l'aimait plus. Il trouva d'abord tout cela injuste, il voyait toutes ces circonstances se retourner contre lui et ne comprenait pas que Sylvie ne le soutienne pas. Plus tard il se mit à douter de Sylvie. Elle lui avait conseillé d'avouer alors qu'il était innocent. Il finissait même par se demander si elle ne lui voulait pas du mal. Il songea alors à une chose qu'il n'avait pas mentionné au commissaire. Il tenait un détail qui pouvait le dédouaner. Il demanda à voir le commissaire. Celui-ci n'avait pas refusé de venir le voir, l'entretien eut lieu le lendemain.
- Commissaire, je vous ai toujours clamé mon innocence. Je sais que je vous ai déjà menti mais je n'ai pas tué mon ami. Vous savez les journées sont longues ici, et on a tout le temps qu'il faut pour penser. Vous qui connaissez Sylvie, ne la trouvez-vous pas différente ces derniers temps ? Je me suis souvenu d'une chose qui peut avoir son importance : la bouteille de champagne, c'est Sylvie qui l'a achetée. Je ne veux pas l'accuser à tort mais ne pensez-vous pas qu'elle aurait pu y introduire le poison ?
- Ce que vous me dites là n'a pas de sens monsieur Sene. Vous m'avez vous-même dit en avoir bu. Ou alors vous m'aviez menti sur cela aussi ?
Cette remarque frappée au coin du bon sens n'avait même pas traversé l'esprit de Jean-paul. Bien sûr qu'il en avait bu. Toutes ses espérances s'évanouirent aussi vites qu'elles étaient nées. Non, ça ne pouvait pas être Sylvie qui avait empoisonné Christian. Le commissaire examina longuement le visage de Jean-paul. Il pouvait facilement y lire du désarroi. Evidemment, il pouvait jouer la comédie mais cela lui paraissait très réel. Monsieur Sene n'ayant rien d'autre à dire, le commissaire Sacav s'en alla. Il en était presque ému. La question du poison n'avait cependant pas encore été étudiée de près par Sacav. Tandis qu'il quittait la prison, il continuait à réfléchir à cela.
Sylvie justement ne passait maintenant presque plus voir Jean-paul. Ces dernières semaines, elle n'avait du venir qu'une ou deux fois. Il ne se passait de toutes façons plus rien entre eux, tout était fini. Ce drame avait finalement tout fait perdre à Jean-paul : son meilleur ami, sa femme et sa liberté. Sylvie ne s'en souciait guère, d'autant qu'elle était de plus en plus absorbée par son travail. Elle passait la plupart de ses journées à son bureau, sans jamais se fatiguer. Elle interrogeait des suspects, se renseignait sur eux, passait de très nombreux coups de fil. D'ailleurs à ce propos, elle eut une conversation téléphonique bien étrange avec un interlocuteur dont on ne savait absolument rien à ce moment là de l'affaire. Si quelqu'un l'avait écoutée, il aurait simplement pu comprendre que l'interlocuteur en question lui avait rendu un service, qu'il en était quitte et qu'il devait disparaître. Cette conversation n'a jamais été portée à la connaissance de quiconque, et surtout pas à celle du commissaire Sacav qui aurait eu là l'occasion de faire prendre une direction toute différente à son enquête.
Aussi insensé que cela put paraître, le commissaire croyait de moins en moins à la culpabilité de monsieur Sene. Bien sûr, il avait réuni un tas d'indices qui semblaient prouver sa culpabilité mais, sans trop savoir pourquoi, cette apparence lui semblait trop belle, trop limpide. Ce qui le faisait douter aussi, c'était monsieur Sene lui-même. C'était plus fort que lui, il le croyait sincère lorsqu'il clamait son innocence. Au fond de lui, le commissaire voulait ne pas s'être trompé sur Sene, il aurait tant aimé qu'il soit innocent. Il décida de reprendre son enquête sur d'autres bases en éliminant monsieur Sene de la liste des suspects au moins pour un temps. Une des premières choses qu'il fit, fut de retourner visiter l'appartement de la victime. Celui-ci était gardé depuis le surlendemain du crime mais lui pourrait rentrer bien sûr. Il faisait déjà nuit depuis au moins une heure et il dut allumer la lumière pour y voir clair. Rien n'avait bougé depuis la dernière fois, les cartes, les jetons étaient sur la table, seul le carnet n'y était plus puisqu'il avait été emporté par le commissaire. La présence même de ce carnet l'avait toujours intrigué d'ailleurs. S'il était sur la table, c'était donc que la victime l'avait sorti avant de mourir. Pourquoi l'aurait-il sorti, sinon pour noter le résultat de la partie et par là même la dette de Jean-paul ? Dans ce cas, il semblait impossible que celui-ci ne l'ait pas vu faire. Ce carnet constituait un élément accablant pour monsieur Sene, il aurait dû logiquement le faire disparaître mais il ne l'a pas fait. Pourquoi ? Soit il aura oublié, mais ceci semble peu probable puisqu'il aurait vu son ami écrire dedans quelques instants avant sa mort. Soit il ne l'a pas escamoté tout simplement parce qu'il ne l'a pas vu, c'est à dire qu'il n'y était pas à ce moment. Cette hypothèse semblait séduire le commissaire Sacav mais pour autant de nombreuses questions restaient en suspens.
S'il admettait cette théorie, il lui fallait trouver qui aurait pu placer ce carnet après le crime. Cette personne devait pouvoir accéder à l'appartement et surtout savoir que monsieur Sene se trouverait là au bon moment pour qu'il puisse "porter le chapeau". Tout cela impliquait une préparation sans faille, cela tournait à la machination. Il ne lui était pas difficile de faire l'inventaire de ceux qui savaient que Jean-paul et Christian joueraient ce soir là. Il y avait Christian lui-même, Sylvie et éventuellement les deux collègues. Le commissaire décida d'emblée de les disculper. Il avait bien vu lors de son entretien avec eux qu'ils étaient trop "peureux" pour organiser cela. Et puis surtout ils ne connaissaient pas monsieur Sene, ce qui leur enlève tout mobile. Restaient donc la victime, monsieur Popiault et Sylvie. Pour la première fois il trouva que ce que lui avait dit monsieur Sene en prison n'était pas idiot. Il se souvint aussi qu'il lui avait répondu que Sylvie était au commissariat à ce moment et qu'il lui était par conséquent difficile d'empoisonner monsieur Popiault. La liste était maintenant vide, il ne restait que la victime mais, la victime c'est la victime, alors...
Décidément, le commissaire tournait en rond, au propre comme au figuré d'ailleurs puisqu'il faisait les cents pas à travers tout l'appartement. Il était maintenant dans la cuisine et continuait à chercher et chercher encore. Ici non plus rien n'avait bougé, tout était rangé mais cette fois-ci un détail passé quasiment inaperçu la première fois retint l'attention du commissaire. Tout était propre, impeccablement rangé sauf un couvert dans l'évier. La première fois cela n'avait pas intrigué le commissaire, mais là cette vaisselle sale le frappa. Pourquoi un homme aussi méticuleux, maniaque même avait-il laissé cette vaisselle sans la laver. Il n'y avait presque rien mais ce qui le frappa d'autant plus c'était la nature de la vaisselle : un bol et un couteau. Il s'agissait probablement d'un petit déjeuner. Ceci était très étrange car monsieur Popiault avait eu toute la journée pour la nettoyer et puis il n'y avait pas celle du midi. Bien sûr il avait pu déjeuner au travail, au restaurant ou bien chez un ami mais tout de même, c'était bizarre. Le commissaire finit par s'en aller sans y voir beaucoup plus clair puisque personne ne semblait en mesure d'avoir tendu un piège à monsieur Sene. Il se trouvait néanmoins avec une nouvelle énigme à élucider, la vaisselle sale de la victime. Pour d'autres, ce détail aurait été négligé mais pas pour lui, Sacav n'était satisfait que lorsqu'il comprenait tout.
La date du procès de monsieur Sene avait maintenant été fixée. Celui-ci devait avoir lieu d'ici à trois semaines. C'était encore une éternité pour Jean-paul. Il était à la fois pressé d'y être car il ne tenait plus et voulait à tout prix être fixé sur son sort. Il souhaitait tellement être innocenté mais il savait maintenant que cela n'était plus possible quoiqu'il fût innocent. D'un autre côté justement il redoutait la peine qui allait lui être infligée à tort. Jean-paul savait qu'il serait sans doute condamné mais continuait pourtant à croire. A croire au miracle sans doute mais il ne perdait pas espoir, comme si tout pouvait tout à coup s'arranger. Le meilleur des avocats ne pouvait sans doute pas le tirer d'affaire et le sien était loin d'être dans les meilleurs. Il aurait sans doute pu trouver plus ardent défenseur.
Le commissaire Sacav justement était prêt à se transformer en défenseur de celui qu'il avait envoyé en prison. Il ne croyait maintenant plus monsieur Sene coupable, ce qui n'empêcherait pourtant pas le procès d'avoir lieu. Le juge chargé de cette affaire ne tirait pas les mêmes conclusions que le commissaire et le procès serait donc maintenu. Ces trois semaines semblaient bien courtes au regard du commissaire car après tout il n'avait rien pour pouvoir affirmer que monsieur Sene était innocent. Les jours qui suivirent furent exploités au maximum par Sacav. Bien qu'il eût été apparemment impossible que Sylvie fût coupable, il n'en décida pas moins d'enquêter un peu sur elle. Il commença d'abord par se procurer son dossier auprès des services centraux. Son dossier était limpide, pas une bavure, très bien notée par sa hiérarchie, rien ne pouvait lui être reproché. Sacav était tenace et consulta les archives sur les affaires qu'elle avait eu à traiter ces cinq dernières années. Il y passa le plus clair de son temps pendant quatre jours, sans compter une bonne partie de la nuit à chaque fois. C'était là un travail long et fastidieux et il avait demandé à son adjoint de l'aider. Il ne se lassait jamais et continuait sans cesse à compulser les archives. Sur toutes les affaires que Sylvie eut à traiter, il n'y en avait pas une qui fut bâclée. Cependant, il découvrit quelque chose qui ne cadrait pas avec tout le reste. Voilà deux ans, elle eut à s'occuper d'un homicide à priori involontaire. Il s'agissait d'un médecin qui s'était disputé avec sa femme. Une dispute éclata, quelques coups furent échangés mais au bout du compte la tête de la femme heurta le coin d'une table basse. Celle-ci fut transportée à l'hôpital mais ne survécut pas. Le commissaire fut étonné de voir qu'il n'y eut même pas de jugement et que l'affaire fut classée sans suite. L'indulgence était bien trop grande pour ce genre de situation. Tout cela était décidément très étrange et le commissaire ne s'arrêta pas là ; il nota le nom de ce médecin et chercha à le retrouver.
Il ne lui fallut que peu de temps car celui-ci était connu des services de polices du coin. Il était médecin légiste et travaillait souvent avec le commissariat de la ville. Cela ne faisait d'ailleurs pas très longtemps qu'il était légiste puisqu'il avait été assermenté l'hiver précédent. Sacav ne mit pas plus de temps à faire le rapprochement. Il retrouva facilement l'acte de décès de monsieur Popiault et il était signé Gastin. Tout n'était pas encore très clair pour le commissaire mais une chose était sure : Sylvie était d'une façon ou d'une autre impliquée dans cette affaire et le fait que ce soit Gastin qui ait constaté la mort de monsieur Popiault n'était sans doute pas une coïncidence. Ne pouvant s'attaquer directement à Sylvie, il commença par rendre visite à ce fameux médecin légiste.
Il se présenta à son cabinet en fin de journée. L'homme avait la quarantaine, le front dégagé et était assez grand. Il était d'accord pour recevoir le commissaire sur le champ à condition que l'entrevue ne dure pas trop longtemps. Le commissaire commença par lui demander de raconter ce qui s'était passé le jour de sa dispute avec sa femme. Celui-ci n'en dit guère plus que ce qui était dans le rapport de Sylvie. Il insistait cependant beaucoup sur l'accident, comme s'il avait pu être inquiété aujourd'hui pour cette affaire. L'évocation de cette histoire avait rendu le médecin nerveux. Lorsque le commissaire le questionna sur la mort de monsieur Popiault, il se rendit bien compte que cela le gênait d'en parler. Il répondit simplement que celui-ci était mort d'une crise cardiaque et que, comme il l'avait indiqué dans les conclusions de ses tests, la victime avait été empoisonnée. Comme il semblait pressé, Sacav prit congé rapidement en indiquant simplement à monsieur Gastin qu'ils seraient sans doute amenés à se revoir bientôt.
Le commissaire avait tout de suite vu que sa présence intimidait le médecin. Un médecin, légiste de surcroît ne doit pas être homme à perdre son sang froid rapidement, d'autant plus qu'il a l'habitude de travailler avec la police. Il y voyait donc là un motif personnel. Sacav avait enfin sa piste, il pensait avoir découvert le maillon faible de la chaîne. Il passa les deux jours qui suivirent dans son bureau. Il n'avait pas fini d'étudier tous les dossiers concernant Sylvie et puis surtout il espérait une visite. Le premier jour, personne ne vint mais le deuxième, ce qui venait de se passer lui donnait la certitude qu'il était sur la bonne voie. En effet ce jour là, Gastin vint rendre une petite visite à Sylvie. Lorsqu'il entra dans son bureau elle n'avait pas du tout l'air ravie de le voir ici. Elle s'empressa de fermer la porte pour se trouver à l'abri des oreilles indiscrètes. Elle ne pouvait pour autant pas se cacher car les bureaux du commissariat étaient tous vitrés, à l'exception des bureaux de la direction. Gastin semblait paniqué et Sylvie assez en colère. Sacav voyait tout ce qui se passait depuis son bureau, alors qu'il était tranquillement assis sur sa chaise. Sylvie se calma peu à peu pour reprendre son calme. Elle semblait donner des directives à Gastin, quoiqu'il fût impossible d'entendre ce qu'ils se disaient depuis l'extérieur de la pièce. Leur entrevue ne dura pas plus de cinq minutes mais elle fut très enrichissante pour le commissaire.
Il avait maintenant la certitude que Sylvie était très impliquée dans le meurtre de monsieur Popiault. Il savait aussi qu'elle avait un complice dont il restait à découvrir le niveau de responsabilité : le légiste. Il savait enfin que Sylvie n'avait pu matériellement tuer Popiault. Son complice, alors ? Pas plus, à priori, Sene était seul avec la victime au moment de sa mort. Quel rôle avait donc le légiste dans tout cela ? Sur ce que l'on en savait officiellement, il avait constaté le décès, et indiqué la cause de la mort. C'était certainement là la clef du mystère : le légiste avait falsifié son pronostic, il avait indiqué une cause qui n'était pas la bonne. Popiault n'avait pas été empoisonné par un poison violent mais par un plus "doux". Sylvie pouvait ainsi avoir versé le poison dans la bouteille qu'elle avait achetée et fait emporter à Jean-paul. Mais, non ça n'était pas possible. Sene lui avait fait la même réflexion mais Sene aussi avait bu du champagne. Comment cela s'était-il passé alors ? Sylvie aurait-elle pu administrer un contrepoison à Jean-paul avant qu'il ne parte et sans qu'il s'en aperçoive, uniquement pour qu'il soit accusé ? Dans un verre qu'elle lui aurait servi par exemple ? Cela était sans doute possible mais un peu compliqué et surtout aléatoire. Il y avait aussi le mobile. Pourquoi aurait-elle fait cela ? Elle n'était en rien liée à la victime. Pour faire mettre Jean-paul en prison ? Peu probable. Enfin, il y avait ce carnet qui restait un mystère. Si monsieur Sene en ignorait l'existence, comme pouvait-elle le savoir ? Comment serait-il entré en sa possession ? Quand l'aurait-elle mis sur la table ? Toutes ces questions sans réponses faisaient douter le commissaire. Il la savait impliquée dans l'affaire mais pour lui ce n'était pas elle qui avait tué la victime. Sacav s'interrogeait toujours sur Gastin. Quel était son rôle ? Il y avait sans doute quelque chose de louche dans l'acte de décès ou dans les conclusions de l'autopsie. Pour lui, la clef était là.
La journée était déjà à son crépuscule, et ce ne serait pas encore ce soir là que toute la lumière serait faite. Le commissaire n'insista pas et rentra chez lui en attendant que la nuit lui porte conseil. Il n'eut d'ailleurs pas tort car la journée qui suivit fut celle des révélations. Le lendemain matin, il décida d'aller rendre une petite visite à Gastin. Le commissaire se rendit donc rapidement chez lui, comme s'il voulait le cueillir au saut du lit. Ce fut d'ailleurs presque le cas car Gastin venait tout juste de finir de prendre son petit déjeuner lorsque le commissaire sonna. Gastin était très étonné de voir le commissaire devant sa porte et il paraissait de plus assez inquiet.
- Puis-je entrer cinq minutes s'il vous plaît ? J'ai un certain nombre de choses à éclaircir avec vous.
- C'est à dire que je n'ai pas beaucoup de temps mais...
- C'est vrai vous n'avez jamais de temps devant vous, c'est étrange.
La façon dont le commissaire disait cela avait littéralement fait blanchir Gastin. Il se sentait acculé, pris au piège et il avait d'ailleurs raison.
- Voilà, je suis arrivé à la conclusion que vous avez volontairement falsifié votre rapport d'autopsie sur la mort de monsieur Popiault.
- Mais non pas du tout.
- Où est le corps de la victime en ce moment ?
- Comme personne n'a rien demandé je l'ai fait incinérer à l'hôpital, six jours après l'autopsie comme c'est prévu dans nos règlements.
- Mais vous savez bien que dans les affaires de meurtres il ne peut y avoir de crémation. Le corps aurait dû être porté en terre. Je pense que vous avez volontairement fait disparaître le corps.
- Mais non, je vous assure. Et puis maintenant cela suffit. Si vous voulez me parlez, adressez-moi une convocation. Pour l'heure j'ai du travail. Veuillez me laisser je vous prie.
Le commissaire n'insista pas davantage. Même si le légiste ne lui avait rien avoué, sa conviction était faite maintenant. Le légiste était impliqué à fond dans l'affaire. En reprenant tout ce qu'il savait sur lui, le commissaire arrivait à la conclusion que Sylvie le tenait certainement avec l'histoire de sa femme, et donc qu'il agissait pour elle. Ce que le commissaire n'arrivait pas à comprendre c'est le pourquoi. Pourquoi Sylvie aurait-elle fait tout cela ?
Il avait très longuement réfléchi sur tous les éléments dont il disposait. Les seuls qui soient restés mystérieux étaient ceux concernant directement la victime : le carnet d'abord, mais aussi la vaisselle sale. Le rôle du légiste enfin n'était toujours pas défini. Sacav savait maintenant que si le légiste n'avait pas changé la cause de la mort, il savait aussi qu'il avait fait disparaître le corps. Mais pourquoi puisque son autopsie était correcte ? Il avait élaboré une hypothèse qui, contre toute attente, se tenait : Popiault n'était pas mort, il n'avait pas été empoisonné par Sene, ni par personne d'autre d'ailleurs, il avait simplement disparu. Il s'est offert une mort légale pour ne plus avoir à rembourser ses trop nombreuses dettes. Cette hypothèse explique d'ailleurs la vaisselle sale, qui était sans doute celle du lendemain matin du crime. Il aura été dérangé et n'aura pu laver cette vaisselle. Reste à élucider le mystère du carnet :
Christian Popiault doit de l'argent depuis très longtemps à Jean-paul Sene. Celui-ci très confiant, ne se méfie de rien et ne s'inquiète pas de cette "créance". Au fil du temps Popiault est de plus en plus excédé de perdre au jeu. Il a des dettes un peu partout et commence à avoir de l'amertume pour son ami Sene. Il décide d'un plan machiavélique pour être débarrassé de ses dettes et des différents créanciers qui le poursuivent sans cesse pour ces dettes de jeu : il décide d'organiser son propre meurtre. Il choisit son ami comme meurtrier, en fait leur lien d'amitié n'est pas ou plus réciproque. Le fameux soir du "crime", Popiault simule une crise cardiaque en se plaignant de douleurs à la poitrine. Très vite le médecin légiste félon arrive et constate son pseudo-décès. Popiault n'a plus qu'à disparaître, le légiste authentifiera sa mort par un acte de décès. Seulement, pour que ce "meurtre" soit crédible il fallait y ajouter un certain nombre d'éléments : le carnet, la soi-disant peur d'apparaître aux yeux des autres comme un perdant qui a conduit Sene à accepter d'inverser les rôle et par là-même à se créer lui-même un mobile ! Sans oublier la nécessaire coopération de Sylvie, sans qui rien n'aurait été possible. Quel était le rapport entre eux deux ? Pourquoi Sylvie aidait-elle Popiault à accomplir son odieux forfait ? Le commissaire ne sut le dire mais cela n'était que secondaire. En tout cas tout cela concordait avec les déclarations de monsieur Sene.
Il n'avait pour autant pas de preuves à apporter pour étayer cette hypothèse. Il comptait cependant bien en réunir. Il rendit de nouveau visite au légiste en vue de l'intimider. Lorsqu'il fut rendu à son cabinet, il ne lui laissa pas l'ombre d'une chance tellement il avait su être convainquant. Il lui avait dit qu'il savait tout sur le faux acte de décès ainsi que sur la fausse autopsie et que s'il parlait tout de suite, cela serait apprécié par la suite et qu'il s'en tirerait sans trop de conséquences. Gastin craqua presque immédiatement et confirma la thèse du commissaire. Il disait avoir été forcé par Sylvie, qu'elle le tenait avec l'histoire de sa femme. Sylvie avait donc déjà cette machination en tête à cette époque pour avoir été si indulgente avec Gastin. Tout s'éclaircissait maintenant dans l'esprit du commissaire Sacav. Ceci expliquait un petit point de détail : celui de la destination des billets d'avions. Sylvie mentait lorsqu'elle disait que c'était Jean-paul qui voulait aller à Innsbrück. C'était elle qui s'était arrangée pour qu'il prenne ces billets pour qu'il soit ensuite soupçonné d'avoir voulu fuir à l'étranger. Il n'était plus utile que monsieur Sene reste en prison maintenant. Il le fit sortir de prison pour l'aider à porter le coup d'estocade à ce trio infernal. Les révélations du commissaire stupéfièrent monsieur Sene. Il arrivait à peine à y croire. Il pensait à tous ces moments avec Sylvie qui étaient en réalité factices. Elle ne l'avait jamais aimé.
Le commissaire décida de rentrer chez Sene et d'attendre Sylvie. Lorsque celle-ci rentra, elle vit immédiatement Jean-paul. A son regard, elle comprit tout de suite que tout était fini. Le commissaire fit son apparition juste après.
- Alors Sylvie, très ingénieux votre plan. Tout le monde a bien failli tomber dans le panneau.
Elle ne chercha même pas à nier.
- Mais, co... comment avez-vous su ?
- Oh, il s'en est fallu d'un rien, un ou deux petits détails.
Le commissaire posa quelques questions à Sylvie histoire de combler les quelques trous qui restaient. Jean-paul qui en avait déjà appris beaucoup ce jour là ne savait encore pas tout. Sylvie et Christian étaient déjà amants avant qu'elle et Jean-paul ne se rencontrent. Leur rencontre d'ailleurs avait été organisée par Christian. Sylvie n'avait jamais eu de sentiments pour Jean-paul. S'il avait rencontré Sylvie, ce n'était que pour tomber dans leur piège diabolique. Sylvie racontait tout cela, la tête froide et ne paraissait rien regretter.
Sylvie fut arrêtée, ainsi que le légiste. Christian, lui, avait disparu dans la nature et ne fut jamais retrouvé. Le procès de Jean-paul n'eut pas lieu. Sylvie fut contrainte de démissionner de la police et écopa de quatre mois de prison avec sursis. Gastin fut radié de l'ordre des médecins, révoqué par la police. Il n'eut pas de peine de prison mais une instruction sur le décès de sa femme fut ouverte. Jean-paul retrouva sa liberté mais perdit beaucoup de ses illusions.
L'argent tourne la tête et étouffe les coeurs.
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2002 —
Vincent Garand – Tous droits réservés.