Rémy Demain
Avez-vous déjà mangé
des oursins ?
J’ai essayé, au début ça n’a pas marché.
Je pense que je m’y suis mal pris.
Premièrement, pour les ouvrir. Pleins de piquants agressifs, et plus
coriaces que les huîtres.
Ensuite, pour trouver le contenu.
La première fois il n’y avait rien dedans.
Soit je n’ai pas cherché au bon endroit (alors qu’il n’y a pas trop le
choix), soit il était mort, soit c’était avant le remplacement de mes
lunettes.
Quelqu’un m’a dit que l’oursin ne contient que des organes sexuels.
Je le plains, dans ce cas : il doit avoir un tout petit zizi.
Et il ressemble à mon cousin René : lui aussi n’a que du sexe dans sa petite
tête.
J’ai abandonné assez vite.
Autant manger des bigorneaux : le contenu est minuscule aussi, mais facile
d’accès.
Mais si je vous embête, arrêtez-moi ! Pas grave, mon avocat me fera sortir
d’ici peu.
J’ai fait connaissance plus intimement avec les oursins à l’Île Maurice.
Pendant que mes collègues de bureaux bataillaient contre la pluie, le vent,
les embouteillages et la télé réalité, j’exposai mon épiderme à l’astre du
jour sur une plage sous-peuplée, au bord d’un village répondant au nom
poétique de "Trou d'eau douce".
Juste en face se trouve une des attractions à la mode depuis quelques années
: "L'île aux cerfs".
L’endroit possède des filaos (les palmiers du cru), du sable blanc parsemé
de rochers noirs volcaniques, des lagons turquoise, mais les guides
touristiques ne vous disent pas ce qui se cache en dessous.
Pour y accéder, il suffit d'embaucher un des nombreux skippers qui attendent
le client à bord de leurs rafiots, pour une traversée d'à peine un quart
d'heure, quand tout va bien.
Je pris une embarcation en compagnie de ma femme et d’un autre couple. Des
italiens d’origine scandinave, je crois, vu leurs longues silhouettes
sveltes et leurs longs cheveux blonds.
Le skipper s’appelait Jean-Marie. Son bateau, Vicky, était un peu délabré,
avec des boursouflures rouillées, maladroitement cachées sous une épaisse
peinture blanche.
Un peu comme une star hollywoodienne vieillissante entre deux liftings.
Je me suis dit : « Vogue la galère !», sans savoir, à ce moment, que ce
dernier mot n’était pas de trop.
Dix minutes plus tard, alors que les touristes présents à bord passaient
leur temps à admirer le paysage et à se prendre en photo à tour de rôle, un
événement unique dans la carrière du skipper se produisit : le bateau
s'échoua sur une sorte de banc, composé de corail, de sable et d'une
certaine quantité d'oursins.
Nous attendîmes silencieux et accrochés aux sièges pendant les quelques
minutes d'acrobaties du skipper pour essayer d'arracher le rafiot à son
piège.
Bredouille, il arrêta de secouer dans tous les sens son moteur hors-bord
vrombissant et nous fit une requête inattendue : grimper sur le bateau, à
l'avant, et sautiller pour le décoincer. Recommencer ensuite au tribord,
bâbord, mais pas à la poupe, pour ne pas piétiner le pilote.
Ces sauteries collectives durèrent un certain temps, après ce fut l’abandon,
faute de résultat.
Il ne restait qu'une solution : descendre sur la terre ferme et pousser le
bateau.
Ce que j’appelle abusivement terre ferme se trouvait à peine à quarante cm
en dessous du niveau de l'eau.
Nous étions tous équipés de tongs et sandales, ce qui rendait l'opération
sûre et agréable.
Il m'est arrivé dans ma vie de pousser des bagnoles qui refusaient de
démarrer, maintenant je sais faire aussi avec des bateaux.
L'opération s'est révélée efficace, surtout que l'embarcation était bien
plus légère avec les passagers à l’extérieur.
Pendant que nous poussions, le skipper faisait rugir son moteur à droite et
à gauche, projetant des jets d'eau tout autour. Ceux qui arrivaient sur nos
visages en sueurs étaient les bienvenus, car agréablement rafraîchissants.
Et voilà que tout d'un coup, le bateau ripe brusquement vers l'avant, d'un
bon mètre, échappant ainsi à l’immobilisme.
Et au même moment, parmi les quatre trous du cul embarqués à "Trou d'eau
douce", lequel perd en même temps son équilibre et ses tongs, se trouvant
pieds nus sur les oursins ?
Si vous avez répondu Rémy vous avez gagné (je vous dirai où venir récupérer
vos prix).
Que faire dans ces conditions, étourdi par la douleur ?
Prendre appui sur ses membres supérieurs, pour soulager les inférieurs,
voyons !
Je me trouvai donc à quatre pattes, comme un ours qui tombe sur un nid de
guêpes.
Mes mains firent connaissance à leur tour avec les oursins, alors que je
n'avais pas du tout envie de leur serrer la pince.
Il y en avait partout !
Je crois que je suis tombé sur leur salle de réunion.
Ils étaient en plein débat et l'absentéisme était très faible !
Et voilà comment, en quelques instants, je me trouvai avec des piquants
plantés dans tous mes membres (à une exception près !).
Je crois que si quelqu'un avait filmé la scène, j'aurais gagné le grand prix
Vidéo Gag – un voyage à l’Île Maurice !
A partir de là, je ne parlerai qu’avec des données : vingt pour cent environ
des piquants me quittèrent de leur plein gré, avant de toucher la rive.
Entre vingt et vingt-cinq pour cent furent arrachés par ma femme sur la
plage, avec les ongles.
Un pourcentage équivalent fut extrait le soir, à l'hôtel, à l'aide d'une
pince à épiler, et un peu moins de dix pour cent avec une aiguille
métallique en provenance d'une seringue.
J'ai refusé qu'on aille plus loin et plus profond.
Pour le reste, Jean-Marie m'avait conseillé le jus de Géranium, mais au
milieu de la végétation luxuriante de Maurice il n'y avait guère de
Géraniums.
A l'hôtel, plus scientifiquement, ils me suggérèrent de pratiquer des
incisions superficielles à l'endroit des piquants encore présents, et de
mettre des compresses imbibées d'alcool, puis de me lever la nuit
régulièrement pour remettre de l'alcool afin que les compresses restent
imbibées.
L'effet principal de cette manip' fut de m'empêcher de faire des cauchemars,
vu que cela m'empêcha de dormir.
L'effet secondaire fut l'élimination d'un (1) piquant !
L'opération suivante fut mise en oeuvre sur les instigations d'un pécheur de
langoustes, en chômage technique, car ce n'était pas la saison : mettre des
compresses avec de l'ail écrasé.
L'effet principal de cette opération fut de chasser les cauchemars de tout
l’effectif, car l’odeur a empêché ma femme aussi de dormir.
L'effet secondaire a été d'éloigner les moustiques, ce qui n'est déjà pas si
mal, mais aucun piquant supplémentaire ne voulut sortir.
A la fin il me restait environ quinze intrus, deux dans la main gauche, huit
dans la main droite et cinq dans le pied droit.
Le pied gauche se trouva enfin indemne, mais se sentit bien seul et
culpabilise encore.
Si vous êtes forts en maths, à partir des derniers chiffres divulgués et des
pourcentages qui précèdent, vous pouvez calculer le nombre exact de piquants
que j’accueillis en mon sein (façon de parler).
Pour le prix, c’est la même adresse.
Ma vengeance fut terrible : je décimai un régiment d’oursins. Une vraie
hécatombe. Enfin, pas personnellement. J’achetai de la pâte d’oursins en
conserve, dans le premier supermarché qui croisa ma route. Un « Super U »,
les nouveaux commerçants, vous savez…
Pardon à ceux qui s’attendaient à un dépaysement à la lecture de mon récit !
J’avalais goulûment, tartine après tartine, en faisant quand même attention
à ne pas appuyer trop fort sur le couteau, là ou ça faisait mal.
Finalement, ce n’est pas si mauvais. C’est même bon.
Si je peux me permettre un conseil, mangez donc des oursins. Mais pas trop.
Certains disent que c’est une espèce menacée. Je ne sais pas. Mais je peux
vous garantir qu’elle est drôlement menaçante !
© 2005 - Rémy Demain
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