Simone Blanc
« Dans le Turkestan soviétique de climat subtropical désertique , le seul arbre connu , le saxaoul , n’a même pas de feuilles . »
Ainsi l’univers stérile de l’ouhara était-il décrit dans les vieux livres de géographie.
Il y a tout juste un siècle, les rares zoologistes spécialisés dans l’étude de la faune de cette région hésitaient encore à se prononcer sur l’existence véritable de l’ouhara. La littérature orale des tribus nomades turkmènes mentionne un animal magique , nommé « ourhara », « ohouhara »selon les conteurs . Le plus souvent, l’ouhara, sorte de loup renard à mi-chemin entre règne animal et monde humain, est doté de pouvoirs extraordinaires : être surnaturel, divinité ambiguë. Il est assimilé tantôt à une espèce, tantôt à une autre. Mais son aspect le plus fréquent l’apparente au grand loup des steppes ou au renard des sables. Cet animal passa longtemps pour mythique. Cependant des témoignages insistants déclenchèrent l’organisation d’une expédition pluridisciplinaire. Explorations et observations multipliées permettraient d’établir la vérité.
Après les premiers clichés photographiques, on classa l’ouhara dans la famille des canidés. Quelques arguments subsistaient cependant en faveur des félidés. Certains penchaient pour un loup-cervier ou lynx des régions froides.
Troublantes analogies : conclusions scientifiques et dits traditionnels véhiculent la même confusion et la même fascination.
Le célèbre Auguste Lherbier note dans son journal de bord « l’apparition du grand renard des dunes au pelage indistinct ». D’après lui, l’animal se rencontre toujours « soit très tôt le matin, soit après le coucher du soleil, et l’impression générale (sic) est celle d’une vigilance extrême, anormalement développée. »
Les nouvelles techniques des reporters animaliers confirment que l’ouhara dans son milieu naturel se comporte comme un animal à la fois nocturne et diurne.
Un dispositif d ’observation ultramoderne nous a permis de découvrir ses nombreuses particularités. Ce carnassier change de régime alimentaire. Il consomme des racines si la chasse est infructueuse. Il dort debout comme les chevaux mais parfois couché. Quelles sont les causes de ces changements ?
Le professeur Hopteumann dont les observations ont été quotidiennes avoue être tombé amoureux de l' « animal magique »(sic). Il a traqué les habitudes de l’ouhara pendant si longtemps qu’il estime être seul à le connaître véritablement et des termes poétiques surgissent dans les rapports du professeur. Ces travaux confirment l’existence de plusieurs familles et d’un grand mâle solitaire sobre et frugal . A l’aube et à la tombée de la nuit, l’animal se poste sur la colline la plus haute. Quelle que soit la situation de son observateur dont il perçoit probablement la présence, l’animal s’arrange toujours pour apparaître à contre- jour, dans une grande netteté de contours, « malgré la lumière déclinante, à cette heure où la vie n’est pas la plus forte. » ! D’après le professeur , l’ouhara lui- même est « un observateur ». Il se livre à une activité de vigile. Un loup immobile debout, veille au milieu de sa meute qui repose, tandis que la surveillance de l’ouhara s’exerce non seulement au profit des siens mais également pour les autres espèces qui partagent son environnement. Sur sa butte, l’ouhara est visible de tous les animaux et en particulier des marmottes, des petits vautours gris et des hyènes à poils ras. Ces animaux des régions arides reconnaissent l’animal vigile qui repère et signale par un comportement d’alerte particulier les dangers propres à chaque espèce du biotope. Devant l’invraisemblance de telles remarques, on a procédé à une série d’expérimentations en laboratoire. Un ouhara solitaire capturé a été transféré à l’institut de zoologie de la capitale. Les chercheurs restés sur place indiquent que l’animal enlevé fut en quelques jours remplacé par un plus jeune. Le First Institute of Primate studies spécialisé dans l’analyse causale des comportements innés a collaboré à cette opération. Ethologues, biologistes, linguistes, généticiens, ethno -archéologues... Tout le monde s’intéressa à l’ouhara.
On a recréé pour l’animal un milieu sensiblement proche du sien. On en a reconstitué les facteurs physicaux-chimiques. On a tenu compte enfin des plus récentes études sur l’importance de la distribution angulaire de la lumière dans les biotopes naturels, et, afin de provoquer les conduites attendues, on a utilisé la méthode des leurres. Un éclairage simule le crépuscule . On introduit alors quelques rongeurs tout en dressant à l’opposé la silhouette menaçante d’un hibou. Mais ce stratagème a dû être abandonné car l’ouhara, après quelques réflexes de curiosité, retournait à sa torpeur carcérale. En revanche, les observations concernant l’étude des dominances et subordinations ont été couronnées de succès. Quand on présente à une population de marmottes la silhouette de l’ouhara immobile, aux aguets, celles-ci poursuivent leurs jeux. Dès qu’on fait varier l’inclinaison des oreilles de l’ouhara, la plus vieille marmotte répercute l ’avertissement et, par ses signaux de frayeur, disperse le troupeau. En conclusion l’ouhara reste un animal problématique. Il perçoit les menaces, devine avant tous, les rumeurs agressives des nuées de criquets, la tempête de sable avant qu’elle ne s’élève etc... Bref, il n’y aurait aucun danger qu’il ne soit à même de prévoir et de signaler à l’espèce concernée alors même que la sienne n’est pas menacée, comme c‘est le cas pour les rongeurs par exemple ! Innombrables hypothèses.
Quand la terre repose dans une quiétude tiède, pesante, bénéfique, la posture de l’ouhara est l’immobilité : la faune alentour s’en remet à lui. Une menace ? Il avertit avant tous ! Les espèces environnantes délèguent donc leurs pouvoirs à un individu d’une autre espèce que la leur ! Quelle est cette supériorité ? A la suite de quelle histoire naturelle l’ouhara communique-t-il avec tous ? On dénombre actuellement plus de vingt espèces susceptibles de lui « faire confiance », si j’ose cet anthropomorphisme.
Les mythes ne disent pas si les tribus nomades se fiaient, elles aussi, aux attitudes de l’ouhara.
Depuis quelques jours, en raison du dépérissement de l ‘animal captif, on envisage de le réintroduire dans son environnement d’origine. Ce sera pour chacun et en particulier pour moi un grand soulagement car je ne vois pas sans angoisse l’ouhara prestigieux, replié sur lui-même au fond de sa cage de verre.
Mais, ce soir, les chercheurs du laboratoire sont conviés... On arrose une soutenance ! On se réunira chez l’intéressé. C’est pourquoi on cherche Emile Vivien. Emile est le petit homme terne et sage chargé depuis des années de l’inspection du soir dans tous les bâtiments et les laboratoires du zoo. Ce soir, il sera seul à cause de la petite fête. Cela ne pose aucun problème à Emile, au contraire. Bienfaisante solitude ! Cette ronde est le meilleur moment de sa journée. Le soir, incomparable sérénité, il observe les animaux qui eux aussi apprécient le calme. Certains jouent, d’autres se préparent pour la nuit. Quand tout est fini, Emile, dans l’autobus qui le ramène chez lui, regarde l’agitation de la rue avec la même attention bienveillante, indulgente et distante . Ce soir, il terminera sa tournée par les laboratoires. Dans la pénombre il tente d’apercevoir l’ouhara qui sommeille. L’animal n’est pas à sa place habituelle. Accoutumé à l’obscurité, Emile le découvre bientôt, à ses pieds, debout derrière la vitre. Surpris, l’homme enfonce un des boutons du tableau. Une lampe s’allume derrière les rochers. Lueurs crépusculaires. L’ouhara des steppes, d’un bond étonnant pour un animal affaibli, se poste sur les pierres, de profil, le poil hérissé. Obstacle devant la lumière, découpé sur l’horizon, il donne à Emile le spectacle de l’ouhara-vigile. Il pointe le nez vers le sol. Etrange regard obstiné, fébrile !
« Calme-toi, marmonne Emile, tu seras libre bientôt, va ! ».
Puis, Emile achève ses vérifications et quitte les lieux. Au fond de son cœur, la révélation de l’animal magique.
C'est peut-être pourquoi il ne voit ni n'entend la camionnette. Le sol était mouillé, la voiture allait trop vite et au carrefour, elle a heurté l'homme de plein fouet, le projetant loin des limites du passage piétonnier. L'attroupement a été instantané autour d'Emile dont les yeux sont restés ouverts, sanglants, figés par la brutalité du choc mortel.