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 Ombroisie

Menolly

 



Mardi 21 octobre
J’ai une ombre de trop. C’est arrivé ce matin.
J’allais prendre le train qui m’amènerait au boulot, comme tous les jours. Exceptionnellement, il faisait beau et, mieux encore, il n’y avait pas grand monde dans les rues. Au moment d’entrer dans la gare, je me suis baissée pour ramasser mon paquet de kleenex et là j’ai eu peur. J’avais le soleil dans le dos, je voyais donc mon ombre et il y en avait une autre qui la touchait presque, immobile. Comme si quelqu’un se tenait tout près, sans bouger. J’ai regardé autour de moi, toujours accroupie. Personne. Enfin personne d’autre que les quelques quidams qui couraient après leur vie. Je me suis relevée et j’ai baissé les yeux. L’ombre était toujours là. J’ai fait un pas de côté. Au bout de quelques secondes, l’ombre a fait de même et a rejoint la mienne.
Je suis restée un certain temps à essayer de comprendre. À tourner sur moi-même, à scruter les environs, en essayant de rester discrète quand même, je ne voulais pas qu’on me prenne pour une folle. Rien à faire. Comme s’il y avait une personne qui me suivait mais que je ne voyais pas. Je suis rentrée chez moi. L’ombre m’a suivie jusqu’à mon immeuble. Après, je ne sais pas, j’ai monté l’escalier à tâtons dans le noir. Chez moi, j’ai tiré les rideaux pour que la lumière soit plus diffuse. J’ai pris une aspirine, j’ai appelé mon chef pour dire que j’étais malade et je me suis couchée. Je sais, ça paraît idiot comme réaction, mais qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Je verrai demain.

Mercredi 22 octobre
L’ombre est toujours là. Apparemment elle m’attendait à la sortie de l’immeuble. J’ai aussitôt fait demi-tour. Je ne vais pas pouvoir faire l’autruche éternellement, pourtant. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? À croire que Dieu s’amuse à faire des caméras cachées.

Vendredi 24 octobre
Ça fait presque une semaine maintenant que je ne suis pas retournée travailler. Je suis sortie tous les jours et l’ombre était là. Je ne comprends toujours rien et j’ai toujours peur mais j’ai décidé de profiter du week-end pour faire quelques expériences.
Première expérience : prendre mon ombre surnuméraire en photo ou en film. J’ai un appareil numérique, ce qui m’évitera d’attendre le résultat.
Deuxième expérience : est-ce que les autres peuvent voir cette ombre ? Je ne sais pas encore à qui demander ce genre de choses.
Troisième expérience : est-ce que mon ombre peut atteindre cette ombre ? Est-ce qu’elle peut lui donner un coup de pied, par exemple ? Si oui, je sens que je vais la répéter souvent, celle-là. Juste pour vérifier, bien sûr.
On verra pour la suite, en fonction des résultats. RV demain.

Dimanche 26 octobre
Évidemment, samedi, il a plu toute la journée. Murphy, quand tu nous tiens … Je n’ai donc pu commencer mes expériences qu’aujourd’hui.
Résultat de la prise de photo : oui. L’ombre est visible sur les photos. Je ne sais pas si ça me rassure ou si ça m’inquiète, à vrai dire. Mais disons que ça m’occupe.
Résultat 2 : je n’ai pas encore osé. J’ai juste montré les photos à un ami et je me suis assurée qu’il voyait bien l’ombre dessus.
Résultat 3 : je ne sais pas. L’ombre a esquivé toutes mes tentatives d’agression. Ce qui, en soi, me fait penser que oui. Sinon pourquoi m’éviter ?
Je suis vachement avancée. Résumons : je suis poursuivie (quand il fait beau) par une ombre que je peux prendre en photo, qu’une tierce personne voit également en photo et qui évite la mienne quand j’essaye de l’agresser. Est-ce que je peux porter plainte pour harcèlement ombresque ?
En tout cas il va falloir que je retourne travailler demain. Pourvu qu’il pleuve.

Lundi 27 octobre
8.30 Il pleut ! Alléluia !
19.00 Il pleut toujours. Mais la nuit, les réverbères s’allument même quand il pleut. Pourtant l’ombre n’était pas là. En tout cas je ne l’ai pas vue pendant le trajet du retour. Et l’éclairage n’était pas assez franc devant chez moi pour que je puisse la voir, si elle était là.
Au bureau, par contre, il a fallu inventer une histoire d’yeux fragiles pour justifier le fait que je n’allume pas la lumière malgré la pénombre. C’est sûr que si ça continue, ils vont effectivement être explosés, mes yeux. Travailler dans le noir, c’est une riche idée. Mais j’avais trop peur.

Dimanche 2 novembre
Il paraît que l’on s’habitue à tout. Effectivement. L’ombre me suit partout comme une ombre, c’est le cas de le dire. Mais elle ne fait rien de plus. Mon seul réel problème est de passer inaperçue. Mais je crois qu’elle a le même souci que moi.
Par ailleurs, j’ai eu confirmation que je n’étais pas cinglée (c’est toujours bon à prendre). J’ai fini par mettre un ami dans la confidence (Hervé, pour ne pas le nommer), après lui avoir fait jurer le secret, évidemment. Il a vu l’ombre, il en est tombé sur … une chaise et il a mis un bout de temps à s’en remettre. Au début il s’est montré réticent quand je lui ai demandé de m’aider pour mes tests mais il a fini par accepter. Merci, Hervé !
Donc aujourd’hui, nous avons profité d’un temps « variable » (terme météorologique hautement précis) pour nous livrer à quelques nouvelles expériences.
En résumé :
1. L’ombre ne peut se déplacer que quand elle est visible. C’est à dire qu’après un passage nuageux, l’ombre réapparaît exactement à l’endroit et dans la position où le soleil l’avait laissée en partant. Et donc si je me suis éloignée, elle est obligée de cavaler pour venir me rejoindre.
2. Pas de sixième sens pour l’ombre. Elle me rejoint directement si je ne suis pas trop loin, sinon elle me cherche visiblement. À un moment où je m’étais trop éloignée, elle a fini par renoncer et a repris sa planque devant chez moi.
3. Elle cherche autant que moi la discrétion. Si elle se retrouve dans une foule, elle marche au même rythme que tout le monde. Sinon, elle essaye de se confondre avec l’ombre de quelqu’un d’autre ou encore de se déguiser en ombre d’oiseau ou de nuage. Ça, c’était vraiment impressionnant.
4. D’où il découle que l’ombre peut changer de forme, apparemment à volonté.
Des points numéro 1 et 4, nous en avons déduit que l’ombre était bien une entité à part entière, et pas l’ombre de l’homme invisible ou d'une autre créature.
Ah si, encore un point. Ce soir, je suis entrée dans l’immeuble en même temps que quelqu’un en sortait, donc la lumière était allumée. Mais l’ombre est restée bien sagement dehors. Pour en avoir le cœur net, je suis ressortie et rentrée à nouveau, seule, toujours avec la lumière allumée. L’ombre n’a pas bronché. Un gentleman ?

Mardi 4 novembre
J’ai décidé de me résigner. J’ai un nouveau copain. Je l’appelle Mr Shadow (en anglais, oui, parce que Mr Ombre, je trouvais que ça faisait débile). Je lui fais confiance pour me suivre discrètement. Au fait, c’est moi ou mon ombre qui l’intéresse ?

Dimanche 9 novembre
Rien de nouveau à signaler. Mr Shadow est toujours égal à lui-même. Le temps se refroidit, il devrait bientôt neiger. Je me suis surprise hier soir à m’apitoyer sur son sort en pensant qu’il passait toutes les nuits dehors par ce froid. Je me demande si je ne suis pas un peu cinglée, quand même.

Samedi 15 novembre
Je suis folle ! Mais je m’amuse. Je me suis dit ce matin : pourquoi Mr Shadow me suit-il comme cela ? Pourquoi moi ? Me reconnaîtrait-il si je me déguisais ?
J’ai donc déguisé mon ombre. Un immense béret, des pulls les uns sur les autres, une grosse doudoune par dessus, un pantalon informe. Je suis sortie. Mr Shadow m’a collé aux basques comme d’habitude. Raté !
Ceux qui ne m’ont pas ratée, par contre, ce sont mes voisins. En me voyant remonter l’escalier, habillée comme pour aller au pôle Nord …

Dimanche 16 novembre
Je me pose des questions de plus en plus débiles. Et si je présentais à Mr Shadow des ombres « sexy » ? Me laisserait-il tomber ? Mr Shadow est-il fidèle ? Étrangement, je n’ai pas envie de tester ces théories. Qui a dit que les femmes étaient incompréhensibles ?

Mercredi 19 novembre
Oops ! J’ai tout remis en question. Cette nuit il y a eu des pluies verglaçantes mais ce matin il faisait très beau. Je suis sortie, bien emmitouflée, et Mr Shadow m’attendait, comme d’habitude. J’ai mis deux minutes à me rendre compte que quelque chose n’allait pas. Je n’avais qu’une seule ombre ! Je suis revenue sur mes pas, Mr Shadow n’avait pas bougé d’un poil (si l’on peut dire). Me rappelant une de mes premières tentatives d’expériences, j’ai essayé de le pousser avec mon ombre (comme quoi je me suis calmée, il y a un mois j’aurais plutôt essayé de l’assommer). Il a glissé un peu mais sans changer de position. Je ne comprenais plus. Une ombre peut-elle mourir ? J’ai fini par l’abandonner là mais toute la journée cette question m’a tourmentée. J’ai eu beau me traiter de tous les noms, rien n’y a fait.
J’ai fini par déclarer que je ne me sentais pas bien et je suis rentrée plus tôt. Mr Shadow était toujours au même endroit mais, cette fois, il bougeait. En fait, il donnait l’impression de se débattre. J’ai réussi à comprendre qu’en fait, il avait gelé ! Il était sur une plaque de verglas qui était presque fondue mais une de ses jambes était encore solidifiée. C’était à la fois cocasse et effrayant. Une ombre gelée ! Ça ne s’arrangeait pas.
Et là, tout a basculé. Je m’étais un peu trop penchée, sans doute. Mon ombre est passée près de la sienne et au moment où je me relevais, il a tendu la main brusquement et il a attrapé celle de mon ombre. J’ai senti ma main s’écarter, mon bras se tendre et je suis tombée. Je ne sais pas comment j’ai fait pour me relever mais je me suis retrouvée dans ma chambre quelques instants plus tard, paniquée, le cœur battant à tout rompre. Il m’a fallu un long moment pour me calmer. J’ai repassé mille fois la scène dans ma tête. J’ai vu et senti mille fois la même chose.
Mr Shadow qui tend la main. Qui attrape celle de mon ombre. Pas la mienne. Il tire la main de mon ombre et ma main copie le mouvement. Je n’ai pas senti de contact extérieur. Pas de main sur la mienne. Non, juste mon corps qui calquait les mouvements de mon ombre.
J’ai respiré profondément pour tenter d’arrêter les tremblements qui m’agitaient. Dans le royaume des ombres, sommes-nous les ombres de nos ombres ?
Quand j’écris « Oops », c’est vraiment histoire d’écrire quelque chose. Ce n’est pas du tout ce que je ressens. Je suis affolée. Je ne sortirai pas demain.

Vendredi 21 novembre
Je suis cloîtrée chez moi. Ça ne peut pas durer, je le sais bien mais je ne sais pas quoi faire. J’ai appelé Hervé pour lui raconter ce qui s’était passé. Je crois que ça lui a fichu une peur bleue, à lui aussi. Il m’a proposé de venir mais je lui ai dit que ce n’était peut-être pas prudent, Mr Shadow le connaît. Il n’a pas insisté, je crois qu’il était soulagé.

Samedi 22 novembre
Que dois-je faire ? Que puis-je faire ? En regardant par la fenêtre et en me tordant le cou, j’arrive à voir Mr Shadow qui semble inhabituellement agité, devant l’entrée. Je crois qu’on peut dire qu’il fait les cent pas, sauf quand il y a quelqu’un dans les parages. Je ne peux pas rester comme ça, il faut que je sorte. Je me tiendrai à distance.
Un peu plus tard…
Je suis sortie. Enfin, pour être exacte, je me suis arrêtée à l’entrée pour pouvoir battre en retraite rapidement si le besoin s’en faisait sentir. Je n’en menais pas large. Apparemment Mr Shadow non plus. Dès qu’il m’a vue (enfin, mon ombre) il s’est arrêté. Il s’est avancé très doucement, comme pour ne pas m’effrayer. Quand j’ai estimé qu’il était assez près, je lui ai fait signe d’arrêter en tendant les bras, mains bien à plat. Il a obtempéré aussitôt. Juste au moment où je me disais : « Et maintenant ? », il a tendu lentement un bras et là, dans sa main, il y avait … un bouquet de fleurs ! Impossible de s’y méprendre malgré le manque de relief et de couleur. Je distinguais même des tulipes. J’étais soufflée. Émue, aussi, malgré moi. Presque involontairement, je me suis avancée et j’ai tendu la main. Les yeux fixés sur nos ombres, j’ai réussi à prendre le bouquet. Encore une fois, ce fut très curieux. Je ne sentais aucun poids mais mon bras s’est abaissé comme si je portais quelque chose. J’ai incliné mon ombre pour le remercier, il a fait de même et s’est éloigné. Je suis restée figée, stupide, tenant un bouquet de fleurs immatérielles.
Je suis remontée chez moi mais le bouquet n’a pas pu suivre, faute de lumière suffisante tout au long du trajet. Quand je me suis rendu compte que ma main d’ombre était vide, j’ai éclaté en sanglots. Je n’ai pas pu m’en empêcher.
Je pleure encore en écrivant ces lignes. Pourquoi ?

Dimanche 23 novembre
Je voudrais rencontrer l’homme dont Mr Shadow est l’ombre … Je me sens seule. Grosse. Et moche. Et si je passais une annonce ? Ai trouvé ombre homme environ 1m80, cheveux longs, barbu. Envoyez photo. Pas sérieux s’abstenir.

Mercredi 26 novembre
Je tente tant bien que mal de surmonter ce blues. J’évite de regarder Mr Shadow, je vaque à mes occupations comme d’habitude. Presque comme d’habitude. Je n’ai envie de voir personne. Je dors mal.

Jeudi 27 novembre
La météo annonce une période de dépression. Ça fait donc deux dépressions, celle du temps et la mienne. Ça veut dire aussi que je ne verrai pas Mr Shadow, sauf de nuit, à la lueur des réverbères.

Dimanche 14 décembre
Je hais l’hiver. Il fait moche. Il fait froid. Mr Shadow est encore resté gelé hier une bonne partie de la matinée. J’ai failli aller le décoincer au sèche-cheveux.

Lundi 15 décembre
Mr Shadow est devenu mon ange gardien. En rentrant chez moi, ce soir, je me suis fait arrêter par deux voyous qui m’ont menacée avec un cran d’arrêt. Ils voulaient mon fric, mes cartes bleues, mes bijoux. Or je n’avais ni argent, ni bijou, ni carte à part ma carte orange et visiblement ça les a énervés. Ils m’ont fait tomber. Je me voyais déjà finir à l’hôpital ou au cimetière quand Mr Shadow est intervenu. Il s’est changé en ombre de chien. À en juger l’aspect, ce n’était pas un teckel. Il s’est campé à côté de moi et s’est mis à grandir. Les deux andouilles ont détalé sans plus s’occuper de moi.
J’ai regardé Mr Shadow, médusée. Il a repris sa forme originelle et a aidé mon ombre à se relever. Et moi aussi, par contrecoup. Je ne m’y habituerai jamais. Il allait s’éloigner quand j’ai réussi à lui attraper le bras (pas aussi facile qu’on pourrait le croire). Je lui ai dit merci, je ne sais pas s’il m’a entendue (dans la lignée des questions à la con : une ombre est-elle sourde ?). Pour être sûre de me faire comprendre, j’ai porté sa main à l’endroit approximatif des lèvres de mon ombre. Il a gardé ma main pendant un long moment ensuite, avant de la lâcher et de me raccompagner chez moi. Je lui ai dit bonsoir et encore merci avant de rentrer dans l’immeuble.
Je suis perdue.

Vendredi 19 décembre
Je suis en vacances. Je n’ai aucun projet. Ni pour Noël, ni pour le nouvel an. Ni pour ma vie. Rien.

Samedi 20 décembre
Comment pourrais-je communiquer avec Mr Shadow ? Maintenant, à chaque fois que je le vois, je lui parle mais je ne crois pas qu’il en soit conscient. Alors je m’incline, je fais des gestes. Peut-être devrais-je apprendre le langage des signes ?

Mardi 24 décembre
J’ai décidé de passer Noël avec Mr Shadow. Pas au restaurant, évidemment. (Une ombre mange-t-elle ? Question n° 5017) Mais une promenade.

Mercredi 25 décembre
Joyeux Noël, moi ! Joyeux Noël, mon ombre ! Joyeux Noël, Mr Shadow !
Stop.
Donc hier, j’ai mis mon plan à exécution. Je suis sortie vers 21 heures, en essayant d’éviter les horaires de début ou fin de messe de minuit (question n° 3012 : pourquoi les messes de minuit ne commencent-elles pas à minuit ?). Mr Shadow était là, bien sûr. Je ne peux pas dire qu’il ait ouvert de grands yeux en me voyant (question n°xxxx : une ombre a-t-elle des yeux ? Comment Mr Shadow me repère-t-il ?) mais il a visiblement sursauté. Il faut dire que mon ombre était très classe et même un peu plus. J’avais mis exprès des vêtements très moulants et les seules chaussures à talon aiguille que je possède. Les couleurs juraient affreusement entre elles mais, sur mon ombre, ça rendait très bien.
Conformément à ma récente habitude, je me suis inclinée pour lui dire bonsoir. Je me suis dirigée vers un petit parc proche de chez moi. Mr Shadow m’y a suivie. Arrivée dans le parc, je me suis assurée qu’il était bien éclairé et que personne d’autre ne s’y trouvait et j’ai invité Mr Shadow à me rejoindre. Manifestement je m’y prenais mal, il ne comprenait pas et s’obstinait à rester derrière moi. Alors je me suis dirigée vers lui et mon ombre lui a pris la main. J’ai ressenti le choc habituel, plus psychologique que physique. Au bout d’un moment, j’ai senti mes doigts s’écarter, comme si Mr Shadow les enlaçait autour des siens. Très curieux, comme non-sensation. Et nous nous sommes promenés dans le parc tous les deux, comme un couple d’amoureux. Ou plutôt comme un couple d’amoureux accompagné d’un chaperon voyeur. Moi, en l’occurrence. J’espérais pour mon ombre qu’elle en profitait plus que moi. Au bout d’un moment je lui ai fait lâcher sa main. J’avais des crampes à garder la main comme ça. Je crois qu’il a compris, il est resté près d’elle et a passé son bras autour de sa taille. Je jure que c’est mon ombre qui a posé la tête sur son épaule et mon cou a dû suivre. Je ne contrôlais plus rien, je regardais nos ombres silencieuses, heureuses sans doute et moi je pleurais. Je ne sais pas combien de temps ça a duré. J’ai repris mes esprits dans l’escalier.

Mardi 30 décembre
Recommencerai-je pour le réveillon ? C’est frustrant, je suis jalouse de mon ombre. Mais je n’ai rien de mieux à faire. J’ai des messages sur mon répondeur mais je ne les écoute pas. Les vivants ne m’intéressent plus. Je voudrais être une ombre. Monsieur et Madame Shadow ont un fils …

Mercredi 31 décembre
Je vais recommencer.

Jeudi 1er janvier
Bonne année ! Je ne sais plus qui je suis, je vis par procuration. Rebelote hier soir, promenade dans le parc, toujours désert. À nouveau j’ai perdu le contrôle de la situation, j’ai laissé mon ombre diriger les opérations. Elle a l’air aussi amoureuse que moi. Est-ce qu’elle se rend compte de la chance qu’elle a ? Je ne suis plus que le prétexte à son existence, la matérialisation de son bonheur. Drôle de destin.
Je crois que mon ombre en veut plus. Ce matin, j’ai repris connaissance dans l’escalier à nouveau, mais cette fois Mr Shadow se trouvait dans le hall de l’immeuble. J’ai cru comprendre qu’il n’avait pas pu aller plus loin faute de lumière. Je veux bien les aider à aller plus loin, tous les deux, mais qu’ils ne me zappent pas comme ils le font ! J’ai quand même le droit de voir ce que mon ombre fait avec mon corps, non ? La prochaine fois j’essaierai de résister à mon ombre et de rester aux commandes.

Vendredi 2 janvier
Vu le temps maussade, je ne sors plus que le soir. J’ai fait seulement une courte promenade avec mes ombres. J’ai réussi à contrôler la mienne et nos gestes, je les ai serrées l’une contre l’autre mais en restant vigilante. Demain, j’essaierai peut-être de faire monter Mr Shadow chez moi.

Mercredi 7 janvier
Je suis en piteux état. Je n’ai rien mangé depuis trois jours.
Mon plan a plus ou moins bien fonctionné. J’ai fait monter Mr Shadow vers deux heures du matin. J’avais mis des bougies toutes les trois marches pour qu’il puisse avancer. Chez moi, j’avais allumé un spot puissant qui faisait des ombres bien nettes. J’ai maîtrisé la situation pendant quelques heures, je crois. Le temps que nos ombres décident de se déshabiller et d’essayer le lit. Comment décrire cette expérience ? Mon corps se déformait pour répondre à des pressions que je ne sentais pas. J’avais l’impression d’être épileptique. Mais c’était fabuleux. Je suppose que j’ai dû m’endormir ensuite et que mon ombre en a profité. Apparemment, c’est une coupure de courant qui m’a sauvée. Je me suis réveillée trois jours plus tard, moulue. J’ai eu la présence d’esprit de boire et de manger avant de rétablir le courant et d’allumer une lampe. Mr Shadow était allongé dans mon lit, apparemment en train de dormir. J’ai éteint et je me suis installée dans une autre pièce. Comme ça il est enfermé.

Jeudi 8 janvier
Je viens de me rendre compte que j’ai raté quatre jours de travail. J’ai débranché le téléphone. J’ai décidé de laisser Mr Shadow et mon ombre s’aimer, puisque eux le peuvent. Mais il faut quand même que je puisse prendre la main de temps en temps si je ne veux pas y rester.

Vendredi 9 janvier
Tout est prêt. J’ai acheté un lampadaire avec une minuterie. Je le ferai s’éteindre toutes les quatre ou cinq heures pour commencer. J’ai fermé les volets, tiré les rideaux. Débranché la sonnette. Acheté des provisions et de l’eau. Je suis prête.
J’espère qu’ils me laisseront un peu de conscience de temps en temps, entre ces pauses programmées.

Jeudi 15 janvier
Ça a l’air de marcher. J’ai allongé le temps d’éclairement à huit heures. Je crois qu’ils ont compris que je suis de leur côté. En tout cas je n’ai plus d’absence totale. Je suis totalement passive mais spectatrice quand même. Ils sont heureux, je le sens. Je suis dans un état de torpeur permanente, je suis bien. J’émerge pour manger, boire, aller aux toilettes. J’ai perdu dix kilos depuis Noël. Mon ombre a l’air de bien le supporter. Je rallume la lumière.

Je ne sais pas quel jour ?
Je ne vois que du blanc. Je ne peux pas bouger. Où suis-je ?
Plus tard…
Mes yeux se sont habitués, je suis sur un lit, attachée ? Je suis sous perfusion.
Encore plus tard…
Des gens viennent me voir, ils me parlent. J’essaye d’écouter mais j’ai du mal. Ils parlent de quoi ?

La nuit tombe. Je veux Mr Shadow. Je veux des ombres. Je me débats et je hurle. Des gens arrivent, ils allument, je me calme. Ils partent en laissant de la lumière trop dure. Mr Shadow n’est pas là.

On m’a changé d’endroit. Je crois qu’on m’a internée. Ils croient que j’ai peur du noir, ils laissent la lumière tout le temps allumée. Je ne peux plus voir mon ombre, la lumière vient de trop d’endroits à la fois. Et ils me gardent attachée. Mr Shadow ne pourra jamais me retrouver. Je l’ai perdu. Je me suis perdue. Je suis morte.

Une gentille infirmière s’occupe de moi, tous les jours. Elle essaye de me faire croire que je suis malade. Je veux juste mon ombre, je réclame Mr Shadow, elle ne comprend pas. Elle me dit que je dois me calmer. Que je dois m’alimenter. Que j’ai de la chance d’être encore en vie. Que lorsqu’ils m’ont trouvée chez moi, je n’étais plus que l’ombre de moi-même.

Si seulement !

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