Éternelles nouveautés

Guy Richart

 

 

- Nous avons conçu cette voiture grâce à notre nouveau logiciel de CAO ultra puissant, lança l’ingénieur.

Le responsable du bureau d'étude admira sans retenue la ligne féline de la Diva 5 SP, la dernière-née de la maison. Les douze cylindres du moteur à essence 108 sans plomb ni particules développaient 400 chevaux et permettaient de rouler à plus de deux cents kilomètres par heure. Le dessin de la carrosserie avait été sélectionné soigneusement parmi les modèles types intégrés dans le plus récent des logiciels d'études mécaniques. Tous les ingénieurs de la compagnie étaient fiers de cette acquisition informatique qui leur autorisait par la reconnaissance vocale et le traçage des déplacements de la pupille, de projeter, de construire et de mettre au point en quelques semaines, les automobiles incontournables de cette année 2010.

Les jeunes concepteurs s'amusaient beaucoup en utilisant cette merveille. Au gré de leur imagination, ils déplaçaient le curseur d’un regard et lui donnaient des ordres de sélection et de copie à haute voix. Les unités centrales équipées de processeurs “ neuro-synthétiques ” cadencés à un million de “ giga hertz ”, fonctionnaient parfois lentement sous le système CAROWINBOWS 3500. Mais, l'interface “ voca-occulaire ” et les volubiles assistants virtuels, en 3 dimensions et en dolby quadriphonique de cet OS, ne manquaient pas de piment.

En dehors des ateliers et des bureaux, le mois de décembre de l'hémisphère nord était relativement frais ces jours-ci. La température au soleil n'avait pas excédé les trente-cinq degrés centigrades et les orages cycloniques avaient épargné les anciens centres villes inhabités, qui disparaissaient régulièrement sous les trombes d'eau depuis cinq ans. Le réchauffement de l'atmosphère ne changeait pourtant pas grand chose finalement. Les OGM poussaient malgré les fortes températures. La nourriture ne manquait pas. Si les zones tropicales n'étaient plus accessibles aux humains, la Sibérie, avec son nouveau climat méditerranéen, faisait le bonheur des réfugiés météorologiques. Enfin, ce qui comptait, c'est qu'on vende de plus en plus de voitures à moteur thermique, que les réserves de pétroles mises à jour par la fonte des glaces au Groenland et en Antarctique soient inépuisables et qu'on ait plus à se soucier de l'environnement.

Les jeunes hommes du bureau d'étude travaillaient bien. Le soir venu le réseau Mondialnet qui transmettait des requêtes instantanées à tous les serveurs de la terre grâce aux connexions lasero-satellites, permettait à tous ces parfaits consommateurs de s'abreuver d'érotisme et de violence. Le lendemain, ils revenaient frais et disponibles pour accomplir leurs tâches dans l'entreprise sans être perturbés par leurs pulsions bestiales ou humaines. En fait, les nouvelles technologies avaient mis fin aux besoins de vacances et d’air pur – qui de toute façon ne pouvaient plus être satisfaits –. Les habitants de ce monde étaient devenus ce qu'ils auraient toujours du être: des machines à acheter et à fabriquer.

Soudain, sur le parc de stationnement de l'entreprise, sous les fenêtres du bureau d'étude, un véhicule silencieux apparut, flottant à quelques centimètres du sol. Avec colère, le responsable et les concepteurs découvrirent que cet engin était la version sans roues de la Diva 5 SP. Tous quittèrent le bâtiment en fulminant et en se couvrant de leur combinaison climatique pour questionner cet imbécile qui se promenait en ville à bord d'une création industrielle encore secrète. Le vieux gardien de nuit sortait paisiblement de la machine bricolée dont il était heureux d'être le constructeur quand il se sentit saisi par le col de son scaphandre, plaqué contre son automobile et questionné rudement:

         - Qui vous a permis de modifier et de vous servir d'un prototype ultramoderne de nos ateliers? Aboya le responsable du bureau d'étude.

         - Mais… de quoi parlez-vous? S'inquiéta le vieil homme désorienté.

         - De cela! Grogna un des jeunes concepteurs en désignant le véhicule hétéroclite du malheureux.

         - Mais c'est une carcasse que j'ai rachetée au musée lorsqu'il a fermé l'année passée, répondit le gardien. Je n'ai pas les moyens d'acheter vos machines infernales, moi. Je l'ai repeinte. Je l'ai équipée d'une petite pile à combustion ainsi que d'un moteur électrique linéaire à sustentation magnétique.

         - Un moteur sans essence... aucun intérêt, méprisa le responsable du bureau d'étude. La carrosserie qu'est-ce que c’est?

         - Elle était fabriquée par une entreprise que notre groupe a absorbée en 2005, après la première catastrophe climatique mondiale. C'est une DS 21, une voiture de 1968...


  © 14 octobre 2000 - Guy Richart - Tous droits réservés.