Nejma

 Mohammed Benjelloun

         À  Danielle Bajomée 

 

« C’est pas comme un bijou mais ça se porte aussi, un secret. Du moins, lui, c’était marqué sur le front qu’il portait une histoire qu’il n’a jamais dite. Ou bien, s’il l’a dite, c’est à mi-teinte à travers des formules à lui… »

Laurent Mauvignier, Loin d’eux

 

Elle a déposé hier, vers six heures, son projet de piège mortel, à l’angle nord du plafond de la chambre abandonnée. Je n’ai pas pu résister à la curiosité de la voir à l’œuvre. Elle a ainsi commencé par effectuer un long trajet horizontal, en tendant son premier fil. Elle est ensuite revenue à son point de départ en ramenant un autre fil, moins tendu celui-là. Je n’ai pas compris ce qu’elle avait l’intention de faire, mais j’ai eu comme un frisson. Et quand je l’ai vue se diriger délicatement vers le centre, une intuition est née au fond de moi. J’avais vu quelque chose d’approchant dans les films documentaires : elle allait jeter son corps dans l’air, suspendue à un seul fil qu’elle cracherait au fur et à mesure de sa descente. Prodigieux ! Sans inquiétude et sans l’ombre de la moindre petite appréhension, c’est ce qu’elle a fait. Exactement. Elle a simplement accroché un bout de son fil à celui qu’elle avait tendu, puis s’est laissée glisser lentement, tournant sur elle-même dans le mouvement très léger de l’air. C’est alors que j’ai pu lire comme une sorte d’Y qui tremblait un peu à cause du poids de l’animal. Elle s’est arrêtée un moment, comme si elle se rendait compte que quelqu’un l’épiait et une vague inquiétude s’est emparée de moi : et si elle interrompait son travail tout à coup ? Et si elle décidait que cela ne valait pas le coup, qu’il n’y avait rien à attendre d’un tel échafaudage, qu’il vaudrait mieux aller ailleurs ? Mais elle a repris sa descente et mon inquiétude s’est évaporée. J’ai aussi compris que le nœud de l’Y allait se transformer en centre et que de ce centre partiraient d’autres fils, encore et encore, comme autant de rayons qui portent en eux la mort et la conspiration. Encore et encore.
Au bout d’une demi-heure, l'araignée avait tendu de nombreux fils pour construire sa petite roue de bicyclette. C’était un bel exemple de symétrie et d’équilibre qui ne tenait à rien du tout, ou à peu de choses. La toile était presque terminée et j’avais comme une sorte de regret de ne pas, un jour, avoir la chance de mourir emmailloté dans de si beaux rayons. Se rendant compte de la fragilité certaine de sa structure, ma locatrice a entrepris une étape de consolidation : des tours à partir d’une spirale centrale très serrée. Puis l'araignée a tissé un nouveau fil, en spirale centrifuge cette fois-ci, avec des spires très espacées. Lorsqu’elle a fini sa spirale de capture, elle a avalé goulûment le centre du moyeu et l’a remplacé par plusieurs points d'ancrage.
Cela était une manière de cadre vertical, compliqué de rayons et de spirales, labyrinthe de soie collante très fine. La toile était achevée et il ne restait plus qu’à attendre patiemment, bien installée au centre, à l'affût, tête en bas. Attendre qu’une proie vienne heurter les fils en volant. Alors, alertée par les vibrations, l'araignée accourrait par les lignes sèches, pour éviter de s'engluer à son tour, et s’emparerait de son repas vivant.



Je suis plein de mots, à ras bord. Cette phrase, je ne me rappelle plus où j’ai pu la lire, mais je l’ai adoptée comme on adopte un orphelin. C’est peut-être elle qui m’a adopté. Peut-être l’ai-je simplement inventée comme j’en invente tout le temps, depuis son départ.
Oui, je suis plein de mots, plein de ces mots qui font mal quand on ne les prononce pas, quand on les ensevelit au fond de soi, quand ils se mettent à tisser des faits, brodant autour des détails, quand on en balance le sens et les circonstances. Je suis plein de ces mots qui font mal quand ils sont dits, ou quand ils sont dits trop tard. Un de mes amis aimait beaucoup la paire « texte et contexte ». Les mots dont je suis plein à ras bord se déplacent avec aisance entre les deux. Il suffit parfois d’une toute petite goutte pour faire déborder le vase : tout le passé douloureux vient alors se visser dans le contexte. Je fais celui qui gueule, je feins d’être celui qui a besoin d’entendre les phrases qu’il écrit pour s’en assurer le rythme et la vélocité. Subterfuge ! Ce jour-là, le jour où Lalla Aïcha, ma femme de ménage, s’est écriée « wili sidi ! Vous parlez tout seul ? », celui que je vois chaque matin en me rasant, celui qui ne deviendra jamais président m’a fait pitié. Quand elle est rentrée chez elle, je me suis approché du miroir et je l’ai regardé droit dans les yeux. En silence. Il n’a pas baissé les yeux. Il n’a pas détourné la tête. Il n’a pas cherché à fuir mon regard. J’ai simplement constaté qu’il n’avait pas son expression sarcastique habituelle. Il avait les yeux rouges, comme quelqu’un qui aurait été ému jusqu’aux larmes. Je me suis passé la main sur les cheveux comme pour en effacer le gris. Je l’ai surpris qui rêvait. Et si un miracle se produisait et qu’il rajeunissait d’un seul coup de cinquante ans ? Hein ? Je le comprends. Je reconnais ce rêve pour l’avoir perçu dans d’autres regards, dans d’autres contextes, comme dirait l’autre.

Les mots ! Des mots ! Il ne m’est resté que cela, des mots, ces mots.
Elle était belle, Nejma, mon étoile à moi. Elle était belle comme on n’a pas le droit de l’être à quinze ans. Elle était belle sans arrogance, tellement belle et si fragile … Je l’ai rencontrée par hasard, par mon hasard à moi. J’avais dix-sept ans. Nous avons tout de suite eu des projets : nous travaillerons dans le même établissement, aurons notre petite maison à nous, voyagerons, aurons deux enfants, le fils, nous l’appellerons Mehdi, la fille portera le nom de Nejma. Nous passerons notre temps à écouter de la musique : Dolly Parton, Shirley Bassey dans « I who have nothing », Fayrouz, Juliette Gréco… Il nous restera le temps, nous l’espérions, de nous occuper de nos collections de timbres et de cartes postales. Nous aiderons les pauvres et inventerons la machine à transformer les cauchemars en rêves très doux.
« Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », avions-nous pris l’habitude de dire d’une seule voix pour conclure.
Elle était belle et sans cesse amoureuse. Elle aimait surtout ce qui bougeait, tout. Tout.
« Tout ? Pas vraiment ! », corrigeait-elle. Et, en détournant les yeux dans une expression de désarroi, elle pointait du doigt son pied gauche emprisonné dans cette immonde attelle qu’elle devait porter toute sa vie.
« Ça, je n’aime pas », et ses yeux se mettaient étrangement à ressembler à ceux du président dans le miroir. Alors, je lui prenais la main et la serrais très fort dans la mienne.
Ah ! Si vous saviez combien je suis plein de mots, de tous ces mots que je lui disais et de tous ces mots que je n’ai pas eu le temps de lui dire, tellement plein que je ne sais plus comment on fait pour se taire. Je ne disais rien parce que j’avais peur que le langage brise ce silence dont nous profitions pour maudire mentalement l’horrible prothèse. Ces mots ? Je suis plein de ces mots que je n’osais pas lui dire et il est trop tard.
Un jour, elle a remonté le bout de son pantalon noir pour me laisser voir. Je n’oublierai jamais ça, ces vis de serrage crochetés à leur structure métallique et luisant cyniquement comme pour lui dire : « Tu peux toujours courir, ma fille, tu ne courras point ! ». Je ne sais pas pourquoi, à l’époque, ce jour-là, j’avais pensé à une araignée. Et dans nos projets, il était alors question d’inventer aussi …….(Nous ne nommions jamais la chose, mais savions parfaitement ce que c’était).
Et puis … un jour, un vendredi 14 septembre, la voix cassée et les larmes dans les yeux, elle m’a annoncé que son père allait être muté dans une autre ville et que toute la famille allait le suivre. Un fonctionnaire, un zélé, un de ceux qui croient que vous donnerez le meilleur de vous-même, si on vous éprouve, aurait décidé de mettre un terme à tous nos projets en signant cette décision de mutation inattendue.

Mais alors, je me trompe certainement en disant que je suis plein de mots. Ce qui m’emplit, c’est le silence, ce que me propose cet appartement trop froid et trop spacieux pour mes 75 kilos, c’est des flots de silence. Le silence ne parle pas, non, mais il s’empare de tous les objets que je veux toucher et les enveloppe de sa membrane évanescente. Il serre mes souvenirs dans son étau de mutisme, serre, serre. Je ne reconnais plus rien. Les heures et les jours passent vite. Ce sont des petits points sur une page immense, blanche et immense, qui s’appelle SILENCE. Silence et Absence riment dans mon texte, sans que je sois obligé de renvoyer au contexte. Je suis plein de ce silence qui fait mal et qui donne les yeux rouges, quand on va s’observer dans le miroir. Tu comprends, Nejma ? Je pourrais, si je veux, écrire des dizaines de lettres pour te raconter comment tout s’est tu pour moi, quand tu es partie, pourquoi la vie se passe loin de moi, puisque sans toi. Mais je ne le ferai pas car ce ne seraient que des mots, ces mots que je n’ai pas dits quand tu étais.
Et maintenant, comme dans cette chanson dont je t’ai envoyé les paroles, certains matins, je me réveille orphelin. Et toute la désespérance du monde s’abat sur moi, quand je pense à toutes ces années qu’il faudra encore vivre. Oui, je sais que c’est très dur, trop tragique.

Il est des jours où je ne veux rien, rien qui soit à moi, des jours de deuil qui se résument ainsi : deuil, deuil de moi, sans raison. Il est des jours où je n’ai même pas envie d’être triste, même pas envie de pleurer, même pas envie de savoir pourquoi, même pas envie de dire… J’aurais aimé rester dans ce rêve, celui dont je viens de sortir, là, maintenant, encore couché et pas encore entièrement réveillé… J’aurais aimé y rester encore un peu, juste pour voir comment se terminerait l’histoire, quelle fin l’auteur a choisie … J’aurais aimé, oui…
Il y a des jours, comme ça, où je me retrouve orphelin de toi, où je ne ressemble plus à personne, à rien…
C’est alors à l’enfance que je voudrais revenir… Je fermerais les yeux et j’entendrais la voix calme et sereine de ma grand-mère. Elle est en train de raconter une histoire où il est question de génies qui portent des châteaux d’or sur leurs épaules…
Il est des jours où je ne suis plus ici, mais déjà à l’autre bout de ma vie, sans envie, sans passion, n’attendant rien, attendant la tombée du rideau pour pouvoir applaudir l’artiste. L’artiste zélé qui a signé cette mutation.
Mais sois tranquille : je sais garder le silence sur tout cela, sur nos secrets. Je crois même que, depuis ton départ, il y a cinquante ans, nous faisons bon ménage, le silence et moi. Nous nous sommes adoptés mutuellement, une fois pour toutes, le silence et moi.
Attendant. Mais parfois, j’avance.



J’avance. Ce n’est pas moi qui ai ourdi l’ouvrage, cet entrelacement de fils sur lesquels, insecte aveugle et stupide, je dois marcher. Dans le labyrinthe des mots, j’avance. Je ne sais pas quelle sera ma prochaine découverte, ni quand je trouverai enfin une issue. Tout ce que je sais, je le dois à quelques phrases mal brodées, quelques syllabes, des bribes de sens. J’avais cru entendre : « filage verbal de ton trouble, de son ombre, de son double » et j’avais proposé que quelqu’un m’accompagne, me tienne lieu de faiseur d’ombre, et c’était que non. « Seul, sans confident et sans témoin, tu avanceras, tu iras jusqu’au bout ». Dans l’infinie forêt de mes inquiétudes, j’avance. J’avance.
Si je te dis qui j’ai rencontré en premier, tu souriras : c’est trop facile ! Je te croyais plus futé, plus imaginatif ! Alors, je ne dis pas. J’avance, et je ne rencontrerai personne, ou du moins cela ne sera pas dit. J’avance.
Pour augmenter la difficulté, j’ai les yeux bandés et je ne dois rien entendre. Mes mains sont gantées pour m’empêcher de reconnaître la texture des lieux.
Silence et solitude, depuis ton départ ! J’avance.
Je n’ai pas peur, j’avance.
Soif, Faim, Froid : j’avance. Peu importe.
C’est mon corps qui déplace ce tas d’air, ce sont mes pas qui ont laissé des traces, ici, là où il n’y avait rien : j’avance.
A ma plume défendante, j’avance.
Et quand je finirai d’avancer, j’assisterai, hébété, à mon propre retour.

L’araignée était immobile, le chef zélé. L’araignée est immobile (je n’aime pas raconter au passé !), observant sereinement sa proie, guettant la moindre minuscule palpitation, la vibration la plus infime. Et puis, un frémissement dans la toile, un frôlement à peine perceptible des parois et … un malheur est très vite arrivé !
Haletant de douleur, effrayé de cette grande frayeur dont nous ne connaissons rien, nous, non plus, une patte déjà ayant glissé vers l’au-delà, l’aile droite ayant terminé le voyage de la vie et continuant de frétiller, en attendant que la rejoigne sa copine, l’autre aile, l’aile gauche, le papillon, le fragile petit insecte se débat, s’empêtre, cherche à se dégager, à s’arracher du morceau du corps pris au piège. Un malheur est arrivé, mais dites-moi qui, ici, joue le rôle de donneur de coups de grâce ?
Silence et solitude, j’avance. Et moi je ne boite pas comme Nejma. Là-bas, ils l’appelaient La Boiteuse et moi je l’appelais Mon Etoile. Les étoiles ne boitent pas, non, les étoiles ne boitent pas !
J’avance. Et il faut bien le faire, parce qu’on ne peut même pas compter sur le double. Pas éternellement, je veux dire.
Mais je vais dire : ce jour-là, quand tu m’as montré ça, j’ai pensé à une araignée. Je voulais dire : « j’aurais aimé être un boiteux, moi aussi, pour qu’on soit avec la même douleur, ensemble ! ». Et… Je ne l’ai pas dit… Et maintenant, c’est trop tard… C’est trop tard. Le frêle petit papillon, de même que le moustique qui zézayait à l’autre bout de la chambre abandonnée, ou bien, téméraire, imprudent, venait tout près de ma joue, sont maintenant des souvenirs. Trop tard. L’araignée, elle, avait raison, était là au moment précis où il fallait être là. Et maintenant, elle va continuer son œuvre, jusqu'à ce qu’un jour il ne reste plus rien, plus de fonctionnaires à muter. Elle pliera alors sa toile, fil après fil, et partira tendre ailleurs son abominable piège mortel.
Nejma ! Nous avons dû faire beaucoup de bruit, en parlant de nos projets. Elle n’attendait que ça, l’araignée. Ma locatrice.
Tout seul, sans Nejma et sans boiter, j’avance.
Il me semble.
Cette nuit, je vais m’efforcer de ne pas dormir pour ne pas subir l’horrible cauchemar qui ne me quitte plus depuis des années. Cette nuit, je penserai à celle qui ne pouvait pas courir, mais qui savait, les ailes déployées dans la chaleur de la lumière, inventer sa danse majestueuse. Peut-être viendra-t-elle me rejoindre, enfin, me montrer comment écraser la répugnante araignée qui m’avait privé de Mon Etoile, ma petite Boiteuse restée là-bas.

P.-S. : J’ai eu, l’autre jour, toutes les peines du monde à empêcher ma femme de ménage de nuire à Arachné. Elle voulait la déloger manu militari, jurant de lui apprendre à tisser dans le cimetière des arachnides. Munie d’un balai, elle cherchait à pénétrer dans la chambre abandonnée. J’ai eu beau lui expliquer que sans Arachné, je ne pourrais plus jamais affirmer avoir une araignée au plafond : rien à cirer. C’est alors que j’ai sorti l’argument imparable qui consistait à parler de « baraka » et de porte-bonheur. Il fallait voir comment la dame s’est alors radoucie ! Un miracle ! Quelque chose me dit qu’ils vont devenir très amis, ces deux êtres.
  © Printemps 2009Mohammed Benjelloun  – Tous droits réservés.