Ne cours pas Max !
Pierre Mangin
Lauréat du concours Bonnes Nouvelles/Une Nouvelle Par Jour (2008) : 1er Prix
Chaque matin, Maman me fait les mêmes recommandations :
— Ne cours pas Max ! Tu pourrais te faire mal. Et ôte les mains de tes poches
quand tu marches. Tu imagines si tu tombais ? Tu ne pourrais pas te protéger et
tu te blesserais. Ta jolie petite figure serait toute abîmée. Et sois
prudent ! Surtout sois prudent…
Tous les jours, les mêmes inquiétudes, les mêmes conseils.
Alors je descends les trois étages lentement. Maman ne me permet pas de prendre
l'ascenseur. Et si elle m'entendait courir dans l'escalier, elle serait capable
de je ne sais quoi. D'hurler par la fenêtre, de me gronder devant tout le monde,
de dire à tous les voisins que je suis un mauvais garçon.
Dans la rue je ne me retourne pas. Elle me
regarde, je le sais. Je sens ses yeux sur mes épaules. Mais je ne me
retourne pas. Je traverse au feu, j'attends docilement que le petit bonhomme
soit vert. Je marche sur le trottoir en me poussant pour laisser passer les
personnes âgées. Je suis un garçon bien élevé. Mais je ne me
retourne pas. Je marche ainsi jusqu'au bout de la rue. Au carrefour je tourne à
droite. À la fenêtre de la cuisine, Maman guette. Je le sais. Elle espère que je
me retourne pour lui faire un signe de la main. Mais je ne me retourne pas.
Ne cours pas Max ! Peut-être agite-t-elle la main quand même… Ça je ne le sais
pas : je ne me retourne pas. Peut-être aussi ferme t'elle la fenêtre en
pleurant. Maman pleure souvent.
En début d'année je lui ai dit :
— Maman, je suis en cinquième maintenant. Je suis un grand, je ne veux plus me
retourner trois fois dans la rue pour te faire un coucou. C'est fini.
— Tu es grand ! Mais bien sûr que tu es grand mon tout petit ! Mais tu seras
toujours mon bébé !
Et elle m'a serré dans ses bras. Je n'aime pas quand elle me serre dans ses bras. C'est être un bien mauvais garçon de dire ça. Pourtant j'aime Maman. Mais elle est comme un lit douillet, en hiver quand il fait très froid. Un lit avec plein d'édredons. Une montagne d'édredons. On se glisse dans le lit, on est bien. Protégé. Et puis au bout d'un moment on a chaud. Beaucoup trop chaud. La montagne d'édredons nous écrase. On devient couvert de sueur, moite. Et on ne peut plus bouger. Pas moyen de s'extirper du lit. Et on étouffe. Voilà, elle est comme ça Maman, étouffante d'amour. Je ne lui en veux pas. Ce n'est pas tout à fait de sa faute. La vie ne l'a pas gâtée. Mon père est mort, pulvérisé dans l'explosion d'une pompe à béton. Je n'avais pas deux ans. Il paraît que dans son cercueil il n'y a que des morceaux. Et mon grand frère s'est pendu quelques semaines plus tard. Il avait dix ans. Les morceaux, il n'a pas supporté. Pour mon père et mon grand frère je ne suis pas trop triste : je ne m'en souviens pas. Pour moi c'est juste des photos et deux grosses pierres grises au cimetière. C'est aussi tout ce que me raconte Maman. Souvent elle me parle d'eux pendant des heures. Je n'aime pas trop, elle finit toujours par pleurer. Elle veut me donner des souvenirs, je crois… Les siens.
Souvent Maman dit que je suis sa seule raison de vivre. Que si je n'étais pas là
elle serait déjà partie, que rien ne la retiendrait ici-bas.
— Je comprends Maman. Je comprends… Mais je suis grand et je ne veux plus me
retourner trois fois dans la rue quand je vais au collège. Je suis grand et je
ne connais aucune pompe à béton. Et je ne veux pas me pendre. Je veux vivre
Maman ! Je veux vivre !
L'an passé elle m'accompagnait au collège. En sixième ! J'avais dû lui tenir
tête pour qu'elle ne me prenne pas par la main jusqu'à la salle de classe…
Alors elle me laissait devant l'entrée en me disant trois fois :
— À ce soir mon petit ! Sois bien sage et travaille bien !
Du coup les autres se payaient ma tête. J'étais le petit, le chouchou à sa maman
et j'en passe. Il m'a fallu régler le problème avant de devenir définitivement
le souffre douleur du collège. Pour ça, j'ai eu une petite idée…
À une récré de dix heures j'ai volontairement bousculé Jessie, un grand de
quatrième. Jessie était toujours à me filer des coups en douce et aussi à se
moquer de moi devant les autres.
Je l'ai bousculé et aussitôt j'ai dit en le regardant dans les yeux :
— Ho ! J'ai pas rêvé ? Tu m'as bousculé, là ? Jessie s'est tourné vers les
autres en se marrant, pas du tout impressionné :
— Hey ! Les gars ! Regardez ce bâtard qui me cherche des noises !
Il n'a pas eu le temps d'en dire plus. Je me suis rué la tête la première sur
son bide. Avec la douleur, Jessie s'est plié en deux. Et moi, hop ! Un direct du
droit, un crochet du gauche. Jessie saignait du nez et de la lèvre mais il n'a
pas pu riposter, le pion était sur nous…
Au conseiller principal d'éducation j'ai dit que Jessie avait insulté mon père.
Ce n'était pas vrai mais Jessie a une sale réputation et aucun témoin n'a voulu
se mouiller. Le proviseur a été ferme : s'il entend parler de Jessie encore une
fois, il le fait lourder du collège. C'est vrai quoi… On n'insulte pas les
morts…
Après j'ai dit à Maman qu'elle ne pouvait plus m'accompagner au collège.
Sinon les autres seraient méchants avec moi et ils chercheraient à me faire du
mal. Je ne sais pas si elle a compris mais elle a bien voulu. En échange je me
retournais trois fois dans la rue.
Une fois au pied de l'immeuble.
Une fois au milieu de la rue.
Une fois au carrefour, juste avant de tourner vers la droite et de disparaître.
Mais cette année je ne me retourne plus.
Notre professeur de Français, Mademoiselle Narcisse, organise un voyage de fin
d'année. Les châteaux de la Loire. Chambord, Amboise, Chenonceaux, Azay le
Rideau. Elle nous dit que cette région est le berceau de la langue française, le
pays de Villon, Rabelais, Ronsard, Descartes, Balzac et tant d'autres. Pour elle
c'est là que tout a commencé. Trois jours en autocar, toute la classe ensemble.
Visite de châteaux, de musées, une demi-journée de sport avec parcours dans les
arbres, piques niques tous les midis, le soir on mangerait au lycée de Blois,
les garçons dormiraient tous dans le gymnase sur des matelas par terre et les
filles dans des chambres vides de l'internat…
Ce voyage j'en rêvais… J'en ai tout de suite parlé à Maman. Sans attendre
d'avoir les papiers.
— Non, non, non, non, non, non, non….
Elle ne faisait que dire ça :
— Non, non, non, non, non, non, non….
En secouant la tête de droite et de gauche.
J'avais beau donner plein d'arguments valables, toujours la même réponse :
— Non, non, non, non, non, non, non….
Et dans ses yeux, une peur panique. Bien sûr, pour elle ça faisait beaucoup.
Elle ne m'accompagne plus au collège. Je ne me retourne plus dans la rue. L'idée
que je parte trois jours, c'était trop.
Ce voyage j'en rêvais. Mais ce n'était plus la peine d'en parler.
Mademoiselle Narcisse cherchait cinq ou six parents pour accompagner le voyage.
Ça je ne l'ai pas dit. Ce voyage j'en rêvais. Mais si Maman
l'accompagnait, ce ne serait plus un rêve. Elle allait m'étouffer et ce serait
un cauchemar.
Dès fois, quand Maman ne va pas bien du
tout, elle veut que je dorme dans son lit. Ce soir elle en avait pris un sacré
coup. Ça n'allait pas être facile de la calmer. Ses lexomils et ses tranxènes
n'y suffiraient pas, je le savais. Après le repas, à sa façon de me regarder,
j'ai bien compris ce qu'elle voulait. Que je dorme dans son lit, comme quand
j'étais tout petit, qu'elle me consolait de mes gros chagrins.
J'ai peur quand Maman a ses yeux là. Peur
de ce qu'elle peut imaginer pour se faire du mal. Peur que tout bascule. Alors
je dors avec elle. Je mets ma tête contre son épaule, elle me caresse les
cheveux doucement en murmurant « Mon petit… Mon tout petit… » Et puis elle finit
par se calmer et s'endormir.
Tout doucement je retire son bras autour de moi et je m'en vais. Maman est tout
ce qui reste de ma famille. Je ne lui en veux pas, la vie ne l'a pas gâtée.
…/…
Demain c'est les vacances de novembre. Mademoiselle Narcisse nous a distribué
les papiers pour le voyage. À la fin du cours elle m'a demandé de rester.
— Ta maman voudra te laisser partir en voyage Max ?
Mademoiselle Narcisse est très gentille. Elle comprend tout un tas de
trucs sans qu'on ait besoin de lui dire. Pour Jessie, en sixième, je crois
qu'elle a deviné la vérité. Mademoiselle Narcisse continuait :
— Tu sais, si tu veux je peux lui parler. La convaincre de te laisser partir.
— Oh non ! Mademoiselle. Ce n'est pas la peine ! Je crois qu'elle voudra bien,
j'en ai déjà parlé avec elle.
— Tant mieux Max… Tant mieux. Je serais vraiment contente que tu puisses venir
avec nous. Si tu es embêté, il ne faut pas hésiter à me demander de l'aide.
J'ai quitté la classe le cœur tout emballé. Mademoiselle Narcisse veut vraiment
que je fasse partie du voyage. Elle est si jolie !
Ce voyage j'en rêve… Et je suis bien décidé à le faire.
Ce matin c'est le départ. Ce que je suis
content ! Toute la soirée d'hier j'ai regardé mon sac. C'est moi qui l'ai fait.
Ô ! Peut-être il est un petit peu gros… Trois jours, ce n'est pas rien. J'ai
préparé mon sac comme Maman l'aurait fait. En y enfournant trois fois trop de
vêtements. Et des pantalons de rechange si je me salis, et des pulls s'il fait
froid, et une écharpe de laine pour le soir…
Ça n'a pas été facile. Il y en a eu des cris et aussi des larmes. Mais dans la
vie tout peut s'arranger. Toujours. Il suffit de le vouloir très fort, de
s'accrocher à ses rêves pour qu'ils finissent par se réaliser.
Dans la rue j'ai eu envie de me retourner… Mais j'ai tenu bon. Mon gros sac
soigneusement rivé à mes épaules, mon petit sac – celui pour garder dans le car
– ballotant sur mon ventre, j'étais libre comme jamais encore je ne l'avais été.
Le car nous attendait à six heures trente devant le collège. Mademoiselle
Narcisse nous avait fait la leçon longuement :
— Surtout ne soyez pas en retard. Nous ne pouvons pas nous permettre d'attendre
les retardataires. C'est bien compris ? Six heures trente précises devant le
collège !
Au fond je savais que mademoiselle
Narcisse attendrait… Elle n'est pas si sévère. Moi, j'étais plutôt en avance. Et
plutôt content aussi. Parce que devant le collège, je peux vous dire que des
parents, il y en avait ! Ils étaient tous là, à accompagner leurs rejetons. Je
suis passé devant eux, en prenant mon air important. Je ne veux pas être méchant
mais bon, une petite revanche qui ne coûte rien… Mademoiselle Narcisse semblait
surprise que je sois seul.
— Vous savez, si Maman m'accompagne elle est capable de pleurer quand le car va
démarrer… Vraiment, il valait mieux que je vienne tout seul.
Mademoiselle Narcisse comprenait.
Le deuxième jour du voyage Mademoiselle Narcisse est venue me trouver :
— C'est curieux tout de même… Presque tous les parents ont téléphoné pour savoir
si tout se passait bien et ta maman ne l'a pas fait…
Là, j'ai un petit peu menti.
— Je l'ai appelée avec le portable de Nicolas, pour qu'elle ne s'inquiète pas.
Je n'aime pas mentir à mademoiselle Narcisse. Elle est tellement gentille !
Mais dès fois les choses sont trop difficiles à expliquer. Alors un mensonge et
tout est réglé.
Ce voyage jamais je ne pourrai l'oublier. Trois jours, trois jours de
bonheur absolu. Le bonheur, en premier, c'est d'être loin de Maman. Ô, je sais
bien… Il faut être un mauvais garçon pour parler ainsi. Je ne suis pas un
mauvais garçon. Simplement, quand Maman est là, je n'ai pas cinq minutes de
tranquillité.
Pas cinq minutes pour souffler, être un peu seul. Vivre pour moi, selon ce que
je pense. Et en douze ans, trois jours sans subir ses excès de larmes et de
baisers, jamais je ne l'avais vécu. Pas même une seule soirée… Faut me
comprendre, ce n'est pas facile de grandir avec un tel poids d'amour sur ses
épaules. Tout cela est si lourd.
Mademoiselle Narcisse est très gentille.
Elle s'intéresse à moi, elle se fait du souci pour moi, je le vois bien. Elle
aussi a plein d'amour à donner. Mais comment dire ? Ce n'est pas pareil ! Elle
n'étouffe pas…
En descendant du car j'avais le cœur gros.
Le voyage était fini. Il restera comme une parenthèse dans ma vie. Une
parenthèse de bonheur. Trois jours sans souci… Les seuls de ma vie. À l'arrivée,
mademoiselle Narcisse a froncé les sourcils en me regardant. Tous les parents
étaient là sauf Maman. Je savais ce qu'elle pensait.
— Si elle était venue elle m'aurait serré dans ses bras tellement fort en
pleurant beaucoup… Les autres se seraient moqués. J'aime autant qu'elle ne soit
pas venue. Ce voyage était tellement merveilleux…
Mademoiselle Narcisse comprend ces choses là.
N'empêche… Arrivé dans ma rue, au pied de l'immeuble, j'ai regardé la fenêtre de
la cuisine. J'aurais été tellement content que Maman l'ouvre pour me faire
signe… Elle ne le fera pas. Je le sais.
Mon sac est encore plus lourd qu'à l'aller. Je rapporte tellement de souvenirs
que j'ai dû tasser et tasser les vêtements pour tout loger. Mais je ne prends
pas l'ascenseur. Maman n'aimerait pas.
Je l'ai trouvée comme je l'avais laissée.
Bien sûr, elle ne peut pas bouger.
C'est à cause de tous ces médicaments. Le dimanche avant le voyage je lui ai
tout avoué. Les papiers que j'avais remplis en imitant sa signature, le départ
le lendemain, six heures trente devant le collège, trois jours à visiter les
châteaux de la Loire.
Maman pleurait, criait, hurlait des choses horribles. Que j'étais un mauvais
garçon, que je finirai par la faire mourir de chagrin. Rien ne la calmait.
Alors je lui ai donné un médicament. Et puis un autre. Et encore un autre. Tout
ce que j'ai trouvé dans l'appartement. Tranxène, Lexomil, Temesta, Rohypnol,
Valium… Tout…
Je l'ai aidée à se coucher. Elle ne criait plus. Elle était toute molle, toute
sans force. Et puis elle s'est endormie. Mais elle faisait du bruit avec sa
bouche.
Des bulles avec sa salive. Même ça c'était devenu insupportable. Le petit
crépitement des bulles qui éclatent. C'était aussi insupportable que ses cris ou
ses larmes. Je ne pouvais plus l'entendre. J'ai pris son oreiller, pour le poser
sur sa tête. Pour empêcher les bulles d'éclater. C'était juste pour avoir du
silence. Mais après j'ai appuyé, appuyé de toutes mes forces.
Maintenant Maman ne bougera plus jamais.
Elle a fini de pleurer. Fini aussi de m'étouffer. Mais moi je sens bien qu'elle
va me manquer. Que la vie va être encore plus dure, encore plus triste.
Et cette envie de pleurer au fond de la gorge.
Un jour mademoiselle Narcisse m'a donné
son numéro de téléphone. Le numéro de son portable. En me faisant promettre de
l'appeler si j'avais un gros problème. À n'importe quelle heure du jour ou de la
nuit. Je me souviens, c'est ce qu'elle a dit.
Ce soir il me faut le faire.
Garder un secret comme le mien, depuis dimanche, c'est beaucoup trop lourd. Plus
lourd encore que le plus étouffant des amours.
Je vais appeler mademoiselle Narcisse. J'ai comme une boule terrible dans la
gorge. Une boule qui m'étouffe.
J'ai besoin de dire…
Et aussi de pleurer. De beaucoup pleurer…
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