Naissance
Françoise Urban-Menninger
Il eut fallu que le temps s'arrêtât à cet instant précis dans cette salle
blanche, immaculée tel un lys, où seul le silence disputait les lieux à la
lumière.
Elle était arrivée ronde et lourde, tel un fruit d'automne, mûri et gorgé de
soleil. Lui, l'accompagnait, à la fois fier et anxieux, une valise à la main.
L'enfant qu'elle portait les avait tant rapprochés qu'ils vivaient ce moment en
parfaite symbiose, dans un cocon où chaque fibre les entrelaçait davantage l'un
à l'autre.
Dans la salle de travail, ils se regardaient. Il lui tenait la main, elle la
serrait au rythme des contractions qui la soulevaient dans une ondulation
régulière de tout son être et venaient s'échouer et se dissoudre aux creux de
leurs mains jointes. Elle sentait venir la vague, d'abord étonnamment douce, à
la frontière du plaisir, puis insinuante, insidieuse, enfin si chargée de
violence parfois, qu'elle en était submergée, jusqu'à en avoir le souffle coupé.
Mais bientôt les vagues se rapprochèrent, grossirent pour se muer en lames de
fond qui l'assaillirent sauvagement. Un nœud la liait et la déchirait dans le
même temps, au fond d'elle-même où se jouait un duel dont elle sentait avec
effroi l'échéance lui échapper.
Des heures ainsi passèrent où, exténuée, elle n'offrait plus que son visage
défait. Il ne cessait de l'encourager, mais il sentait que leur osmose n'était
plus complète. La main qu'il serait dans la sienne n'appartenait plus tout à
fait à la même femme.
Il sentait avec inquiétude qu'au paroxysme de chaque contraction, elle le
quittait pour un monde qui lui était inconnu et qu'il ne connaîtrait jamais.
Elle glissait au-delà des mots, des images, des sensations familières...Il
découvrait dans ses yeux des lueurs, des teintes nouvelles. Le vert profond
virait tantôt au gris presque pâle des étangs pris sous la glace en hiver,
tantôt au bleu trop limpide des ciels d'été.
Le visage n'était plus le même. Les cheveux épars encadraient un masque de
théâtre où les traits tirés à l'extrême évoquaient quelque actrice de la
tragédie grecque.
Honteux de ces pensées qu'il se devait de ne pas avoir en ces circonstances, il
se faisait plus tendre et lui chuchotait à l'oreille des mots doux et sucrés
comme des baisers.
Cet enfant qu'elle avait tant désiré, cette promesse de bonheur tant attendue
lui semblait maintenant une épreuve interminable, à peine imaginable, et elle en
venait malgré elle à haïr et l'enfant et l'homme qui l'avait conçu.
Des hommes et des femmes en blanc tentaient de la raisonner avec des phrases
convenues qu'elle n'entendait plus. Que venait faire la raison dans cette farce
immonde de la douleur?
Mourir...Elle aurait voulu rouler dans le silence voluptueux des murs blancs, se
fondre dans le rien qui l'attirait, où toute souffrance semblait s'abolir dans
un néant paisible.
Duel de mots, duel de jambes écartées sur la vie et la mort. Dualité d'un ventre
entrouvert sur la création sans cesse renouvelée du monde par lui-même.
Avait-elle encore envie de lutter?
Il fut un moment où elle ne sut même plus ce qu'ils faisaient là avec leurs
têtes grimaçantes toutes penchées sur son son corps écartelé.
Elle ferma les yeux. La mer déjà l'accueillait dans le clapotis de son ventre
bienheureux et fécond...
Puis cette voix, par-dessus les autres, peut-être venue du tréfonds d'elle-même:
-L'enfant, pensez à l'enfant! Concentrez-vous sur cette pensée! L'enfant...
Alors, elle le vit.
Elle le vit courir sur la plage, dans le soleil, à la rencontre d'elle-même et
de son père.
Elle le vit dans les menus moments de bonheur qui composeraient désormais leur
existence et en feraient sa richesse essentielle.
Alors son instinct de vie la souleva dans un ultime ressac si puissant que, dans
un dernier cri, l'enfant naquit.
Elle regardait l'enfant qui, avec avidité, tétait son sein. Il était doux et
tiède comme un oiseau tombé du nid. Elle l'enserrait d'un bras tandis que de sa
main dégagée elle lui offrait tel un fruit, l'orbe de son sein qu'elle pressait
contre ses lèvres.
Lui, les observait. Heureux mais frustré d'une intimité dont il se sentait
exclu.
Dehors, les arbres scintillaient sous la lumière automnale qui les nimbait. Elle
portait l'enfant dans ses bras et lui parlait tout bas.
Lui, il les suivait, les couvant du regard, une petite valise à la main.
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2009
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