Yves Aillerie
La pluie cessa à quatre heures du matin et un vent d’ouest balaya les rues
vides. Il ne lui restait que quelques mètres à parcourir. Une voiture passa en
silence. Les pneus faisaient un bruit de succion sur le bitume mouillé.
L’éclairage blanc de l’entrée du 54 donna un peu de relief au véhicule qui
finalement s’arrêta au feu rouge, au bout de la rue. Il le suivit des yeux,
s’arrêta un instant, trouva la rue étrangement propre. Au bout, les phares de
l’auto et le feu qui passait au vert donnaient à la nuit une quiétude gaie et
colorée, inhabituelle. Il était bien. A gauche, l’hôpital St Joseph ; il y avait
probablement beaucoup de souffrance de l’autre côté du haut mur de pierre, mais
il y avait surtout le silence et le quartier était calme. A droite, une petite
maison avait résisté au temps, aux grues. Petite grille, petit mur, petit
jardin, et l’arbre qui se défendait encore. Plutôt vaillamment, d’ailleurs. Il y
avait aussi l’immeuble moderne où elle l’attendait en dormant. Cela faisait un
an, maintenant qu’il la retrouvait régulièrement mais il ne croyait toujours pas
à l’étonnante puissance de ce bonheur si doux. Il s’arrêta. Ne rien précipiter.
Savourer encore un peu l’attente de la retrouver et la tension au fond du
ventre. L’attente du sourire endormi, sourire d’enfant, le visage penché en
signe secret de bienvenu. Encore quelques minutes. Il prit sa pipe et en bourra
le fourneau d’Amsterdamer. Finalement il remit la pipe dans la poche de son
veston. Elle n’aimait pas trop l’embrasser quand il avait fumé. Elle lui avait
dit, il en avait souri, elle avait souri aussi. Qu’il avait été tendre, ce
reproche là ! Il fit les quelques pas qui le séparaient encore de l’entrée du 54
et composa le code. 9 5 3 5 A. Il entendit le clic de la première porte vitrée
et entra dans le sas. La porte se referma sur lui. De l’autre côté de la route,
appuyé contre le mur de l’hôpital, Louis l’observait et s’approcha
tranquillement. L’homme se dirigea vers le second digicode, à côté des boîtes
aux lettres. Louis posa son sac sur le trottoir mouillé. Il s’accroupit et prit
dans le sac à dos un coussin épais. Sous la porte vitrée, le vent laissait
passer quelques notes longues. Il sortit un revolver de son blouson. Un Beretta.
Avec du nacre sur la crosse. Non pas qu’il soit particulièrement attaché à
l’esthétique des objets, mais depuis qu’il tuait, il s’était habitué à cet outil
là. Il se redressa, posa le coussin épais sur la vitre. De l’autre côté, l’homme
refaisait le code devant la seconde porte en pensant aux trois étages qui le
séparaient de tant d’amour. 9 5 3 5. Il n’eut pas le temps de composer la
lettre. Il reçut la balle dans le cœur et s’effondra. Traversée par la balle, la
baie vitrée s’était répandue en morceaux minuscules. Plus besoin de code pour
rentrer. Louis avait le souci du travail bien fait, alors il s’approcha, enfonça
encore le Beretta dans le coussin, et tira une deuxième balle dans la région du
cou. Le corps eut un soubresaut inutile et prit une pause étonnante. « Il
n’avait pourtant pas l’air bien méchant », se dit Louis. Il remit le pistolet
dans son blouson, coinça le coussin dans le sac et s’en alla du côté de la rue Losserant.
Neuf heures du matin. Louis avait roulé près de cinq heures. Porte de Vanves,
périph, et puis l’autoroute. En arrivant sur la 12, il avait mit la musique au
plus fort, un CD de Sardou. Les chansons des années 80 revenaient à la mode et
c’était plutôt une bonne idée. Lui, celle qu’il aimait bien, c’était Connemara.
Pas seulement pour la musique, pas non plus pour les quelques souvenirs d’une
mission qu’il avait effectuée, là bas, en Irlande, mais surtout parce que la
nuit, quand il roulait, il essayait de chanter encore plus fort que Sardou. Et
quand il chantait fort comme ça, dans les aigus, il restait éveillé et pouvait
rouler des heures et des heures. D’ailleurs, qu’est-ce qu’il est devenu O’Connelly
? Depuis quelques temps, il n’entendait plus parler de l’IRA. C’est ça, la vie.
On se rapproche, on s’éloigne. « Là bas, au Connemara, on dit que la vie c’est
une folie, et que la folie … ». Louis baissa le son sans attendre de savoir ce
qu’on pouvait bien faire de la folie.
La Laguna entra dans le bou rg. « Aux Jonquilles, Hôtel Café-Restaurant». C’était
écrit en gros au dessus de la porte. Le bâtiment avait su éviter l’ombre de la
grande église, et recevait sur sa façade fleurie toute la vigueur timide de ce
matin d’avril. La salle était assez large et peu profonde. Un bar en habillait
un mur. Louis choisit une table, au fond, à droite. Dos au mur, bien sûr pour
bien voir, tout le temps, et observer. Comme partout, les éternels deux poivrots
commandaient une autre bière. Jeunes, pourtant. C’est quoi, la vie de ces types,
se demanda Louis, avant de se rendre compte qu’il s’en moquait complètement. Non
loin, le spectacle paisible d’une toute jeune fille, le walkman sur les
oreilles, une partition coincée sous le chocolat chaud. Elle était mignonne dans
ses habits de printemps. Un tissu léger et fleuri cachait ses formes ébauchées
d’adolescente. Une veste en lin clair, des lunettes trop larges cachaient ses
yeux. Concentrée, elle marquait les notes en posant en rythme ses doigts sur la
table, les lèvres disaient la musique, sans bruit. Louis se souvint qu’il avait
joué du piano, lui aussi et qu’il était plutôt agile sur les touches blanches et
noires. Il y a combien : 20, 25 ans ? D’ailleurs, dans la Laguna, il aimait
écouter Skiban en se disant qu’il aurait pu jouer ces airs là.
« Un grand crème et une baguette beurre, s’il vous plait », demanda t-il à la
serveuse qui s’était approchée, une brune solide serrée dans un grand tablier
blanc. Au dessus du comptoir, la télé était allumée. Sur l’écran, des soldats
couraient, des enfants pleuraient, des hommes allongés sur une route, et partout
cette couleur ocre sable qui se posait sur toutes les images de la guerre.
C’était l’actualité. Ou du moins les actualités, comme on disait, avant. Louis
n’était pas vraiment fatigué mais il sentait sur ses épaules le poids de cette
nuit sans sommeil. Pas tellement le manque de sommeil, d’ailleurs, mais toutes
les images de nuit qui se bousculaient sans trêve. Le message, la recherche,
l’attente, l’homme tombé, le périph trop éclairé, la nationale, la lumière qui
se lève. Tous les plans amers du film de sa nuit se superposaient dans ses
pensées, alimentaient une grande lassitude.
Un visage blond s’afficha sur l’écran de la télé silencieuse. Jolie, la
présentatrice. Belle et irréelle comme les princesses des livres d’enfants. «
Finalement, Cendrillon je la préfère avant le bal » se dit Louis, bêtement. Elle
avait de grands yeux, trop grands, trop bleus, posés trop près du sourire de
cire. Dans sa tête, et sans un mouvement, Louis visa l’œil droit, sans
précipitation, comme à l’entraînement. « ffui ping ! » Assourdi, et dans sa tête
uniquement, il entendit néanmoins la première balle partir et atteindre la
première cible. Il ajusta mentalement l’œil gauche. Immobile. «ffui ping » . Les
deux cibles avaient été atteintes. Pas mal, se dit Louis. Dans sa tête, la télé
affichait maintenant le sourire des deux trous noirs.
La serveuse amena le café.
Louis déjeuna lentement. Commanda un autre crème, mangea une autre baguette
beurrée. La jeune fille au walkman ferma son cahier de notes, posa quelques
pièces sur la table et sortit. Louis la suivit des yeux. La pièce s’obscurcit
une seconde lorsqu’elle franchit la porte. Louis se sentait engourdi. Hésitant,
aussi. Il n’avait pas tellement envie de rentrer. Pas envie de se retrouver seul
dans la maison immobile, le jardin immobile, le village immobile. Les cloches de
l’église se mirent à sonner. Louis regarda à sa montre. 9:45. Sur un fauteuil
roulant, une jeune femme approchait vers lui. Comment ne l’avait-il pas
remarquée avant ? « Mauvais signe, mon bon. Tu vieillis », se dit-il, déjà sur
ses gardes.
« Monsieur, est-ce que vous pourriez m’aider, s’il vous plait ? Je voudrais
aller à l’enterrement qui va commencer, bientôt, là, à l’église en face. Et il
n’y a pas de rampe d’accès pour les fauteuils comme le mien. Est-ce que vous
voulez bien m’accompagner ? »
Quel âge pouvait-elle avoir ? Près de quarante ans, peut-être ? Elle était très
brune. Vraiment très brune, et ses cheveux tout raides encadraient un visage
très blanc. « Elle a dû être esclave de Pharaon, il y a quelques siècles », ne
put s’empêcher de sourire Louis. Elle était courbée, un peu cassée, posée là sur
la toile de son fauteuil. Un pantalon de toile rouge, un blouson de cuir fauve.
Tout son corps était caché dans ses vêtements trop larges.
« Mmm!». Elle sourit. Louis paya son café, se leva, posa ses deux mains sur la
mousse des poignées et poussa doucement le fauteuil vers la lumière. Ils
traversèrent la place pavée. La montée des marches de l’église fut un peu
délicate. « Le plus facile, c’est de poser votre pied sur la barre et de
basculer le fauteuil pour lever les roues avant. »
L’église était pleine. « Vers l’avant, s’il vous plaît », souffla t’elle. Ils
remontèrent tout en haut de la nef. Louis avait du mal à imaginer sa propre
image dans une église, avec cette handicapée. « Là. C’est bien ! » Elle se
tordit le cou pour le regarder. Elle lui sourit. «C’est très gentil. Merci
infiniment. Je m’appelle Lucille. J’espère que je ne vous ai pas trop retardé.
Ça ira, maintenant.» Elle sourit encore.
Dans l’allée centrale, le cercueil avançait lentement, suivi des membres de la
famille proche. D’où elle était, Lucille voyait bien le cercueil, posé
maintenant sur de courts tréteaux. La cérémonie commença. Lucille avait baissé
la tête. Debout derrière elle, Louis la regardait. Parfois, elle posait ses
mains sur son visage et ne bougeait plus du tout. Un officiant, en chaire,
évoquait la vie du mort. Il s’appelait Renaud. Une vie de générosité, une vie
heureuse, apparemment. Où était la faille? Il était question des visites qu’il
faisait dans les hôpitaux, les repas qu’il portait aux vieux, dans les maisons,
… . Où était la faille ? Il était question de la longue maladie de sa femme,
qu’il avait aimée, soignée, patiemment, jusqu’au bout. Où était la faille ? Il
était question d’un accident de la route, de son fils mort, du chagrin. « Il
croyait à la bonté fondamentale de l’homme, il croyait à la bonté de chacun pour
l’avènement d’un monde meilleur… » disait l’homme. « Connerie ou naïveté ? » se
demanda Louis. Au fur et à mesure que le temps passait, les silences
paraissaient plus denses, les chants étaient chantés plus forts. Louis s’étonna
des visages tristes, des bouches qui s’ouvraient larges pour chanter fort. Il
regarda l’organiste qui se démembrait, les mains qui jouaient à droite, les
pieds qui jouaient à gauche. Après la prière, des chœurs s’élevèrent des
haut-parleurs. Étonné, Louis reconnut une interprétation inhabituelle de Madame Butterfly. « Il va falloir que je me remette à sortir, pensa t-il, je ne connais
plus rien »
Avant que le corps ne sorte de l’église, le prêtre invita les participants à
venir défiler devant le cercueil. Une longue file se forma, avança doucement.
Lucille posa les mains sur les roues du fauteuil, commença à rouler. Louis
reprit les poignées et poussa. Lucille se retourna et sourit. « Je vous croyais
parti, souffla t-elle. Vous êtes gentil ». Louis remarqua les yeux rouges.
Arrivés devant le cercueil, Lucille s’arrêta, prit un peu d’eau claire dans le
bol, en envoya quelques gouttes et posa sa main sur le bois de la boîte. En la
ramenant à sa place, Louis voyait les épaules se soulever en hoquets le visage
dans les mains. « On s’en va, maintenant, vous voulez bien ?» Le soleil les
éclaboussa à la sortie de l’église. Louis s’arrêta et fit face au fauteuil,
regarda Lucille. Le soleil dans les larmes des filles, c’est toujours surnaturel
et sublime, pensa t-il.
« Et vous voulez aller où, maintenant ?
- Peu importe, mais, s’il vous plaît, je voudrais ne plus être là quand ils vont
tous sortir.
- OK. Vous avez une voiture ?
- Non, bien sûr. Je suis venue en train, puis en car.»
Ils se dirigèrent vers la Laguna. Louis ouvrit la portière passager. « Ça va
aller ? ». Elle baissa l’accoudoir du fauteuil, le colla au siège de la voiture
et se glissa à l’intérieur. Louis referma la porte, replia le fauteuil et le
rangea dans le coffre. Comme les porteurs sortaient le corps de l’église, la
voiture quittait le bourg par la route qui descendait en lacets vers la rivière.
Ils rejoignirent la nationale. Lucille pleurait. Des larmes coulaient en silence
sur ses joues. Louis lui tendit quelques mouchoirs qu’elle saisit machinalement.
« Excusez moi, dit-elle.
- Pas de mal. On va rouler un peu et on s’arrêtera pour manger». Elle ne
répondit pas. Lui sourit.
Du piano, dans l’autoradio. Skiban, encore. “Je voudrais bien savoir ce qu’ils
diront de moi, lorsqu’ils m’enterreront. D’ailleurs, il n’y aura pas de
cérémonie. Et il ne viendra personne. Juste un flic, peut-être, pour être bien
sûr que je suis bien en terre ! ». Midi, puis midi trente. L’océan n’était plus
très loin, maintenant. La voiture s’arrêta dans une petite cour de restaurant. «
Je vais voir s’il y a de la place ». Louis revint presque immédiatement, ouvrit
la portière à Lucille. « Je vous porte ou on ressort l’engin ? » Sans attendre
la réponse, Louis glissa un bras dans son dos, un bras sous le pantalon. Le
pantalon était pratiquement vide. Il sentit une jambe, une seule, même pas
entière. « Hey !!! » fit Lucille. Elle s’agrippa à son cou. Il la trouva légère.
Sans forcer, Louis entra avec elle dans la salle sombre du restaurant. Il
choisit une des tables du fond, posa Lucille sur une chaise et enleva son
blouson qu’il posa sur le dossier.
« Vous êtes gentil. Merci.
- Vous l’avez déjà dit. Et je ne suis pas gentil.
- Vous savez, je n’ai pas l’habitude d’être assise sur une vraie chaise. Ça va
faire quatre ans que je suis assise dans mon fauteuil.
- Vous n’êtes pas obligée de parler, vous savez.
- Je sais. Mais aujourd’hui, c’est pas pareil. Celui qu’on enterrait,
aujourd’hui, c’est Arnaud, le père de mon fiancé.
- Ah ! »
Le patron du restaurant amena d’autorité deux cocktails maison. Il prit la
commande en parlant fort.
Elle leva son verre. « Merci de m’avoir amenée ici. C’est bien, ici, et puis ça
me change tellement. » Il leva son verre, le fit tinter contre le verre de
Lucille.
«Je ne sais même pas comment vous vous appelez ?
- Je m’appelle Louis ». Il la regarda. Il réalisa que c’était la première fois
que leurs regards se croisaient vraiment. Était-elle jolie, ou simplement
commune? Il ne savait pas vraiment et décida que ça n’avait pas d’importance. Il
s’en moquait complètement. Sur son cou un peu penché, un peu cassé, le visage de
Lucille était triste, fatigué, probablement. Mais il aima le regard.
« Vous l’aimiez bien, ce type ?
- Je crois que l’accident nous avait rapprochés. Jérôme, mon fiancé, était le
fils unique d’Arnaud. Il faut comprendre : lui, il avait perdu son fils, moi
j’avais perdu mon fiancé.
- … Et vos jambes.
- Et mes jambes, oui. Vous savez, je me suis habituée et Arnaud s’arrangeait
pour que je ne m’ennuie jamais. Il me téléphonait chaque jour, ou venait me
voir. On parlait de tout, il faisait tellement de choses. Alors, il me faisait
aussi faire plein de trucs.
- Par exemple ?
-Ben, par exemple, je lisais tout haut des romans qu’on enregistrait sur
cassettes. Pour les aveugles. Et finalement, la vie était vivable. Sans projets,
mais pas difficile.
- Mmm ! Et Arnaud, de quoi est-il mort ?
- Crise cardiaque ! Il était devenu fragile, depuis la mort de Jérôme.»
- Mmm ! »
Louis aima particulièrement les anguilles. En fait, c’est pour ça qu’il aimait
tant les escapades en province. Les grenouilles ici, les asperges là. Le St
Julien en Bordelais, et là, près de ces marais, les anguilles. Aux pruneaux.
« On va aller près de la mer, après, dit-il ». Lucille ne répondit pas. Elle
sourit.
« Pourquoi vous faites tout ça pour moi ?
- De toute façon, j’y serais allé sans vous, à la mer. J’ai du temps et envie de
me baigner. Alors, vous voyez, je ne fais pas ça pour vous».
La voiture roulait maintenant le long de la côte de granit, doucement. Les
quelques maisons, au bord de la route avaient fermé leurs volets. Ce n’était pas
encore la saison. Au détour d’un virage, la voiture croisa des flics, sur le bas
côté, les yeux dans le radar jumelles. Sur la gauche, quelques impasses
s’enfonçaient entre les rochers. Le soleil très haut faisait la mer très bleue.
Clignotants. La Laguna roula quelques instants sur le sable qui recouvrait le
goudron, puis s’arrêta devant la barrière de bois. « Nous y voilà » dit Louis.
Il coupa le contact, ouvrit la porte. Le bruit de l’océan envahit la voiture.
Louis regarda Lucille et sourit. «Il va falloir encore laisser le fauteuil, on
n’a pas le choix ».
Louis fit le tour de l’auto, saisit Lucille, la souleva. Il n’eut même pas de
difficultés à fermer la voiture. Lucille n’osait pas parler ni bouger, de peur
que ses cheveux ne viennent dans ses yeux à lui. Ils marchèrent quelques minutes
vers les dunes, sur leur droite. Louis posa Lucille en bas de la dernière dune,
face à la plage.
« Le sable est chaud, c’est si bon.». Elle fit couler le sable entre ses doigts.
Il enleva ses chaussures, s’assit à ses côtés. A quelques mètres, la mer montait
et emprisonnait dans son écume quelques éclats de lumière au gré du mouvement
des vagues. La plage était presque vide. Un couple marchait rapidement, les
pieds dans l’eau. Un chien courait devant eux, s’arrêtait, se retournait pour
les regarder, attendait, puis repartait en courant.
« Si vous voulez, on ira se baigner, tout à l’heure, dit Louis.
- C’est pas possible, c’est pas possible, c’est pas possible, s’étouffait
Lucille, en riant. J’ai même pas de maillot.
- Comme vous voulez. »
Tout à l’écoute de la mer, au spectacle du chien, là bas, tout dans leurs
pensées, Louis et Lucille s’installèrent dans le silence.
« J’ai presque honte de l’avouer, et Renaud me le pardonnerait sûrement, mais je
me sens bien. »
Privé de ses jambes, le corps de Lucille bascula un peu vite et sa tête se posa
sur l’épaule de Louis. « Vous permettez ? » demanda t-elle. Louis ferma les
yeux.
Il posa sa main doucement sur le visage confiant.
« Je vous en prie ».
Louis reposa la tête de Lucille sur le sable. Elle était belle, les yeux fermés.
Il plia ses vêtements sur ses chaussures, le blouson par dessus. Un dernier
regard sur Lucille, il courut. Le froid de l’eau qui maintenant l’éclaboussait
ne le ralentit pas. Il plongea enfin, sentit la fatigue fondre soudainement et
disparaître, diluée dans l’eau salée.
Il n’entendit pas la détonation.
Il sortit de l’eau en courant, épuisé et heureux, délassé, gelé.
Lucille dormait toujours. Quelques bulles épaisses et rouges sculptaient une
fleur sombre sur le pull trop large, trop sombre. La face nacrée du pistolet
était posée dans la main blanche ouverte en calice.
Sensation étrange, Louis perçut l’étrange réalité de son cœur qui se vidait et
battait soudain dans le vide. « Non, non, non ». Ses jambes ne le portaient plus
et il tomba à genoux à côté de Lucille. Il ne pouvait détacher son regard de ses
yeux ouverts, du visage reposé. Dieu qu’elle était belle. Le sang peu à peu
revint dans le corps de Louis. Il bougea enfin, posa la main sur le visage de
Lucille, recula, regarda encore. Il n’entendait plus la mer, ne voyait plus la
forme étendue.
Louis se saisit du pistolet, l’essuya soigneusement à ses vêtements et le reposa
dans la main ouverte, en évitant le contact direct avec sa propre peau. Il
regarda encore la paume, les doigts longs, ouverts, offerts, blancs, le Beretta,
la crosse de nacre. L’écrin est décidemment plus précieux que le bijou, se
dit-il.
Il se rhabilla, remonta dans la Laguna qui partit en une longue marche arrière.
Il remit la musique à fond.
Puis coupa la radio.
Même Skiban lui portait sur le système, des fois.
© 2003 - Yves
Aillerie - Tous droits réservés.