Alain Emery
Je ne sors pour ainsi dire jamais de sous mon
parasol. Je dois dire que j’ai une peau extrêmement sensible, d’un rose presque
translucide, une peau au travers de laquelle on distingue, sans mal, les
circonvolutions - secrètes chez vous autres - de la moindre de mes veines. Et
puis je le confesse, j’aime le sentiment d’impunité que procure l’ombre.
Je n’en sors, à vrai dire, que pour goûter des bières. Des blondes, des brunes,
des rousses. J’ai bien conscience que certains verront dans cette dernière
énumération, somme toute bien innocente, un parallèle avec les chevelures des
femmes. C’est, du reste comme à chaque fois qu’on tente de me comprendre,
totalement absurde. Je pourrais dire que toutes les bières, elles, ne m’ont pas
déçues, mais ce ne serait qu’une boutade. La vérité, c’est que seules les
nuances de robes de mon breuvage favori m’intéressent et que toutes les autres
suppositions relèvent, disons le, du pur fantasme...
Je bois des bières, donc, et le reste du temps, j’observe Clara et Mario. Sans
doute l’ignorez-vous mais j’ai, pour mes congénères, un attrait d’entomologiste.
Je me délecte à les épingler avant de les percer à jour. C’est un plaisir où la
persévérance et la délicatesse, croyez-moi, ont leur place. Et je tiens là,
justement, deux superbes sujets. Communs, certes, mais superbes. Ne sont-ils pas
merveilleux, elle, avec ses longs cheveux d’un blond lumineux, ses grands yeux
verts en amande, sa peau finement dorée, tellement appétissante et lui, avec ses
mèches d’un noir profond, son air gentiment naïf, ses yeux d’un bleu un peu
mélancolique, et ses muscles roulant nonchalamment sous sa peau hâlée.
Je suis un heureux veinard, j’ai assisté à leur rencontre. Très impressionnant.
Il n’a vu qu’elle, parce qu’elle lui échappait déjà et qu’il pressentait qu’il
en serait, au fond, toujours de même et elle n’a vu que lui parce qu’elle
n’attendait rien d’autre, à cet instant, qu’un homme auquel elle puisse
s’offrir. J’ai tout de suite su comment cela finirait. Mais je n’ai aucun
mérite, cela sautait aux yeux.
Aussi n’ai-je pas été surpris lorsque la providence a fait de moi l’involontaire
témoin de leur premier baiser. Cela remonte à trois jours. C’était attendu, j’en
conviens, mais pour autant difficilement prévisible avec exactitude. Ce genre
d’effusion relève toujours un peu de l’impondérable...
C’est elle - mais vous l’aviez deviné, j’en suis sûr - qui a choisi le moment.
Ils revenaient de se baigner. Peut-être l’a t-elle pris de court ou peut-être
même n’y croyait-il plus du tout, toujours est-il qu’il a eu l’air totalement
soufflé quand elle a gobé sa bouche.
Une attitude qui m’a, je dois le reconnaître, quelque peu agacé. Comme si un
homme jouissant d’un tel charme pouvait décemment douter, ne fût-ce qu’une
seconde, du succès de son entreprise! Semblait-elle à ce point inaccessible ou
s’en était-il suffisamment épris pour craindre de la perdre? C’est un mystère.
Un mystère sans importance, notez bien...
Ce qu’il faut retenir, c’est que leur histoire aura duré trois jours.
Aujourd’hui, à l’aube du quatrième, je suis de retour sous mon parasol. Une
brume de chaleur rend confuses les montagnes et c’est comme une impardonnable
altération de la beauté. Vous ai-je dit que je suis très sensible à la beauté?
Je ne me lasse pas davantage de ces eaux turquoises où viennent plonger les
montagnes que de l’ombre tranquille des palmiers dodelinants et rien au monde ne
m’enchante plus que le lent ballet des oiseaux tropicaux...
Je suis là, au milieu de ce paradis terrestre, comme envoûté par l’odeur
entêtante des figuiers, et on pourrait croire que je somnole. Et bien non. En
fait, je guette Mario. Du coin de l’oeil.
Il attend Clara, elle est très en retard, et je le sens désemparé. Je sais qu’il
s’interroge, qu’il cherche ce qu’il a pu dire ou faire pour contrarier la belle
au point qu’elle choisisse de disparaître. C’est très masculin. Mais en
l’occurrence inutile. Et si je ne tenais pas tant aux convenances, peut-être
irais-je lui dire que Clara serait volontiers venue à son rendez-vous, qu’elle
serait venue, oui...
Si je ne l’avais pas enfermée dans notre chambre.
Je suppose que j’en avais le droit. Après tout, c’est ma femme.
Allez savoir pourquoi, cette nouvelle incartade m’a ennuyé. Je n’ai pas eu peur,
non, et je n’ai jamais, pas même un instant, songé qu’elle pourrait me quitter.
Quand on ne se fait plus, comme moi, d’illusion sur la nature humaine, on sait
que rien ne relève vraiment du hasard. En d’autres termes, disons que j’aurais
eu d’excellentes raisons de m’inquiéter si elle m’avait épousé pour autre chose
que ma fortune...
Sans doute Clara m’en voudra t-elle quelque temps mais je crois qu’au fond, elle
n’est pas fâchée d’avoir évité la scène de rupture. J’imagine qu’il n’est pas
aisé pour une femme - fût-elle comme la mienne dénuée de tout scrupule -
d’avouer à son amant qu’on lui préfère l’argent d’un nabab des plus
répugnants...
Le risque, bien entendu, c’est que Mario insiste. C’est encore une fois très
masculin. Il ne faut pourtant jamais insister. C’est idiot. Cela peut même
s’avérer dangereux...
C’est ce que tenteront de lui expliquer les deux jeunes gens que je viens de lui
envoyer. D’excellents professionnels. Un peu expéditifs, peut-être, mais, si
j’en juge par ce qui reste du dernier soupirant de mon exquise épouse, d’une
redoutable efficacité...
Je sais. Rien n’est vraiment sa faute et sans doute aurais-je dû lui expliquer
tout cela de vive voix mais je vous l’ai dit. Je ne sors pour ainsi dire jamais
de sous mon parasol...
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2007
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