Musique et gymnastique      

 

 Annie Mullenbach-Nigay


 


Au début, je n’ai rien entendu. Le mardi soir ma femme est à son cours de gym, abdos- fessiers elle appelle ça, alors moi j’en profite pour écouter de la musique. Ce soir c’était Wagner. J’adore Wagner. Le Vaisseau fantôme. A fond. Plein les oreilles, c’est comme ça qu’il faut l’écouter… Non, je ne dérange personne, je suis seul à la maison, au numéro 2 derrière vous, volets fermés. Fermé aussi pour la nuit le parc municipal à droite, et la maison de gauche, au-delà du jardin, inoccupée, à vendre. Le plus proche voisin, c’est lui, le numéro 1, en face de l’autre côté de la rue, un veuf un peu sourd et couché comme les poules, il se lève tôt le matin et boucle tout dès 7 heures du soir. Enfin, il se levait… Mais n’extrapolons pas, vous avez raison monsieur l’inspecteur, vous êtes bien inspecteur ?... c’est ce que j’ai cru comprendre tout à l’heure avec vos collègues… D’accord, les faits, rien que les faits et dans l’ordre, l’ordre, c’est votre affaire.
Donc Wagner. Et moi dans mon fauteuil, embarqué sur l’océan déchaîné, yeux fermés, tympans grands ouverts… J’ai bien entendu un petit quelque chose, quand la tempête se calme, un passage plus piano, je me suis d’ailleurs posé la question : qu’est-ce que… ? C’est que je connais le morceau par cœur, je pourrais même diriger l’orchestre… Oui, j’y viens, Je disais donc, une stridence, une dissonance, et qui ne s’arrêtait pas ! J’ai pensé à un problème de sono et je me suis levé et là je l’ai encore entendue et même encore plus distinctement… alors j’ai compris que ça ne venait pas de la chaîne Hi-Fi, une bonne marque soit dit en passant, une B…, très performante, quasiment l’orchestre dans votre salon, c’est ma femme qui me l’a offerte, pour le mardi soir… D’accord, on n’est pas là pour parler technique, je continue… j’en étais où ?... c’est que tout ça m’a sérieusement perturbé… un sifflement ! Oui, quelque chose d’aigu et de continu, sur deux notes, je connais la musique j’en ai fait quand j’étais gamin à la fanfare municipale, c’était gratuit, ça tombait bien vu qu’on était fauché à la maison… L’alarme, j’y arrive, j’ai tout de suite pensé à une alarme, surtout quand j’ai ouvert la fenêtre, ça surpassait Wagner, c’est vous dire !... et ça venait d’en face, de chez le voisin, une alarme que sa femme avait fait installer de son vivant, elle était méfiante celle-là, méfiante de tout, même de nous, enfin surtout de mon épouse, de la jalousie pure, il suffit qu’une femme prenne soin de son corps pour qu’aussitôt…mais paix à son âme, elle est passée cet hiver, la voisine, une crise cardiaque, on est bien peu de chose !...Passons, passons, oui, revenons à… Si j’ai réagi ? Bien sûr ! J’ai arrêté le Vaisseau fantôme, avec le bruit de l’alarme ce n’était pas supportable, et puis je suis sorti. Je ne pensais pas que ce soit grave, tout au plus une fausse manœuvre ou bien la sonnerie qui s’était déclenchée toute seule, ça peut arriver, ça arrive même souvent, il y a des quartiers où l’on n’y prête plus attention tellement ça sonne à tort et à travers, du moins c’est ce que j’ai entendu dire, alors, je vous le demande, à quoi ça sert ? … Ce n’était pas le cas ce soir, j’en conviens, mais je ne le savais pas encore lorsque j’ai traversé la route pour aller sonner à sa porte, la porte du voisin d’en face… Je sais, un réflexe idiot, sonner quand une alarme vous crève les tympans… mais bon, un réflexe, et c’est là que j’ai constaté qu’elle n’était pas fermée à clé, la porte !... Et alors, je ne sais pas pourquoi, un pressentiment, et pas des plus heureux… Je suis entré. Quand on commence à se poser des questions il faut aller jusqu’au bout, en l’occurrence le bout du couloir. La porte du salon était ouverte et… Oui, je connais l’emplacement des pièces, j’y suis déjà allé, le voisin nous avait offert l’apéritif, avec ma femme, après la mort de la sienne, une fois, juste une fois, mais suffisant pour se repérer, je me repère très bien… Donc, le couloir, le salon, il y faisait noir comme dans un four… j’ai tout de suite buté sur le corps, enfin je n’ai pas réalisé tout de suite que c’était un corps, plutôt une masse inerte et molle sur laquelle je suis tombé à genoux et là, vous me croirez si vous le voulez mais l’alarme s’est arrêtée. Net. Et il y a eu comme un grand vide, comme si le temps s’arrêtait. Le trou. Noir. Et mes oreilles qui sifflaient et mes mains qui cherchaient un appui pour me relever et qui s’enlisaient dans une matière visqueuse… J’ai crié quand j’ai rencontré le manche du couteau, enfoncé jusqu’à la garde… mon cerveau enregistrait enfin ce qu’il avait voulu nier jusque là… exactement !... Si j’ai allumé la lumière ? Bien sûr que non, je ne savais pas où se trouvaient les interrupteurs et puis j’étais trop affolé. Et encore ! Affolé est très au-dessous de la vérité !... Je ne sais pas comment j’ai réussi à me relever et à sortir de la maison… et à peine dehors, une sirène encore ! Vous !... dites-moi, par quel tour de magie… ?... Vous faisiez une ronde dans le quartier quand l’alarme… mais trop tard ! Comme la cavalerie américaine ! … vous savez bien, dans les westerns, à la fin, quand tout est perdu et que l’on entend les trompettes et que la… Vous n’aimez pas les westerns… Non, je ne voulais pas vous offenser… encore moins vous insulter !... Imaginez dans quel état je suis ! Tomber sur un corps dégoulinant d’hémoglobine un couteau planté en plein milieu ! Et tout ça au milieu de Wagner, et les tympans sciés ! Si c’est pas à hurler !... Du calme, oui, c’est plus facile pour vous, monsieur l’inspecteur, avec tout le respect que je vous dois, vous avez l’habitude, moi c’est la première fois. Non, je n’ai pas pu identifier le corps, dans le noir !... mais pas difficile de deviner son identité, il n’y a que le voisin dans cette maison et il ne reçoit jamais personne… Non ? Pas un homme… ? Pourtant il m’a semblé, un pantalon… ça ne veut rien dire, oui… une femme alors ?...vous en êtes certain. Il s’enfermait pour recevoir une femme !...Et le mardi ! Pendant que j’étais claquemuré et mon épouse absente ! Parce qu’elle a l’œil mon épouse, elle voit tout ! Si c’était elle le témoin elle aurait pu vous donner plus de détails, tenez, un exemple, elle n’y est venue qu’une fois en face, avec moi, le jour de l’apéritif, et bien, pas plus tard que la semaine dernière elle m’a parlé d’un tableau qui y était accroché, moi je ne m’en souvenais même plus !... Donc, une femme ! Dites plutôt un cadavre de femme ! Car c’est bien un cadavre ? Je n’ai pas eu le temps de vérifier mais un couteau dans le ventre ça ne pardonne pas et tout ce sang ! J’en ai partout, poisseux je suis, pour un peu vous pourriez croire que c’est moi l’assassin… Vous n’excluez pas l’hypothèse ?... Mais lui, il va bien avouer, puisque ce n’est pas lui la victime c’est qu’il est… il est où, lui ?...Pas dans la maison ? La porte de derrière ouverte ? C’est sûrement ce qui a déclenché l’alarme quand… On ne me demande pas de faire des hypothèses, d’accord, c’est vous qui menez l’enquête, oui, et je suis le témoin, et peut-être même le seul ! Si j’ai vu une femme entrer ? Moi, c’était Wagner, je vous l’ai déjà dit, le Vaisseau fantôme jusqu’au retour de mon épouse, son club de gym, abdos-fessiers, deux bonnes heures elle y reste, les cuisses, le ventre, les fesses, il y a de quoi faire, plein de muscles tout ça ! Quand elle revient elle est en forme, fatiguée mais en forme, d’ailleurs elle ne devrait plus tarder… Avec tous ces évènements j’ai perdu la notion de l’heure, si vous pouviez…Mais elle est là ! Elle est rentrée, vous ne me le disiez pas… Oui, le sac… le sac que votre agent vient d’apporter… Vous dites ?... C’est le sac de la victime ?... mais pas du tout ! C’est celui de ma femme, son sac de sport, je le reconnais bien, tous les mardis elle va… où est-elle ? Elle va vous le dire elle-même… Non ?... Pourquoi ?... Non ! Pas ça ! Pas ma femme ! Pas elle ! Non !

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