Les murs étoilés          

Nathalie Hense

 

Tu grattes le papier… C’est étonnant le plaisir que cela te donne, malgré la douleur du plâtre qui s’infiltre sous l’ongle : tu as les doigts crayeux jusqu’aux cuticules. Seulement les murs ne se laissent pas si facilement dénuder en dépit de cette patte blanche que tu leur montres. Il y a deux couches si étroitement engluées par la colle et les années, que le second lé emporte avec lui le motif du premier. A l’endroit du grattage, s’étalent les écorchures de tes griffes sur une peau brune et veinée qui attend.

Tu observes la rue pavée par l’ouverture du chien-assis. De cette hauteur, les toits qui offrent habituellement une vue d’ensemble si agréable te donnent le vertige. Une sorte de haut-le-cœur, à chaque regard vers le bas. Il vaut mieux que tu racles, la tête vissée à la cloison.

C’est drôle, n’est-ce pas, ce hasard qui te fait revenir ici, à ton point de départ. Après tout ce temps. Tu oses encore tourner les yeux vers l’immeuble d’en face, si proche, et celui qui le jouxte, que tu as occupé jusqu’à tes quinze ans.

Combien d’années déjà ?... Quarante-six…

Le vertige et la nausée vont te faire chuter. Tu ne résistes même pas à l’altitude d’un escabeau ! Evidemment, c’est l’âge, ou le souvenir. Un peu des deux, forcément. Alors tu arrimes tes yeux au mur pour ne pas basculer.

Sang de bœuf. Les murs sont couleur sang de bœuf… Tu te dis, quelle idée ! Pour une mansarde, surtout. On se croirait dans un ventre.

Tu es certaine que dévoiler tout le blanc des plâtres te donnera cette sensation victorieuse d’avoir poussé les murs ; cette chambre en duplex n’est pas si petite, penses-tu, tu en feras un cocon près du ciel.

Mis à part cette vue plongeante qui te donne le tournis, et abstraction faite de ces murs étrangement ensanglantés, tu aimes cette pièce, sa vue vertigineuse sur ton passé et l’immeuble de Victor. Tu ne vas pas être déçue.

Victor Tasca… tu te demandes ce qu’il est devenu, ton premier amour ? Sans risque, il est même possible de dire ton seul amour, car à ton âge, la vie est derrière.

Tu continues d’éplucher le mur, et les pelures rouges s’amoncèlent sous toi comme les grattures des souvenirs : tu n’as pas compris l’urgence de son départ, sans prévenir, sans dire adieu, comme s’il avait été un juif en fuite ; la veille, il te disait des choses exaltées, le lendemain pfft, il s’était volatilisé, ses parents et sa sœur avec lui. C’était le 9 septembre 41. C’est gravé là, bien profond dans ta tête. Ca n’en sortira pas. Tu lui en as voulu longtemps, et même encore aujourd’hui. Tiens, d’y penser, tu sens bien que ce n’est pas au calme dans ton cœur. Si tu m’aimes attends moi Mado, attends moi, je te promets qu’on se mariera. C’est la dernière phrase qu’il t’ait dite.

Tu as alors pensé qu’un peu trop d’exaltation perçait dans sa voix pour obtenir cette énième promesse si souvent échangée : attendre votre majorité. Il en faisait trop. C’était larmoyant, plaintif. Une théâtralité qui t’a agacée. Bien sûr tu as promis, un brin excédée, et tu as tenu ta promesse, tu ne t’es pas mariée. Longtemps après, une fille t’a été donnée par un béguin plus éphémère que ce nom masculin laisse entendre. Il y a peu, tu attendais encore.

Et puis le temps force à être raisonnable, n’est-ce pas ? Tu es bien trop vieille pour ne pas l’être. Tu ne l’as été que trop, dans un sens. Passé un certain âge, il faut savoir mettre fin aux illusions. Et des désillusions, tu vas en avoir, de celles qui dégrisent vite.

… Le mur bistré a maintenant perdu son écarlate. Les estafilades de tes griffes font comme des écritures peu appliquées sur un parchemin ponctué de taches. Le plus dur reste à venir…  Il faut que tu imbibes d’eau cette pelure d’oignon, si étroitement collée, pour l’en détacher des plâtres. Tu as du pain sur la planche, comme on dit. Les cloisons pleurent l’eau que tu imprimes avec ta grosse éponge de tapissier. Ca suinte, ça s’épanche, ça distille, mais ça boit. Et toi, tu bois un café, à petites lampées brûlantes, le temps que cette eau décolle les années.

En attendant, tu te rassures : il a perdu une sacrée bonne femme mon Victor ! Bien de sa personne, alerte, bonne couturière, maîtresse femme, tapissière même… de l’or dans les mains, à soixante ans passés ! Tant pis pour lui… A l’heure qu’il est, il est crépi d’ennui auprès d’une épouse sèche comme une figue.

Par le passé, il t’est même arrivé préférer qu’il soit mort.

Mais tout ça est bien loin, tu te dis, sans y croire vraiment. Dans l’histoire tu as au moins gardé l’estime de ton père. Il n’aurait pas pardonné que tu épouses Victor.

Les Tasca il les appelait les imposteurs. Tu t’es toujours demandé pourquoi. Des qui viennent vivre à nos crochets qu’il disait, juste pour des italiens, et encore, que le père ; la mère devait être française ; pas même des juifs. Il s’acharnait sur eux et sur leur discrétion, leur effacement qu’il qualifiait de sournoiseries ; et sur toi, lorsqu’il te surprenait en compagnie du fils. Il n’était pas tendre. Tu as vite appris à mentir sur ton emploi du temps. Tu te trouvais futée. Tu rejoignais Victor dans les queues interminables de rationnement, et au retour, les bras à peine chargés, tu rajoutais une bonne demi-heure au temps réellement passé à attendre ton tour. Vous saviez y faire pour trouver à vous voir, le couvre-feu servait vos rendez-vous. Tu profitais du sommeil de pierre de tes parents pour filer jusqu’aux cages d’escalier, et sous la soupente sombre, tu le retrouvais pour une partie de billes et d’osselets. Vous étiez un peu grands pour ça mais il fallait comprendre, les jeux et les loisirs manquaient cruellement. C’est là que s’oubliait le mieux la guerre. Et c’est là que s’échangèrent vos premiers baisers, émus et tourmentés d’un désir plus grand, au milieu des agates, des calots, et des astragales de mouton.

Remuer tout ça n’est pas bon pour ton cœur, Mado, tu sembles au bord du malaise. Tu respires mal. Mais comme tu as de la force, tu te reprends : tu te souviens qu’il te reste encore à aller chercher le chaton réservé pour l’anniversaire de Mina, ta petite-fille. Alors tu t’aiguillonnes, comme un animal trop rêveur qui ne suit pas la troupe et sort du sentier battu de ses pensées. Tu te remets dans le droit chemin : « occupe-toi de ton mur, c’est préférable. Ces vieilles histoires n’amènent rien de bon ».

Tu remontes sur les hauteurs de l’escabeau, tu chasses les souvenirs et pousses le racloir. Le papier plisse comme une peau, le blanc poudreux se dévoile. Ca part vite et ça vide ton esprit. Tu vas de bas en haut. Tu portes le plafond en équilibre sur la tête, tu es une funambule de soixante ans. Les langues humides tombent sur tes épaules et tes bras. Tu vas de bas en haut. Tu lis soudain MADO gravé dans le mur. Tiens, c’est marrant.

Tu vas de bas en haut. Le petit crissement agace tes dents, la poudre blanche constelle tes mains jointes en prière sur le manche de bois. Tu souffles un coup : ta tête entre dans un nuage. Le goût de la pierre mouillée s’épanouit sur ta langue. Tu vas de bas en haut. Tu lis sans lire une petite écriture ventrue qui trace ton nom : Par les persiennes je te vois Mado, j’ai le vertige de tout ce vide de toi. Mais qu’est-ce que c’est que ce cirque ! Tu vas de bas en haut. Tu assènes de brutales caresses. L’eau des murs trace des chemins dans les rides de tes mains blanchies, tu as le nez embué de poudre, tu butes contre une punaise fichée dans le mur, tu éternues. Tu vas de bas en haut. La petite écriture ventrue et ton nom reviennent sans cesse.

Au crayon de papier, des mots d’amour partout, maladroits et naïfs, des poèmes empruntés : Mado, ma femme aux yeux d’eau pour boire en prison, puis plus loin, En toi ce que je déteste, c’est le mal que je te fais. La peau de ton visage blêmit un peu. Tu vas de bas en haut. Tu t’acharnes, tu t’échines. Tu pourchasses. Enfin une petite signature qui te donne des doutes, Victor R. T. septembre 1941. C’est quoi ce R ? Tu t’arrêtes et regardes par-dessus ton épaule : la pièce est toujours aussi petite et vide. Au sol, les lambeaux font un tas de feuilles mortes. Personne pour constater ton coup à l’estomac. Mais qu’est-ce que c’est que cette blague ?! Ta main tremblote. Tu descends deux barreaux, ton bras se lève et reprend son mouvement mécanique, tu t’ébranles derrière lui. Tu penses : je reprends où j’en étais. Je vais de bas en haut, de bas en haut, de bas en haut, de bas… Tu lis les lignes en tous sens… Les murs comme des pages d’écriture… Tu ne comprends pas et pourtant le doute se dissout sur tous ces noms que tu retrouves, puis ces noms en R, dont on te donne la signification :

Victor (Romèn) Tasca

Helena (Rahel) Tasca

Anne (Romia) Schneider Tasca

Roberto Tasca

Nos noms ne sonnent pas juifs, le bureau des déclarations nous a rebaptisés. Pour que tu me retrouves, Mado. Je ne crois pas que nous tiendrons longtemps dans ce cagibi. Je t’aime d’amour. Ton Victor.

On te parle.

Le sang quitte ton visage.

Juifs par la mère. Tous juifs sauf le père, l’italien. Une salive grasse envahit ta bouche sans que tu puisses la déglutir. Tes yeux témoins balayent, tour à tour, les quatre murs avec une application mécanique et placide. Et tandis que ces yeux-là, abrutis et sourds, scannent les murs, ton cœur s’affole et heurte sa révolte. Ça bat jusqu’à tes tempes sans pourtant même perturber ton regard froid écarquillé. Plusieurs écritures sillonnent et s’emmêlent sur le plâtre : des écritures mûres, mâles et femelles, qui soulignent encore davantage le tempérament juvénile de la petite écriture rebondie de Victor. Il y des mots d’amour qui ne sont pas pour toi, des messages de révolte sages et immobiles, des prières illisibles comme écrites à l’envers, une menora dont les flammes gravées n’éclairent pas. Et surtout, il y a des dessins d’enfants, montrant des maisons biscornues et bancales d’où sortent des hordes de bonhommes en bâtons, les cheveux hirsutes, et sans notion de sexe ; seul l’âge est représenté de façon sommaire : des petits bonhommes pour les petits enfants et des grands bonhommes pour les adultes. Tu regardes ça sans ciller. Puis tu vois les étoiles à six branches. Ton mur est constellé d’étoiles juives. Une nuée d’étoiles mortes.

Tu n’arrives pas à croire ce que tu vois, mais plus que tout, tu n’arrives pas à croire que tu n’aies rien détecté chez Victor. Aucun détail, aucun indice. Pas même chez ses parents, chez sa mère. Tu n’arrives pas à croire que tu sois passée à côté de ça.

Assurément, si vous aviez couché tu aurais su… mais votre amour était pudique, pur, absolu, plein du tabou de la chose. Et fidèle. Tu l’apprends maintenant, après toutes ces années de doute. Ca te rassure, ça. Oui, ça te plaît bien qu’il ait eu la Camarde pour toute infidélité, n’est-ce pas ? Tu ne devrais pas le penser mais c’est ainsi, tu le penses. Tu es certaine qu’il n’en a pas réchappé, d’ailleurs, tu ne chercheras pas à savoir. La honte te gagne un peu tout de même, mais voilà que l’instant d’après, ç’est déjà passé.

Sur les murs, tu cherches encore des traces, tu lis les noms avec tes yeux de glace. Certains te sont connus. Ton cœur qui s’emballe fait mentir un instant tes yeux sévères et insensibles : le boutiquier du coin de votre rue, le médecin du quartier, le bijoutier deux rues plus bas… Comment ont-ils fait pour tous tenir là ?!

Puis un petit encadré, gravé dans la blancheur poudrée, attire ton regard à l’autre bout de la pièce. Il y a un nom inscrit dedans. L’outil qui a creusé s’est visiblement acharné à dessiner le cadre. Tu approches… tu t’accroupis pour l’avoir à hauteur de nez… tu t’étonnes de rester stoïque face au nom que tu y découvres : un intrus qui n’a rien à faire là, une erreur d’aiguillage. Quelque chose qui n’est pas raccord.

Aucune question, aucune réflexion cependant ne heurte ta tête frigide. Tu constates. Cela te suffit. Tu es un peu surprise, certes, mais tu ne cherches pas à savoir plus loin ce que fait là le nom de ton père. Tu en as assez vu. Tout ça, c’est de l’histoire ancienne. Si tout va bien, tu as encore vingt bonnes années devant toi. Ton intention n’est pas de les gâcher. Tu n’en as déjà que trop gâché dans des temps où tes atouts étaient plus nombreux qu’aujourd’hui, tandis que ton esprit, tu le vois bien, était moins dégourdi. C’est assez. Tu tournes les talons. Tu t’en vas. Tu effaces.

 

Madeleine a descendu l’escalier aux marches évidées, les yeux rivés à ses chaussures pour ne pas manquer de tomber, sans un regard derrière elle. J’ai bien vu, cependant, que sa main crispée sur la rampe de corde tremblait un peu. A peine il faut dire, mais cela m’est perceptible, à moi. A mesure qu’elle descendait, son ombre sur les marches s’est mollement estompée, comme font ces nuages de crème lavante qui se disloquent dans l’eau du bain et se fondent à sa matière, sans la troubler aucunement. Elle ne s’en apercevra pas. Aucun ne le remarque jamais.

Elle a feuilleté le Bottin dans un geste de bousculade, a composé un numéro de téléphone, puis sa voix est sortie d’elle, avec l’assurance de ceux qui ordonnent :

- C’est pour tapisser une pièce. En blanc. Une chambre. C’est tout petit…

- (…)

- Et bien, je ne sais pas… quatre mètres sur trois peut-être… C’est très pressé. Il faut que cela soit fait rapidement.

- (…)

- Demain dix heures pour le devis ? Oui, c’est très bien ça.

- (…)

- Je ne sais pas, moi, quelle qualité de papier peint !!... La meilleure. Épais... Blanc et épais !    

Lorsqu’elle a raccroché, son empressement était toujours là, dans ses doigts nerveux affairés à composer un second numéro :

- Victoria ? Ne viens pas avec la petite tout à l’heure. C’est moi qui viens. Je n’ai pas fini la pièce, tu comprends… il y a un tel bazar… Victoria ?... Évite de venir à l’appartement, tant que les travaux ne sont pas finis… tu veux bien mon cœur ?...

Bon… alors, à tout à l’heure.

 

Oui, c’est ça. A tout à l’heure. Je t’attends moi aussi. Je t’attends parce que je ne t’aime plus. L’heure viendra. Le temps n’est rien. Je t’attends tout près de la porte qui te verra passer, à côté de la mienne, nous serons voisins, de nouveau. Moi du bon côté, cette fois, toi du mauvais : condamnée éternellement par ta mémoire à te souvenir que je suis un juif, toi qui me croyais autre. Certes, tu ne nous as pas dénoncés, c’est ton père, mais tu es de la même veine. Tu me chasses de ton cœur parce que je suis de ceux qu’il faut chasser encore. Ils t’attendent tous ceux, comme toi, qui ont un jour perdu leur ombre sous la lumière. Tu n’effaceras rien, Mado. On n’efface jamais rien. Je te dis à tout bientôt. Il me tarde. J’ai fini de t’aimer.

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