La mouscaille

Domoinique Guérin

 

 

« Encore lui ! »

Le père La Mouscaille zigzague à trois roues de moi, en bottes noires et gants roses pur caoutchouc.

A croire qu’il a le don d’ubiquité : Fred furibard vient de me confier, en garant sa camionnette, qu’il avait failli lui faire sa fête dix minutes plus tôt, du côté des Halles. Fred est livreur. Il a l’habitude de foncer et nous, dans le quartier, on s’écarte. Question de routine et de bon voisinage… Seulement, ce genre de civilités, le père La Mouscaille, il s’en fout ! Pour lui aussi, ça passe ou ça casse. Mais il prend beaucoup plus de place que Fred. Et maintenant, avec les nouvelles pistes cyclables qu’il n’emprunte pas, c’est le pompon.

J’accote mon vélo à la devanture de la pharmacie. Aucun client n’y est autorisé mais j’ai un statut particulier : je suis préposé des Postes et, à ce titre, je profite de pas mal d’avantages mineurs dont je tire une satisfaction souvent disproportionnée. Que voulez-vous, on a les petits bonheurs qu’on peut. Moi, tout ce qui me procure l’illusion de m’évader du troupeau et de frôler les sphères supérieures, je suis preneur ! Un travers idiot, je vous l’accorde, mais inoffensif… Un travers d’enfance qui faisait prédire à mon très cher père, ouvrier modèle et syndicaliste zélé :

« à force de péter plus haut que ton cul, tu finiras par te casser le nez. »

ça s’est jamais totalement vérifié.

Courrier à main droite, j’investis l’officine :

« Distribution de bonnes nouvelles… »

Le pharmacien, un jeune quarantenaire portant beau, contourne son présentoir pour venir récupérer un joli paquet de lettres :

« Dites, vous l’avez échappé belle ! » plaisante-t-il en me désignant du menton, au-delà de la façade vitrée, le père La Mouscaille qui fuse à coups de pédales endiablés vers la place Jean Jaurès.

Je hausse les sourcils, juste assez longtemps pour suggérer que j’en ai ma claque de ce guignol. Un vrai danger public à l’origine de plusieurs collisions dont il n’est jamais la victime, tant chacun s’applique à l’éviter… ce qui vaut son pesant de tôle froissée.

Puis, j’abonde dans le sens du pharmacien :

« Les risques du métier ! N’empêche quelle plaie. Sauf accident grave, personne ne bougera le petit doigt. Preuve que la pétition n’a pas causé grand ramdam à la Mairie. Et comme c’est pas demain la veille des élections, aucun politicard ne se mouillera pour queue de chique. Sur ce, je vous laisse, la tournée continue. »

Le pharmacien, drapé dans sa belle blouse blanche, a l’air pensif.

« Pourquoi ne pas nous retrouver un soir autour d’un pot ? Tous les signataires, j’entends. Peut-être qu’on peut se passer de nos chers élus et régler la chose entre nous, sans aide, comme des grands… »

Je hoche la tête, imbattable au jeu du ni Oui, ni Non. Mais je suis interloqué. Dehors, des gosses de la Cité Flammarion, tous connus de nos vigiles, se sont agglutinés, mine de rien, dans les parages immédiats de mon vélo. Ils visent la sacoche. Sale engeance. Je sors. Ils battent en retraite. Où va le Monde ?

Tandis que je stoppe au treize, devant chez l’infirmière, pour glisser deux enveloppes standard dans une trouée de mur non homologuée –vraiment, Alexia exagère. Depuis le temps que je la presse d’installer une boîte aux normes- mes neurones tricotent tous azimuts. L’heure doit être grave pour que le pharmacien, un homme si respectueux des convenances, si attaché     à ses prérogatives, envisage soudain d’abouter torchons et serviettes. Lui     et Moi à la même tablée ? Faut-il qu’on en ait tous soupé de cet emmouscailleur : du barreau le plus bas… à l’échelon le plus élevé de notre échelle sociale ! Je jubile d’aise, riant sous cape. Grisé d’excitation.

Sur mon chemin, je croise une seconde fois le père La Mouscaille qui s’en revient par le boulevard, distribuant à la volée des poignées d’immondices. Faute d’amarrage correct, deux énormes caissons rouillés –l’un devant le guidon, l’autre derrière la selle- font tanguer sa mob sans moteur. Ils regorgent de détritus récupérés aux Halles. Notre auguste semeur y puise quantité de déchets qu’il projette dans son sillage avec une régularité de métronome. C’est la fête aux pigeons. Des carnivores, nourris de viscères et de mous comme les chats. Encore que les chats ne perchent pas sur les gouttières, ni ne défèquent ces fientes sanguinolentes qui déparent la façade             en tuffeau blanc des immeubles classés... Le quartier n’en peut plus.

Tous les soirs, je vais prendre un petit noir et un pousse-café au bar-tabac de la rue des Murlins. On tape la carte entre potes et on discutaille jusqu’à plus soif, mon copain Fred, Pierrot le mécano du garage Planchard, Alex l’employé de voirie, et moi. A dix heures pétantes, le père La Mouscaille déboule acheter son tabac à priser. Notez qu’il ne prise pas, il chique. Quoi de plus ragoûtant ? Sa mob reste seule à l’extérieur. Normal ! Les gosses n’en ont rien à cirer.  Par la porte entrebâillée, des effluves nauséabonds infiltrent la salle pourtant saturée de fumée. Lui, imperturbable, aligne ses piécettes avec soin dans la soucoupe du bistrotier. Jamais un billet, que de la petite ferraille. L’odeur a tout son temps pour se répandre et nous indisposer les narines. Autre excentricité du bonhomme : pour ses virées nocturnes, il arbore un magnifique ciré vert fluo réfléchissant qui nous laisse moitié rigolards. Attention, pollueur !

Or, voilà que ce soir n’est pas un soir ordinaire. A peine notre calamité locale a-t-elle tourné les talons que le buraliste, un brave géant moustachu, s’énerve en brandissant son dénoyauteur d’olives ‘spécial amuse-gueules’ :

« Faudrait voir à réagir. La patience a ses limites. »

Je fais la sourde oreille et j’annonce : « Petit au bout »

Je suis un as du tarot… depuis la fac. C’est même mon unique titre de gloire universitaire. Mes partenaires, bons perdants, me félicitent bruyamment.     ça ne mériterait pas un dernier calva par hasard ? Tournée générale : je ressors mon portefeuille. Un geste tout ce qu’il y a de plus banal, tandis que mes petites cellules grises turbinent… Tiens donc, l’épidémie gagne. Notre commune indignation nivelle maintenant vers le haut du pavé : le proprio du tord-boyaux raisonne comme le pharmacien… Manquerait plus que le boulanger de la Place Jean Jaurès rajoute son grain de farine, demain dès l’aube en alignant ses croissants chauds.

La France d’en bas s’embourgeoise !

On se quitte d’accolade en accolade. L’air environnant pue le père La Mouscaille. Le patron nous serre la main : ‘A demain’.

Une fois au lit, je revisionne toujours le film de mes journées après m’être massé les mollets. Cette image vous amuse ? C’est que vous n’êtes pas facteur… Et aujourd’hui, justement, j’ai eu mon comptant de crampes !

Je me détends donc, orteils en berne, et mes pensées vagabondent.                                

Quel mauvais sort allons-nous jeter à notre bête noire ? Oh, je ne suis pas plus méchant qu’un autre mais trop, c’est trop. Ce vieux, à la longue, il nous court sur le système. Un véritable hors-la-loi dans son genre, qui défie allègrement tous les codes pour instaurer l’insécurité et l’insalubrité dans notre beau quartier des Prébendes… Cinq ans déjà qu’il y sévit : un fameux bail. Il faut absolument que ce déjanté aille dérailler ailleurs. Grâce à ses bonnes œuvres, tous les pigeons de France et de Navarre sont venus échouer sur nos ardoises… Des pigeons qui, le jour, ne volent plus qu’à hauteur de mob. Si vous croyez que c’est facile d’exercer mon métier dans ces conditions ! Je ne supporte pas que la municipalité fasse l’autruche… Qu’on nous rende enfin justice, non de non… Et je m’endors.

L’idée ayant creusé son sillon, un jeudi plus tard nous étions mûrs à point. La réunion s’est donc tenue au bar-tabac de la rue des Murlins. Une idée à moi. Peut-être pas la meilleure quand j’ai croisé le regard ahuri de Fred. Quoi qu’il en soit, ça faisait du beau monde qui changeait de l’ordinaire. Le patron se rengorgeait derrière son zinc. Mes nouveaux amis –ou peu s’en fallait encore- s’estimaient investis d’une mission dépuratrice de première importance. Les propositions s’entrecoupaient à voix basse dans une euphorie alcoolisée. Pour la plupart sans suite envisageable : demande d’internement illico presto, compression de la mob en œuvre d’art façon César, descente de musclés cagoulés recrutés à nos frais, embarquement immédiat dans le premier avion décollant de l’aéroport Saint Symphorien, expulsion manu militari vers un quartier plus approprié, Cité Flammarion de préférence… Vive la culture télé !

Quand le père La Mouscaille a débarqué pour son gros gris, le patron ne s’est pas précipité. Il a même éternisé l’attente… lançant force œillades complices dans notre direction… Ce qu’ont très moyennement apprécié les plus notables de ses hôtes d’un soir. Néanmoins, en conspirateurs d’opérette unis par le même secret de Polichinelle, nous avons, d’un bel élan hypocrite, levé nos verres à la santé du Schtroumf vert qui nous empuantit la vie. Il nous a balayé des yeux, bouche baveuse, sans vraiment nous voir, a fait main basse  sur son tabac et est sorti enfourcher sa mob après avoir réglé en menue monnaie gluante.

Le boucher a grogné. Il l’a mauvaise que ce fichu taré préfère ouvertement les rogatons des Halles aux siens. Pourtant, jamais, au grand jamais, il ne l’aurait approvisionné en raclures ‘maison’. Cherchez l’erreur !

C’est alors que le pharmacien a pris la parole pour ne plus la rendre.

« Tranchons dans le vif : supprimons les pigeons. Sans pigeon, adieu le père La Mouscaille. »

Nous étions tout ouïe et déjà bien imbibés. Il a maintenu la pression :

« Je suis comme vous, les pigeons je les aime et pas qu’aux petits pois. Mais plus ça va et plus on est envahi. Si vous croyez que c’est sain toutes leurs chiures… et joli dans le paysage ! Alors, montons au créneau. Et d’abord, évitons le piège des pilules contraceptives. Ces pigeons-là ne font pas que se reproduire. Ils pratiquent le téléphone arabe… Drelin, drelin : ‘par ici la bonne bouffe’ et leurs congénères débarquent de loin… Rien que des immigrés. Je prescris donc les grands moyens : la strychnine à taupes. »

Silence estomaqué. L’ordonnance dépassait, de très loin et en pire, nos précédentes suggestions.

Courageusement, l’assureur a osé une vague protestation :

« Mais c’est interdit à la vente depuis au moins quinze ans ! »

Le pharmacien s’est fendu d’un rictus hautain, comme si une loi s’appliquant au commun des mortels ne pouvait le concerner :

« Et alors ? J’en ai toujours gardé sous le coude à la pharmacie, pour dépanner. Radical… les taupes sont un tel fléau, pas vrai, Louis ? »

Louis Leduc, l’opticien, a opiné du chef, lèvres pincées. Limite en colère. Le pharmacien ne s’est pas démonté pour si peu :               

« Suffirait de secouer discrètement la bouteille au-dessus des caisses. L’autre fêlé ne risque rien avec ses gants de vaisselle ! Buvons sans plus tarder à la mort du pigeon, le soir dans notre quartier. »

J’ai trouvé la formule expéditive et l’invite un chouïa macabre. Le pharmacien avait perdu sa diction châtiée. Et, à ce stade de nos libations, je n’étais plus vraiment moi-même… ou peut-être, hélas ! qu’au contraire, je l’étais tout à fait ! Du coup, je me suis lancé, levant un doigt poli, toujours plus malin que le pékin lambda :

« Excusez mais j’aimerais savoir : qui fera le secoueur ? »

Re-silence de plomb.

« Vous, m’a défié le pharmacien… sinon, tirage au sort. »

Les rieurs ne riaient plus. Ou très, très jaune. Personne n’était tenté. Tous louchaient de mon côté, guettant ma réponse, l’air ailleurs. Je n’ai pas pu résister à l’appel de la fanfaronnade : ce fichu travers si constant chez moi… Je n’y récolte que des ennuis mais on m’y reprend à chaque fois. Faut vous dire aussi que je mourais d’envie de jouer dans la cour des grands, de provoquer l’admiration du gratin ici présent… voire de m’en faire adopter. L’occasion était trop belle. A la suite du pharmacien j’ai donc déserté le bar, abandonnant le reste de l’assemblée mi-figue, mi-raisin. J’avais l’impression de forcer la porte dérobée d’un monde interdit… J’étais l’exécuteur des hautes œuvres… l’âme damnée du pharmacien… un tueur-né. Evidemment, je n’étais pas dupe mais quelle ivresse d’épater enfin leur galerie !

La bouteille tenait de la fiole. Du format gouttes pour le nez. Avec bouchon à pipette en prime. Prudent, j’ai versé le contenu dans un thermos et allongé d’eau jusqu’au goulot. C’était pas les directives du pharmacien mais je voulais que notre action punitive ait une happy end. Qu’elle ne dérape pas à cause d’un matou affamé ou d’un cabot traînard… Qu’est-ce que j’espérais ? Flanquer la colique aux pigeons pour que, tourneboulés du jabot, ils s’envolent à tire d’aile, loin des Prébendes ?

Le lendemain dès l’aube, j’ai pisté le père La Mouscaille jusqu’aux Halles. Pendant que, mob à l’abandon, il taillait le bout de gras avec un de ses généreux équarrisseurs, j’ai été asperger vite fait son caisson arrière. Ni vu, ni connu. Ensuite, j’ai enclenché ma tournée, pas mécontent qu’il soit si tôt. C’est bon pour mon image. Je suis un facteur sentimental. J’aime qu’on me salue dans le quartier. ça crée des liens. Prenez le pharmacien, par exemple…

Au hasard d’une venelle, j’ai revu le père La Mouscaille qui moulinait des deux bras, auréolé d’une nuée de pigeons bleus, gris et blancs. Tous bien vivants. Un petit garçon brun béait d’émerveillement devant ce ballet improvisé. J’ai détesté la boule dans ma gorge…

 

Ce soir, notre quartier est en effervescence. Au bar-tabac de la rue des Murlins bourdonnent de folles rumeurs. Fred, Pierrot et Alex blablatent à qui mieux mieux. Et patati, et patata. Du fait de ma récente désertion, ils jouent à la belote : à trois, le tarot n’a rien de folichon. Apparemment, je ne leur                   manque pas beaucoup. ça me colle du vague à l’âme. Quelle mauvaise idée j’ai eu de les snober… D’autant que les gendarmes viennent d’investir notre table de ‘gros bonnets’ pour se commander un pastis.

Ils ont bouclé leur journée, pas l’affaire du jour !

J’ai le moral qui chute dans les chaussettes tandis qu’en aparté ils nous rancardent sur la Une du canard de demain :

‘Hécatombe d’emplumés avec suicide à la clé’

Oh ! Pour un titre, c’est un titre… Du pur nanan journalistique. Mais  je sens bien que ce scoop les laisse de marbre. Enquête à poursuivre. Nous, les pétitionnaires de la première heure, venus le bec enfariné aux nouvelles, nous trinquons en silence, accablés par ce revers du destin. Pas un regard pour moi ! J’assume amèrement ma soudaine disgrâce à cette table où je fais tache. Quelle bande de faux-jetons… Car, à votre avis, en cas d’épinglage, qui devra porter le chapeau ? Je flippe par anticipation. Parce que si ces Beaux Messieurs des Prébendes se sont encanaillés pour une bonne cause –Parole de Pharmacien- au final, la seule canaille de l’histoire, c’est moi ! Et quand je dis canaille…

Mon apéro passe mal. Dur à avaler, cet arrière-goût de trop tard. J’ai le ventre qui tortille et une nausée carabinée.

« Pardonnez-moi de vous quitter mais je suis attendu pour le dîner » se dédouane le pharmacien. Lui parti, sa clique de nantis bat en retraite, talonnée de près par la maréchaussée. Obséquieux, le tavernier les raccompagne jusqu’à son pas-de-porte.

« Dix de der » proclame Fred.

Il s’esclaffe, ravi de son coup. Pour une fois qu’il peut offrir la tournée du vainqueur ! J’en reste cloué sur place… définitivement coupable.

A cet instant crucial où je pense à lui –sûr que je devrais y penser plus souvent- un grand froid m’envahit : mon paternel avait raison. ‘J’ai pas inventé le fil à couper le beurre’…

Encore moins ‘le poison dilué à effet placebo’ !

 

Mais aussi, comment deviner que le père La Mouscaille festoyait à la même enseigne que ses pigeons ?


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