
Mort
à l'élastique
Nicole
Amann
Dimanche 16 juillet
Je
flotte. Je me sens léger. Léger comme un nuage, une plume. Je m’élève
lentement au-dessus de moi. Étrange sensation. De là-haut, j’aperçois un drôle
de sosie. Mon double, en quelque sorte, allongé sur un lit d’hôpital. Le
corps recouvert d’un drap blanc jusqu’au cou. Les paupières closes. Un
tuyau transparent jaillit de sa bouche béante et le relie à une machine
bruyante. Deux longs bras inertes pendent le long des deux jambes sans vie.
Le
froid envahit la chambre et pénètre au plus profond de mon être. Monika, ma
femme, me tourne le dos. Elle ne m’entend pas et reste sourde à mes appels
incessants. Seule l’arrivée d’un homme en blouse blanche la fait sursauter.
Elle se retourne. De ses yeux rougis et cernés s’échappent quelques larmes.
Un autre horrible appareil émet un sifflement désagréable et affiche une
ligne verte horizontale. On s’agite autour de moi. Une tape sur l’épaule de
Monika. Quelques mots prononcés tout bas à son oreille, je n’en capte que
certains : Électrocardiogramme plat… C’est fini.
Non…
on… on. Ce n’est pas possible. Sors de ce rêve, Franck ! Fais un
effort ! Souviens-toi ! Tout est si confus dans ma tête. Monika… Le
saut à l’élastique… Mon premier saut… William, le moniteur au corps
d’athlète… La fête… Les enfants… Le saut… L’élastique. Non…
on… on. L’élastique. Ils m’ont tué. Je suis M.O.R.T. Monika est désormais
libre…
*****
Samedi 8 juillet (avant le drame)
Monika
est excitée. Elle me fait penser à une enfant pressée d’ouvrir ses cadeaux
de Noël. Elle organise mon premier saut à l’élastique dans ses moindres détails.
William, le moniteur diplômé, lui a indiqué quelques sites à consulter sur
Internet. La voilà donc en train de surfer, elle qui n’aime pas
l’informatique.
- Chéri,
viens voir ! J’ai trouvé. Regarde les Gorges du Verdon et le pont de
l’Artuby ! Hauteur 182 m. Ca donne le vertige, non ! Eh, tu
m’écoutes ! Longueur de l’élastique 30 m. Tu te rends compte, il
s’allonge de quatre fois sa longueur initiale ! William a dit que la
chute ne durerait que quelques secondes et que tu atteindrais la vitesse de 100 km/h.
Tu peux faire confiance à William. Il est qualifié pour encadrer ton « baptême
de l’air ». William s’occupe de tout.
William
ceci et William cela. Je dois vous préciser que William, c’est le responsable
du Club de sport de notre quartier. Un quartier bourgeois de Marseille. Un
quartier résidentiel. Des habitants aisés, bien sous tout rapport. Une aubaine
pour le club qui compte de nombreux adhérents du quartier. William, une sorte
de Tarzan bronzé à longueur d’année. Aucune femme ne résiste à son
sourire carnassier. Des biceps rien que des biceps. À croire qu’il passe sa
vie sur une table de musculation. Alicia, la meilleure amie de Monika, s’est
entichée de lui et surveille ses allées et venues depuis sa fenêtre comme une
adolescente de quarante ans.
Sans
compter qu’elle ne manque pas de renouveler son adhésion au club chaque année
grâce aux revenus de son riche époux.
*****
Dimanche 9 juillet matin (le jour du saut)
Nous avons pris la route très tôt ce matin.
La météo a annoncé une chaleur torride. Monika m’aide à charger une partie
du matériel dans le coffre de la Mercedes 280 SLC. Sans entrain, je démarre.
La climatisation est en panne. Le voyage s’annonce difficile. Autoroute
direction Manosque : C’est là que nous avons rendez-vous avec Tarzan. Un
silence pesant règne dans la voiture. Des perles de sueur glissent sur mes
tempes. Ma chemise mouillée colle à ma peau. Des perles de sueur mêlées à
des perles de peur. Je n’ai pas les nerfs assez solides pour entreprendre un
saut à l’élastique. Un pari perdu. Et me voilà contraint et forcé de
passer à l’acte. Malgré les brochures rassurantes, j’ai peur. D’après
Tarzan, il n’y a aucun risque de toucher quoi que ce soit. D’ailleurs, on
peut même sauter à plusieurs et en même temps. Si Tarzan le dit…
Tarzan m’a pesé la semaine dernière. Il a prévu la grosseur de l’élastique
en fonction de mon poids. Mais puis-je faire confiance à cet Hidalgo de
pacotille uniquement préoccupé par sa plastique et l’effet qu’elle a sur
ces dames ?
Arrivés à Manosque, nous retrouvons l’homme singe. Monika-Jane lui adresse
son plus beau sourire auquel il s’empresse de répondre. Il bombe le torse et
redresse son corps musclé. Jane, arrête ! Reste sur terre ! Veux-tu
vraiment quitter le confort d’une vie douillette, une belle maison, une belle
voiture pour suivre cet indigène qui te plaquera dès la première ride ?
Jamais je n’oserai lui dire ça. Non, jamais.
Tarzan propose de s’arrêter dans un restaurant. Un bon plan d’après lui.
Encore du baratin. Je vous avais prévenu. En plus je n’ai pas vraiment faim.
J’ai l’estomac noué. J’ai peur. Le patron l’accueille chaleureusement
et nous place à une table à l’écart près de la climatisation. Une serveuse
en robe moulante s’occupe de nos ventres vides avec empressement. L’homme de
la jungle suit le moindre de ses mouvements fessiers sous le lycra rose. Jane
ignore ces regards et boit ses paroles en même temps qu’elle avale son repas.
Tarzan en profite pour raconter ses exploits. Vous pensez « courir
sur une plate forme et se lancer dans le vide bras et jambes écartés. Frisson
garanti. » Jane, les yeux écarquillés, ne me voit même plus. Tarzan en
rajoute et s’exprime suffisamment fort afin que tout le monde partage ses émotions.
Il poursuit : « courir sur la plate forme, la sangle dans la main,
jusqu’à courir dans le vide ». Tarzan pousse son cri pendant la
chute. La fourchette pleine de Jane s’arrête net devant sa bouche.
Tarzan finit par le saut en couple. Et bla bla bla… Et bla bla bla… Toute la
salle en admiration savoure son repas. Quant à Jane, elle digère ce moment
avec délice. Jamais je ne l’ai vue si heureuse. Pauvre de moi ! Mes
bilans, mes rendez-vous professionnels, les livraisons retardées : tout
cela doit lui paraître bien pâle à côté de la vie trépidante de Tarzan.
Nous
quittons le restaurant et empruntons des départementales sinueuses jusqu’au
pont. Tarzan me conseille à nouveau le saut classique. Normal pour un PDG débutant.
*****
Dimanche 9 juillet après-midi
(jour du saut)
Tarzan m’enfile un harnais solidement serré à la taille et aux cuisses. Il
me relie à l’élastique au niveau des jambes et du harnais. Mon cœur bat très
fort. Le regard livide, je croise les yeux de Jane. Elle est sereine. Elle
effectue quelques réglages sur son appareil photo numérique. Elle attend le
saut. Elle prend quelques clichés des préparatifs sur le pont.
Tarzan me guide jusqu’au bord de la passerelle.
-
Allez, le bout des pieds doit dépasser, me lance-t-il.
Facile
à dire. J’ai les pieds attachés, moi. Je suis à leur merci. Jane me
mitraille et ignore mes angoisses. Elle laisse son complice me conduire à
l’abattoir sans mot dire. Leur plan semble se dérouler comme prévu étant
donné leur calme respectif. Ils cachent bien leur jeu. Mais, je sais tout. Je
les ai vus…
*****
Lundi 3 juillet (quelques jours avant le
drame)
Ce matin, j’ai dû quitter mon bureau pour me
rendre à la banque. Cette dernière se trouve derrière le club de sport du
quartier. Des démarches urgentes pour la Société. Le directeur de l’agence me reçoit avec sa
courtoisie habituelle et met tout en œuvre pour que l’affaire soit vite réglée.
Un homme compétent et discret. Presque un ami.
Je quitte les lieux rapidement et m’apprête à
m’engouffrer dans la Mercedes quand j’aperçois Monika. Ou plutôt une
silhouette de dos se glissant furtivement dans le club. Je l’aurais reconnue
parmi des milliers de femmes. Elle porte sa robe noire tâchée de fleurs
multicolores et barrée d’une ceinture couleur pomme. Le chapeau assorti à la
ceinture ne laisse planer aucun doute dans mon esprit.
Il s’agit bien de Monika. De ma Monika. Que fait-elle donc ici à
cette heure ? A-t-elle oublié son rendez-vous avec Alicia ? Je veux
en avoir le cœur net. Je claque la portière et tourne nerveusement la clé
dans la serrure. Je me hâte. Le centre sportif est constitué d’un dédale de
couloirs et de salles. Comment retrouver Monika dans ce labyrinthe ?
Je pénètre dans les locaux. La fille à l’accueil, plongée dans la lecture
d’une revue féminine, ne daigne même pas me jeter un regard. Je me hasarde
dans le couloir sur ma gauche. Rien. Pas âme qui vive. Je fais demi-tour et
emprunte cette fois-ci celui de droite. Ses murs décorés de photos de sauts et
de ponts ne dégagent aucune chaleur. Pas la moindre personne à qui parler. Pas
un bruit. Je poursuis ma marche et vois un sac de cuir noir abandonné dans le
fond du couloir. Le sac de William. Je le croise souvent dans la rue le portant
fièrement comme s’il contenait un trésor. Un sac abandonné là,
d’urgence. Je m’approche silencieusement. Je perçois un timbre de voix
familier. Celui de William. Tel un espion, je m’approche de plus en plus de la
porte entr’ouverte. Le spectacle qui s’offre à moi me coupe le souffle. La
robe noire de Monika traîne sur le sol près de la ceinture et du chapeau. Les
sons qui me parviennent en disent long : Tarzan lui murmure des choses
tendres.
Non… on… on. Pas Monika. Tarzan a conquis ma Jane. Je pars en
courant. Je m’enfuis comme un enfant blessé. Alicia, quelle garce ! Son
alibi. Maintenant, je comprends leur petit jeu. Jane est venue fricoter avec
Tarzan.
Le
soir, Jane et moi n’avons échangé que quelques mots. Jane s’entête à
parler du saut de dimanche prochain. Je ne lui réponds que par mon silence. La
douleur, la jalousie et l’angoisse m’étreignent…
*****
Dimanche 9 juillet après-midi (jour du saut)
- Regarde à l’horizon ! Je vais compter et à zéro, tu sautes.
Ne réfléchis surtout pas. Saute. Plonge tout droit.
Les
conseils de Tarzan m’indisposent plus que le saut lui-même. Je ne sais plus
qui je suis, où je suis, ni où j’en suis. Non, je ne vais pas hésiter. Je
vais plonger.
Et
Tarzan de dire : « Cinq. Quatre. Trois. Deux. Un… Zéro ».
Et
Jane d’applaudir comme une écervelée.
Et
moi de sauter. Et de crier comme un porc qu’on égorge.
Je
descends. Vite. Très vite. L’élastique se tend puis je ralentis. Le
mouvement s’inverse et je remonte deux fois plus vite que je ne suis descendu.
Je remonte haut à environ un tiers de la hauteur du pont. J’oscille comme un
yo-yo. Puis, je me stabilise. La peur de ma vie…
Un treuil me descend jusqu’au sol. Tarzan m’a montré le sentier de randonnée
à suivre à pied pour regagner le pont. J’ai gagné mon pari et je suis
vivant. J’ai failli un instant oublier les pensées qui m’assaillaient peu
de temps avant. Je suis vivant. Mais déjà un peu mort. Tarzan a pris Jane.
*****
Vendredi 14 juillet (après le saut)
Jane est différente depuis quelques jours.
Elle raccroche souvent le téléphone dès que j’entre dans le salon. Elle
passe de nombreux coups de fil depuis son portable dans le jardin. Je
l’observe à travers les rideaux. Je ne sais pas ce qu’elle mijote. Elle ne
voit même plus Alicia, la délicieuse Alicia. Maudite Alicia !
Je me rends à mon
bureau pour y régler quelques affaires courantes. Cela m’arrive parfois les
jours fériés, lorsque la situation l’exige. Jane tient à ce que je rentre tôt.
Elle a quelque chose d’important à me dire. Tarzan sans doute. Elle s’est décidée
à déballer son sac. La garce…
La journée a été longue. Je signe machinalement le
courrier que Peggy, ma fidèle secrétaire, a laissé hier sur mon bureau, sans
même le lire. Je panique plus que sur le pont. Le saut, un jeu d’enfant par
rapport à ce qui m’attend ce soir…
Je regagne mon domicile. Jane se tient debout sur le
pas de la porte rayonnante et conquérante. Elle s’est faite belle. A changé
de coiffure. Les cheveux courts lui vont bien finalement. La traîtresse
m’accueille les bras ouverts. Me guide vers la cuisine. Je n’arrive pas à
lui renvoyer un sourire. Elle insiste. M’invite à prendre un bain et à me détendre.
Goujate ! Ignoble créature du diable ! Quand auras-tu fini de me
torturer ? Pourquoi ne pas vous être débarrassés de moi pendant le saut ?
Abrège mes souffrances, Jane ! Je n’en peux plus ! Elle insiste
encore et encore. Je finis par céder. Après le bain, je la rejoindrai au
salon. Je suis comme un réalisateur qui connaît par cœur la scène qui va se
dérouler et les dialogues des deux personnages : Jane va lui avouer sa
liaison avec Tarzan et dans la foulée lui annoncer qu’elle le quitte. Tarzan
est l’homme de sa vie.
Les huiles essentielles de lavande n’atténuent pas mes douleurs. Je sors de
la baignoire dans la tourmente. J’enfile le complet qu’elle a posé sur une
chaise de la chambre. Elle a même choisi le costume ! Quel bon metteur en
scène elle aurait pu faire ! Je lui découvre des talents cachés.
J’arrive devant la porte du salon. Je l’ouvre. La pièce est plongée dans
l’obscurité totale. Volets baissés, lampe éteinte. Le décor est planté.
Je cherche à tâtons l’interrupteur de l’halogène. La lumière jaillit
avec violence. Des cris et applaudissements explosent mon crâne. Une foule
d’invités se jette sur moi et hurle des mots incompréhensibles. Bon sang !
Mon anniversaire ! Je suis tellement perturbé… Je n’ai pas le cœur à
la fête. Je scrute chacun des visages. Tarzan n’est pas là. J’en suis
soulagé, je l’avoue.
Des voisins. Des amis. Leurs enfants excités par les événements. Le
champagne coule à flot. Les cadeaux pleuvent de toute part. Les enfants crient.
Les adultes crient aussi. René, déjà ivre mort, raconte ses blagues. Suzy, un
verre de whisky à la main, félicite sa fille pour ses résultats en licence.
Pauline et son mari font leurs projets de vacances dans le désert marocain au
mois d’août. Patrick saisit le tuyau d’arrosage et mouille sa jeune
cousine. Quant à Louis, il va d’hôte en hôte à l’écoute des secrets de
chacun. Je suis presque heureux, l’alcool y contribue. Monika s’approche de
moi les yeux pétillants de champagne. Elle me tend une coupe. Est-ce la trêve ?
Les marmots courent dans tous les sens dans le jardin où l’assemblée a pris
ses quartiers. Les diables jouent à la guerre. Ils sont jeunes et débordent
d’énergie. Un blondinet, debout à nos côtés, feint de tirer à l’arc sur
un garçonnet roux. Monika et moi rions à gorge déployée. Comme au bon vieux
temps ! Que cette soirée dure une éternité ! Le petit rouquin fait
semblant d’être touché par la flèche ennemie. Pousse un cri de douleur. Se
jette sur le sol. Se lève brutalement. Riposte énergiquement. Sort un
lance-pierres de sa poche. Place avec agilité une grosse pierre du jardin à
l’extrémité de l’élastique. Tient fermement le morceau de bois. Tire de
toutes ses forces l’élastique vers lui. Le lâche. L’énorme caillou suit
la trajectoire et atteint mon front de plein fouet.
J’ai
mal. Des voix affolées attendent une ambulance. Je saigne jusqu’à l’évanouissement.
-
Monika… Monika…
Ce
furent mes dernières paroles. Sales mômes ! Ils m’ont tué.
*****
Mercredi 19 juillet
Un enterrement, ça n’est jamais
vraiment gai. La cérémonie a eu lieu dans l’intimité. Je n’ai pas eu le
temps de dicter mes dernières volontés. Seuls quelques intimes m’ont
accompagné jusqu’à ma dernière demeure. Tarzan n’est pas là. C’est
bien ma seule satisfaction.
Monika, vêtue de sombre pour la circonstance, n’ose même pas affronter le
regard du curé, dissimulée sous des lunettes noires. Elle pense peut-être déjà
à William. Pour ne pas faire jaser, elle rentre seule à la maison comme une
veuve éplorée.
Plus tard, ils se retrouveront. J’en suis sûr. Je les ai vus au club. Elle décroche
son téléphone pour qu’on ne la dérange pas. Souhaite qu’on la laisse
tranquille quelque temps…
*****
Dimanche 30 juillet
Monika prépare ses bagages. Elle part loin. Elle ne peut plus vivre dans cette
maison. Son billet de train pour Hossegor dans son sac. Un aller sans retour.
Tout oublier. Mais peut-on oublier ?
Elle ouvre une dernière fois la boîte aux lettres. Trois enveloppes, dont
deux factures. La petite enveloppe contient un faire-part semblable à tous ceux
qu’elle a reçus après l’enterrement. Quelques lignes de son amie Alicia :
Chère Monika,
Bon
courage. T’accompagne dans cette dure épreuve. Viendrai te voir à Hossegor dès
que tu le souhaiteras.
Te
rendrai lors de notre prochaine rencontre la robe noire à fleurs et le chapeau
que tu m’as prêtés.
Ton
amie pour toujours.
Tendresse.
Ton
Alicia.
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Juillet 2000 — Nicole Amann – Tous droits réservés.