Monsieur M. 

Fabienne Prost

 

- « Foutez moi la paix ! »
Cela faisait la deuxième fois qu’il était interrompu. Est-ce qu’on ne pouvait pas le laisser en paix une bonne fois pour toutes ! Que le monde s’écroule ! de toute façon, il ne pourrait pas descendre plus bas. Qu’est-ce qu’il pouvait y faire ? et puis qu’ils aillent au diable avec la vaisselle de chine, et les meubles Louis seize. Il avait l’impression qu’ils faisaient déjà partie de son passé, qu’ils appartenaient déjà à une époque révolue de sa vie.
La sonnerie du téléphone, incorporé au mur, retentit à nouveau. A l’autre bout du fil, un concert de voix perçantes, d’où émergeait celle, plus policée de Mr Lévant :
- « Monsieur M., je vous assure qu’il est nécessaire que vous vous déplaciez pour signer les papiers. Ils ne veulent rien entendre. Je ne peux le faire à votre place, comme vous l’avez suggéré.», et dans le brouhaha de voix et claquements de portes il pouvait entendre cette fois-ci une note de panique dans sa voix. « Et ils sont de plus en plus nombreux à la porte ! »
Il avait raccroché sans répondre.
Ah ! pauvre Lévant, avec son bloc-notes, et ses grands yeux de chien battu, il allait devoir faire face à la meute, les requins attirés par le naufrage de son grand ‘paquebot’. Il était curieux de voir comment il s’en sortirait, lui avec ses allures de premier de la classe.
De toute façon, il ne pouvait rien y faire, il était coincé ici. Cela faisait deux jours qu’il était coincé ici, ses intestins ne lui laissant pas de répit. Il s’était même fait installé un lit.
Un lit dans son ‘cabinet d’aisances’, comme disait Monique, sa femme. Encore une idée de Monique, les ‘chiottes en or’ ! !
Ce n’était d’ailleurs pas si désagréable de laisser aller son regard sur les murs de cette grande et étroite pièce, le doré le disputant au rouge rubis, ou au bleu turquoise, toutes les pierres incrustées, étant naturelles, bien entendu. La cuvette était en or, la chasse d’eau en rubis.
Avec désodorisants incorporés, rince-fesses automatiques.. une aberration, en y repensant bien, que seule leur folie des grandeurs avait justifiée.
Ce n’était pas parfait cependant, car l’odeur malodorante qui imprégnait toute la pièce, et le peu de vêtements qu’il portait sur lui, lui rappelait sa triste humanité, lui l’ancien ‘Maître du Monde’, arc-bouté sur ses toilettes, grimaçant, pestant contre son incommensurable colique.
Le téléphone retentit à nouveau. La voix de Lévant, comme surfant sur l’océan de voix mécontentes avait pris un peu plus d’assurance.
- « Monsieur M., vous ne pouvez pas continuer comme ça. Vous devez venir signer les décharges des huissiers. Je vous le répète. Je n’ai pas l’autorité pour le faire à votre place. »
« Foutez moi la paix, vous dis je. » Il raccrocha.
Ah ! le petit Lévant, l’adversité lui donnait un peu de relief ! Jusqu’où irait-il ? Cela l’intéressait.
De toute façon, qu’est-ce qui l’intéressait aujourd’hui ? Plus grand-chose. Il aurait voulu se laisser couler dans la cuvette, aspiré par la chasse d’eau.
Il se demandait ce qui le faisait souffrir le plus. Qu’est-ce qui le torturait ainsi ? Il avait eu le temps de méditer ces deux derniers jours. Est-ce que c’était sa toute nouvelle réputation d’escroc au col blanc, après avoir été l’une des personnalités les plus courues, les plus encensées par les médias ? ses millions envolés ? ses biens dont il allait devoir se défaire ? l’absence de Monique, et de sa fille, qui dans la tourmente, s’étaient réfugiées en Suisse, dans l’une des maisons, qui leur appartenait encore ?
Non, ce n’était pas ça. Les revers de fortune, il en avait déjà connu. Peut-être, pas à ce degré là, c’est vrai. Mais cela faisait partie du jeu . Business is business. Non, c’était autre chose.
Et ce maudit téléphone qui se remettait à sonner. Monique.
- « Chéri ? Lévant m’a appelé . Il est aux quatre cent coups. Qu’est-ce que tu fais ? il me dit que tu n’es pas sorti du cabinet d’aisances depuis deux jours, et que les huissiers sont en train de vider la maison, mais ça va pas, mon chéri ? Chéri, chéri tu m’entends ? »
Il avait raccroché. Pas envie de l’entendre gémir. Ce n’était pas le moment.
C’est vrai qu’il avait passé ces deux derniers jours ici dans cet espace réduit, alors que leur appartement au cœur de Manhattan était immense, mais c’était le seul endroit tranquille, toutes les autres pièces étant assaillies par des armées d’huissiers et de déménageurs. Il faudrait bien qu’il les affronte à un moment. Pas maintenant.
Et sa colique ne lui en donnait pas le loisir. Il était comme cloué à ces toilettes, poussant, suant, souffrant.
Oui, il savait maintenant ce qui le hantait. C’était le regard de cette femme noire, qu’il avait vu à la télé, après l’effondrement de la société. Cette femme d’une cinquantaine d’années, qui pleurait parce qu’en l’espace de quelques heures, elle avait vu volé en pièces toutes les économies de sa retraite, ses actions ne valant plus rien. Ce regard lui en rappelait un autre, celui de son fils, qu’il n’avait pas revu depuis cinq ans, depuis cette fameuse conférence.
Le téléphone à nouveau retentit. Ils n’allaient pas le laisser en paix. Lévant, encore. Celui-ci, comme essoufflé, après une longue course :
- « Monsieur M., je vous enjoins de venir me rejoindre. J’ai tout essayé pour les faire patienter, mais ils ne veulent plus rien entendre. D’ailleurs, ils s’apprêtent à enfoncer la porte. »
- « Faites les patienter. J’arrive. » Il raccrocha. Il allait les faire patienter. Il ne savait pas combien de temps il allait pouvoir gagner encore. Sinon, il les recevrait ici, après tout pourquoi pas ?
Il avait pu enfin se lever, et détendre ses jambes un instant, mais ses idées noires ne le lâchaient pas comme d’impitoyables Erinyes.
Il se sentait hanté par le regard de cette femme. Il se demandait s’il ne l’avait pas déjà croisé. Où ? Est-ce qu’elle n’était pas une employée à l’accueil du siège de la société ?
Il n’était pas du genre à s’apitoyer sur le sort des autres. Il évoluait dans un monde ‘impitoyable’ depuis suffisamment longtemps, pour ne pas trop s’embarrasser de sentiments. Mais le regard de cette femme le torturait malgré lui. Par moments, il se disait qu’il allait essayer de la retrouver, et lui rembourser la totalité de son argent perdu, mais il savait bien que c’était irréalisable, et que derrière elle, il y avait au moins deux mille personnes dans le même cas, et que de toute façon, maintenant il était ruiné, et qu’il avait la justice sur le dos. Il avait vu à la télé ses associés, arrêtés, menottes aux mains. A quand son tour ?
Il laissa sonner le téléphone. Qu’ils s’énervent un peu ! Allez-y Messieurs ! Plus rien ne lui importait à présent !
Non, cela ne lui ressemblait pas les remords, la sentimentalité. Quand il s’était agi de truquer les chiffres, il n’avait pas hésité. Quand il pensait encore pouvoir sauver l’entreprise, il avait tout tenté. Quitte à mentir aux petits actionnaires, quitte à leur interdire de revendre leurs actions au moment, où plus rien n’allait plus.
Non, il avait l’impression qu’à travers le regard de cette femme que c’était les yeux de son fils qu’il voyait. Ce fils qu’il n’avait pas serré dans ses bras depuis au moins cinq ans, et dont il n’avait plus de nouvelles. Qui était dans une université californienne ‘socialisante’, paraît-il.
Ce Robin des Bois français, ce Bourdon, pourfendeur des pauvres avait subjugué son fils. Il se rappellerait toujours comment il avait ricané devant le discours polémique de ce sociologue français, adressé à leur intention, eux les ‘Maîtres du Monde’, et prononcé dans un mauvais anglais. C’était lui l’auteur de cette expression enflée, que la presse ensuite n’avait cessé de relayer. Il avait moins ricané lorsque son fils, qui par je ne sais quel hasard était présent, lui avait dit après qu’il voulait être sociologue. Il lui avait dit :
« Comment veux tu être crédible, toi le fils d’un des hommes les plus riches du monde ? ». Il lui avait répondu qu’il changerait de nom, qu’il avait honte du sien, et de tout ce qu’il représentait. Son enfant chéri, adulé. Il ne l’avait plus revu depuis.
Ca y est, ça le reprenait. Un spasme le pliait en deux, et il s’empressa de baisser son pantalon, s’accroupissant à nouveau au-dessus de la cuvette. Il avait maigri ces deux derniers jours, ce qui lui aurait sans doute valu une petite réflexion mi-figue, mi-raisin de Monique.
- « Ah ! enfin chéri ! tu as perdu un de tes bourrelets. »
Il pensait à elle, et voilà qu’il l’entendait au bout du fil. Il avait dû tendre le bras machinalement, et décrocher.
- « Allô chéri ? »
- « Oui, Monique, qu’est-ce que tu veux ? »
-« Qu’est-ce que je veux ? Mais tu me raccroches au nez comme une malpropre, et tu me demandes ce que je veux ? Mais je m’inquiète pour toi, mon chéri ; mais je m’inquiète pour nous.. », et la voilà qui se remettait à se plaindre. Ah ! et sa colique qui le faisait souffrir. Et il pouvait entendre l’agitation derrière la porte blindée. Lassés de patienter, ils devaient commencer à porter les premiers coups contre la porte.
-« Mais, quel est ce bruit derrière toi? Qu’est-ce qui se passe ? oh ! chéri, je suis inquiète. Qu’est-ce qui va t’arriver ? »
Non, mais elle ne pouvait pas se taire ! Il y avait des circonstances où le silence s’imposait.
-« Bon, Monique, je suis dans la m… jusqu’au cou. Je te demande tout simplement de te calmer. Je te rappellerais quand j’en serais sorti, tu veux bien ? Je t’aime, tu le sais, alors .. ». Sa voix, maintenant disparaissait sous les coups assénés contre la porte, de plus en plus forts, de plus en plus audibles. Mêlée aux éclats de voix furieuses, la voix douce de Lévant semblait comme un phare dans la tempête. Monique avait raccroché. Il n’avait plus qu’à attendre, tout occupé à l’accomplissement fécal de son corps. En finir avec cette colique.. c’était la seule chose qu’il désirait maintenant.
Quand enfin la porte céda sous les coups, les ouvriers et les huissiers découvrirent dans l’odeur fétide de la pièce Monsieur M., accroché à ses toilettes en or, en quasi extase, se soulageant de litres de fèces libératrices.
Ils allaient devoir attendre avant de démonter les toilettes, et à cette idée, Monsieur M. ricana
intérieurement. Il allait être encore pour quelques heures un ‘Maître du Monde’ !
                         
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