Mon kayakiste

Pierre Lamy 





J’attendais depuis quelques jours dans un magasin, parmi d’autres esquifs, sans trop comprendre qui j’étais et ce que j’y faisais. Des bipèdes allaient et venaient. Certains me jetaient un coup d'œil au passage, d'autres poussaient plus loin la curiosité en me tapotant un peu, mais la plupart ne se rendaient même pas compte de ma présence.
Jusqu'à ce que Félix entre dans la boutique.

Comme il n’y avait aucun autre client, la vendeuse s’est précipitée.

«Bonjour Monsieur. Puis-je vous aider?»
«Bonjour Madame. Excusez-moi de vous déranger, j’ai l’intention d’acheter un kayak de mer »
«Vous êtes fixé sur un modèle ? »
« Pas vraiment, en fait ce sera mon premier bateau »
« Vous avez tout de même quelques notions ? »
« Euh… Oui, enfin, j’ai fait un stage »
« Alors, si je peux me permettre, je pense que celui-ci vous conviendra »
Ils viennent directement vers moi. Le bonhomme me regarde sous toutes les coutures. Il me tapote un peu partout. Puis me soulève et me porte à son épaule. Il fait ainsi quelques pas dans le magasin.
« Vous avez raison. Il me semble très bien ce kayak, costaud, pas trop lourd. En plus il a une jolie petite gueule»
«Vous avez l’œil, Monsieur. Un beau bateau est toujours un bon bateau. Avec celui-ci vous allez vous régaler »

Je savais enfin qui j'étais. Ce bipède et la vendeuse avaient un jugement très sûr et m'étaient particulièrement sympathiques.

Le bonhomme eût un instant d’hésitation.
«C’est que j’aimerais quand même que mon bateau soit assez stable. Vous comprenez ? »
« Bien sûr. Vous avez parfaitement raison. Mais là, vous ne pouviez mieux tomber. Ce modèle est très stable, très manœuvrant, il est parfait pour une première acquisition »
« Mais je ne serai pas bien longtemps débutant. Enfin j’espère »
« Alors ce kayak est fait pour vous, il est certes facile, tolérant, mais quand vous l’aurez bien en main vous apprécierez ses autres qualités. Je connais des kayakistes chevronnés qui ne jurent que par lui. C’est vraiment un excellent choix »

Qu’est-ce que vous disais ? Ca fait plaisir à entendre. Je me demande pourquoi ils font d’autres modèles. Pour ceux, peut-être, qui recherchent un bateau instable, lent, et difficile à manœuvrer ?

Ensuite, tout est allé très vite. Je me suis retrouvé sur une pelouse de salicornes, près d’un bras de mer au cœur de la forêt. J’imagine qu’il s’agissait d’une forêt car il y avait plein d’arbres tout autour.
Trois hérons se sont envolés l'un après l'autre sans trop se presser. Le ciel était bleu tendre avec quelques petits nuages et ce paysage bucolique se reflétait dans une eau lisse comme un miroir.

Dans ce décor, le bonhomme était carrément incongru. En short, avec des chaussons en néoprène et des guibolles poilues. Il portait un épais gilet de couleur criarde et une sorte de tablier dont je n’allais pas tarder à connaître la destination. Plus tard, j’ai découvert que cet accoutrement n’était que la tenue habituelle des kayakistes.

Ridicule, incongru, ce bipède m’était pourtant franchement sympathique. Au magasin je n’étais qu’un objet, un bel objet certes, mais un simple objet. Lui, pas fier, me considérait d’emblée comme son compagnon.
«Il te faut un nom, mon joli kayak tout neuf. J’ai pensé à Razkayou, qu’en dis-tu ? Moi, je m'appelle Félix»

C’est aussi simple que çà. Trois courtes phrases et nous sortions l’un et l’autre de l’anonymat.
«Je sens qu'on va faire ensemble un bon bout de chemin. Mais d'abord, il faut que j'apprenne à mieux me servir d'un kayak »
Ca tombait bien, il fallait moi-même que j'apprenne à me servir d'un kayakiste. Nous étions faits pour nous entendre.

Lorsque Félix m'a mis à l'eau, j'ai enfin compris pourquoi j'étais conçu. Je me sentais léger, presque aérien et ne demandais qu'à glisser à perte de vue. C'est une sensation merveilleuse et tout à fait inexplicable, aussi ne m'étendrai-je pas sur le sujet.

D'ailleurs, les choses sérieuses commençaient. Le charme s'est rompu.
Mon bipède avait l'eau jusqu'aux genoux. Il m'a enfourché comme une motocyclette, mais dés qu'il a voulu fourrer ses guibolles dans le cockpit, nous avons chaviré.
Il a pris les choses avec humour.

Me rapprochant du bord, il fit une seconde tentative avec seulement de l'eau jusqu'aux chevilles. Appuyé sur le sable du fond, je me gardais bien de chavirer. Cette fois la manip' fut couronnée de succès. Félix ajusta son espèce de tablier en néoprène autour de l'hiloire. Cette jupe devait en principe empêche la flotte d'entrer dans mon cockpit.
Décidément, mon génial concepteur avait tout prévu!

Nous n’avons fait que quelques ronds dans l’eau, mais mon bipède fut tout de même enchanté de cette première balade.
Moi, beaucoup moins. Je le sentais vaciller sur mon siège. Pourtant c’était un plan d’eau bien calme, sans la moindre vaguelette.

Mon bonhomme avait deux types de problèmes. Quand il voulait aller droit, j'allais en zigzag. Quand il voulait tourner, je continuais sur ma lancée. Je jure que je ne le faisais pas exprès pour lui pourrir la vie, mais, raide comme un piquet, veillant à ne pas chavirer, tremblotant un peu du bassin, il pagayait un peu n'importe comment.

Comment voulez-vous que je comprenne ses intentions? Il n’avait pas du apprendre grand chose au cours de son stage.

« En fait je n’ai pas fait de stage proprement, j’ai loué quelques fois un kayak à un point passion plage, ça revient au même »
Ben voyons!

Raconter nos premières sorties, bien à l’abri dans un estuaire, son application, ses maladresses, mes déconvenues serait fastidieux.
La vendeuse m’avait présenté comme un kayak manœuvrant, rapide et stable. Stable, je l’étais incontestablement, sinon mon pauvre pagayeur se serait baigné bien souvent. Rapide et manœuvrant il m’arrivait d’en douter !

Mais comme il n’est pas plus sot que la moyenne des bipèdes, ce bon Félix a tout de même fini par se débrouiller. Il a enfin compris que gîter n’est pas chavirer et qu’au contraire c’est un mouvement essentiel pour me faire comprendre ses intentions. Son coup de pagaie a pris de l’assurance. Grâce à ma compréhension, il se hisse progressivement mon niveau. Certes il n’est pas près de l’atteindre, mais il y a un début à tout.

Je suis tout de même un peu frustré. Parfois il nous arrive, par hasard, de sortir des sentiers battus et d’affronter une série de vagues ou un bon petit clapot. Mon malheureux propulseur s’empresse de retrouver des eaux plus calmes. Ca me désole car c’est quand ça chahute un peu que je me sens le plus à l’aise. Il m’arrive de rêver de ce que je pourrais faire entre les mains d’un vrai pagayeur !

Mais je dois me faire une raison. Si le kayakiste choisit son kayak, le kayak ne choisit pas son kayakiste.

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