Mise en bière       

 

Marielle Taillandier

 


C’était comme un rituel. Une heure après le petit déjeuner, il s’isolait dans la cuisine pour préparer le premier sacrifice avec soin. La table nettoyée et rangée et la toile cirée à carreaux tirée aux quatre angles, il allait chercher dans le frigo la première victime. Encore toute fraîche, couchée à côté de ses congénères, il la tirait délicatement par le col et la prenait à pleine main, d’une seule main, la droite. Fasciné, il se mettait à la caresser avec indécence, suivant de ses gros doigts tremblants les courbes devenues féminines de la petite bouteille. De l’index il essuyait avec tendresse les perles de condensation tandis que le pouce massait la base large crissant sous sa pression. Il revenait ensuite s’asseoir à la table et, la porte de la cuisine fermée, la première dégustation pouvait commencer. Il l’observait encore, restait quelques instants à la faire tourner dans la main face à la lumière puis dégoupillait la capsule qui sautait d’un bruit sec sur le carrelage.

Alors seulement, tandis que le petit corps de verre se réchauffait et que la buée transformée en sueur lui collait dans la paume, il portait le goulot aux lèvres et commençait à téter.

C’était sa copine, sa maîtresse, sa gueuze. Dans un rire gras de fumeur, il prononçait ce dernier mot avec un accent chtimi exagéré, dégageant un sourire approximatif et une haleine piquée à la bière. La première gorgée coulait dans l’oesophage et les autres suivaient, à intervalles réguliers, glissant sur la pomme d’Adam proéminente qui accomplissait sa tâche de déglutition avec application. Aussi loin que je me souvienne, je ne l’ai jamais vu boire autre chose.

La bouteille vidée et lui momentanément repu, il la reposait avec précaution sur la table, se passait la main sur les lèvres qu’il nettoyait d’un coup de langue discret. Commençait alors la courte trêve avant le sacrifice suivant. Les canettes défilaient ainsi une à une jusqu’au soir, rythmant ses humeurs, ses rires et ses coups de gueule selon qu’il avait le vin gai ou agressif. Et quand on en était aux coups de gueule, la main caressante sur la bouteille se faisait lourde sur les joues et les têtes de ses gosses qu’elle manquait de dévisser. Pour des broutilles. Ses gosses…habillés de vêtements trop étriqués ou trop larges que les aînés repassaient aux cadets, et les soeurs ressemblant aux frères dont elles héritaient, sinon les tenues, du moins le caractère ; cent fois ils eurent honte de sortir de chez eux, cent fois nous avons entendu les railleries des autres mômes, impitoyables. Aux repas non plus ils n’étaient pas à la fête. Dans le silence pesant que le père faisait régner, on n’entendait que le cliquetis timide des fourchettes dans les assiettes qu’ils vidaient plus par trouille des représailles que par appétit. Un jour, il resservit plusieurs fois à l’une des filles du chou-fleur froid qu’elle mastiquait sans pouvoir l’avaler, le cœur au bord des lèvres. La main du père s’abattit sur sa nuque, provoquant un spasme qui lui coupa le souffle. Les coups pour les gosses, les caresses pour la bouteille.

L’après-midi c’était la sacro sainte sieste qui interrompait le rituel de la bière, pour cuver. Au réveil, le sang un peu rafraîchi mais la tête alourdie d’une bonne dizaine de gueuzes, il en vidait une nouvelle accompagnée d’une Gauloise sans filtre, qu’il prenait cette fois dans le salon face à nous, affalé dans le meilleur fauteuil. Acteur d’une mauvaise pièce jouée cent fois avec les mêmes tirades sarcastiques sur les buveurs de flotte. La tête en arrière, le cou tendu, la main gauche tremblotante pendue dans le vide et l’autre tenant fermement sa douce amante, il fermait les yeux de bonheur dans une ivresse que nous ne pouvions pas partager.


 


« Jacques est fatigué, nous rentrons dimanche ». Un tour de Corse à vélo épuisant avait vidé ses dernières forces et lui avait révélé le mal qui le rongeait sans qu’il s’en doutât. Il était inopérable. Bouffé par le crabe de haut en bas, foie, estomac, poumons jusqu’au cerveau tapissé de métastases. Commença alors la lente descente aux enfers entre fringales inhabituelles de gâteaux et coups de tête contre le mur pour faire cesser la douleur. La bière fut remplacée par des perfusions de morphine. L’ivresse devint torpeur et la sieste, un long sommeil artificiel où la nuit prit le pas sur le jour.

Il finit dans un hoquet, le cœur au bord des lèvres… Ses gosses, qu’il avait fini par réclamer dans de rares éclairs de lucidité, ne sont jamais venus le voir à l’hôpital.

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