Miroir d'encre

(Texte primé au Mans - 1999)

 

Jean-Paul Didierlaurent

 
 
Le gros papillon de nuit volait en cercles de plus en plus serrés autour de l’halogène. Le battement frénétique de ses ailes donnait à son vol des allures de danse folle. La petite tête de mort dessinée sur son dos virevoltait dans la lumière brûlante. Partout sur le sol, gisaient des feuilles de papier. Des pages noircies d’écriture qui tapissaient le parterre du minuscule studio. Des cartons déchirés avaient vomi leurs entrailles de par les plaies béantes qui ornaient leurs flancs. Des étagères désarticulées pendouillaient aux murs, les rayonnages éviscérés de leurs livres. Pas un seul centimètre carré de plancher qui ne fut vierge du carnage. Dans un coin de la pièce, un dictionnaire volumineux semblait attendre le coup de grâce, ramassé en un tas de feuilles fragiles, dénudé de sa couverture cartonnée . Un pot à crayon avait roulé au pied de la porte d’entrée, vide. Ça et là, des stylos brisés en deux se vidaient de leur encre. Un encrier avait projeté une multitude de perles violettes en explosant sur le mur. Sur le plâtre jauni, brillaient les têtes dorées de centaines de punaises orphelines de leur proie, avec pour ultimes souvenirs, des lambeaux de papier. Seul le pupitre d’écolier qui trônait au centre de la pièce semblait avoir survécu dans la tourmente. Accrochée à ce radeau de bois sombre, la silhouette de l’homme ondulait sous l’ombre mouvante de l’insecte. La grande carcasse d’ascète, toute en os, était figée sur le banc minuscule, comme momifiée par les ans. Le cahier bleu reposait entre les avant-bras décharnés du vieillard. Lentement, les doigts osseux tournèrent la première page. D’abord, Monsieur Émile lut. Puis, il vit. Aussitôt, son visage se tordit de souffrance, les mâchoires se crispèrent l’une sur l’autre, à se briser. Une larme roula sur sa joue ridée avant de s’écraser sur le papier jauni. Du plus profond de ses entrailles, monta un râle de rage et de désespoir, un feulement de fauve ivre de souffrance. Alors, une à une, les images du passé vinrent fleurir à la surface de son cerveau fatigué, répandant leur parfum poussiéreux sous son crâne. Des odeurs de craie et de tableau noir, des cris d’enfants dans une cour d’école.

 

 

Tout avait commencé soixante-seize ans auparavant. Il n’était alors qu’un garçonnet en culotte courte, effacé et solitaire, ni aimé, ni détesté. Un petit écolier ignoré de tous. Jusqu’à ce jour béni où, du haut de ses sept ans, il avait débité à son instituteur pétrifié d’effroi le profil psychologique de celui-ci après dissection de son écriture sur le tableau noir. Il n’avait alors aucune conscience de ce qu’était la graphologie. Mais le don était en lui, inscrit au plus profond de ses gènes. Son attention toute entière se portait sur le graphisme des lettres. Son esprit décortiquait leur dessin, les pleins, les déliés, analysait la force du trait, prenait la mesure des jambages, jaugeait longueur et inclinaison. Chaque détail était isolé, autopsié puis replacé dans son ensemble, nettoyé. D’un seul regard, il vous déchiffrait une écriture, sans esquisse, sans approches hésitantes, sans tâtonnements aucun. Un unique coup d’œil chirurgical et le portrait était achevé dans l’instant. Verni et encadré, sans retouches à venir.

 

 

Dès lors, la peur qu’il inspira le mit au banc des exclus. Railleries et sarcasmes lui tombèrent sur le dos comme autant d’averses glaciales. Rejeté comme un nuisible, évité comme un monstre difforme, il apprit peu à peu à aimer cet isolement forcé. Le cœur rempli de fiel envers l’humanité entière, il entama alors sa quête. Depuis ces temps lointains, il chasse, furète après la calligraphie la plus diabolique qui soit, une écriture haineuse, née des creusets de l’enfer, belle et pure comme un cristal. Parfois, sa quête le mena aux portes du mal. Des spécimens hétéroclites, des petits bouts de papier exhalant chacun leur part de ténèbres et punaisés sur les murs de sa chambre lugubre. Tout un échantillon de noirceur, des fragments d’apocalypse dans lesquels il se complaît souvent à plonger le regard. Mais le joyau était resté jusqu’à présent introuvable. Un jour, demain peut-être, sa main tirerait vers la lumière la graphie tant convoitée. 

 

 

Durant les premières années, Monsieur Emile avait parcouru de long en large les quais de Seine, farfouillant de gourmandise dans les cartons des bouquinistes, piochant parmi les cartes postales comme un enfant dans un panier de bonbons acidulés. Mais au fil du temps, il s’était lassé de ces écritures délavées par les ans et mortes le jour de leur oblitération. Monsieur Emile voulait du vivant, voulait lire une encre fraîche sur du papier blanc et non ces caractères empaillés et jaunis, à demi effacés sur de vieilles cartes aux relents de grenier. Il lui fallait découvrir un vivier neuf, foisonnant d’écrits. Il avait eu la vision de ce paradis perdu quelques années plus tard, lorsqu’il avait ramassé sur l’asphalte un bout de papier froissé. Une écriture malhabile  et brouillonne y avait déversé une liste exhaustive de produits alimentaires. Un billet à commission, anodin et pourtant si plein de vie, un véritable festin graphologique aux yeux de Monsieur Emile. Le marché ! L’endroit regorgeait de ces petits billets.

 

 

Depuis lors, tous les jeudis en matinée, Monsieur Emile promène sa grande silhouette sous les verrières du marché couvert de la ville. Il déambule dans les travées étroites, emmitouflé dans sa gabardine grise, son éternelle casquette vert olive vissée sur le haut de son crâne. Il slalome entre les étals, l’œil à l’affût. La vue des ardoises anthracites posées ça et là sur les cageots de victuailles l’emplit d’une joie sauvage. Filet mignon, carottes, Reblochon. Des mots griffonnés à coups de bâtonnets crayeux. Les arabesques tortueuses dessinées par les doigts boudinés et sanguinolents du garçon boucher mettent à jour une violence à peine contenue. Les signes géométriques gravés par les serres persillées du marchand de légumes laissent apparaître son esprit cartésien, droit comme une autoroute australienne mais aussi étroit qu’un chemin vicinal. Et la fromagère. Ah, la fromagère. La cerise sur le gâteau pour Monsieur Emile. Ses pleins et déliés s’entrecroisent, tournicotent en une danse lascive. Sur son ardoise, les lettres s’embrassent, des lettres larges et généreuses qui exhalent une sensualité à fleur de peau. Tous les jeudis, Monsieur Emile s’aiguise les sens sur cette palette calligraphique. Il entame alors sa cueillette. Tête baissée, il furète, inspecte le sol tel un héron sur la surface d’une mare à la recherche de grenouilles. Qu’un petit billet tombe sur le dallage et dans l’instant, il s’en empare. Le papier froissé rejoint aussitôt ses congénères au fond des immenses poches de la gabardine.

 

 

Mais c’est surtout au moment de la fermeture du marché que son activité s’accroît. Moment sacré où les allées dévoilent leur rebus. Monsieur Emile entame alors sa moisson du jour. Il décolle un à un les billets que des centaines de chaussures ont piétinés. Des papiers souvent sales et visqueux. Les poches ainsi garnies, tel un orpailleur avec dans son tamis les boues grasses et luisantes du fleuve,  il quitte les lieux de sa démarche rigide et rejoint le bistrot du bout de la rue. La petite table du fond l’y attend, souvent libre, toute tassée qu’elle est dans l’encoignure de la salle. Il commande au garçon un verre de rosé. Et Monsieur Emile se met alors à savourer ce vin acide comme une bile vénéneuse. Son visage semble nimbé d’une nouvelle jeunesse. Il lape plus qu’il ne boit, il savoure l’instant, tel un amoureux transi et emprunté dans l’attente d’un nouveau rendez-vous. Ses grandes mains palpent fréquemment la récolte du jour. Une dernière gorgée, une ultime brûlure fruitée qui le fait s’ébrouer de la tête aux pieds et le voilà qui déplie sa grande carcasse et quitte le café non sans jeter au passage un regard dédaigneux aux joueurs de cartes tout entier absorbés par leur belote. Rien dans son attitude ne laisse soupçonner la jubilation qui bouillonne en lui. Rien, hormis peut-être ses yeux. Il a ce regard qu’ont parfois les vieillards à l’ombre de leur passé. Deux billes noires et luisantes, deux prunelles d’où sourd une intelligence inquiétante. Il remonte le boulevard, impatient et fougueux, de l’espoir plein les poches.

 

 

Sans même se rassasier ni même ôter sa gabardine, il s’installe devant le pupitre et pioche une première fois dans la récolte hebdomadaire. Un à un, les papiers sont analysés, décortiqués puis rejetés pêle-mêle, vulgaires coquilles vidées de leur substance. Chaque nouvelle exhumation lui procure une décharge d’adrénaline qui inonde son cœur. Mais ce soir, alors que les ténèbres ont depuis longtemps envahi la ville, la moisson, bien que fructueuse, n’a pas livré de spécimens à la hauteur de ses espérances. Des écritures médiocres, un ramassis de gribouillis sans consistance, des calligraphies fades.

 

 

Dépité, Monsieur Émile déchire avec rage la pile de billets. Ses longs bras s’agitent et balayent l’espace en de grands moulinets. Dans son élan, il renverse le pot à crayons. Ce pot qui, tous les jours, le nargue et l’obsède jusque dans ses rêves. Ce pot hérissé de mines et de plumes qui le tentent chaque fois que sa main s’en approche. Cette forêt de crayons qui érigent leurs pointes comme autant d’épines empoisonnées. Il les saisit, un par un, et leur brise l’échine. La mimique grimaçante qui déforme sa bouche se mue bientôt en un sourire d’extase. Monsieur Émile, possédé par une jouissance sauvage, détruit tout ce qui l’entoure. A genoux, il éventre les cartons, empoigne les piles d’archives et les projette vers le plafond. Ses éclats de rire accompagnent les feuillets blancs dans leur danse. C’est alors que le petit cahier bleu enfoui depuis des lustres à l’abri du regard remonte à la surface. Un instant auparavant, il se terrait encore dans les profondeurs sombres d’une boite de carton, noyé sous d’antiques revues. Il se tient à présent sur le haut d’une pile, se gavant de lumière. Le cœur de Monsieur Émile s’est arrêté de battre. De ses paumes ridées, il caresse la couverture bleue pâle. Dans ses mains tremblantes, le cahier semble palpiter, comme habité d’une vie propre.

 

 

Doucement, le vieil homme tourne une première page. Il penche le buste et contemple cette écriture qu’il analyse pour la première fois. Devant ses yeux exorbités, apparaît ce qu’il a passé toute une vie à chercher. Des pattes de mouches gorgées de violence, des entrelacs noirs qui serpentent sur le papier jauni, sifflant leur vilenie, des moignons de jambages amputés par l’avarice, des virgules comme autant de morsures, des points comme autant de crachats. L’écriture brouillonne et venimeuse d’un enfant rongé par la folie, un écolier qui, soixante-seize ans auparavant, avait tracé là ses derniers mots.

 

 

Le papillon, dans un ultime baiser avec la lumière blanche, s’est embrasé d’un coup. Monsieur Émile, tout entier plongé dans la contemplation de son âme, ne perçoit déjà plus le crépitement des grandes ailes du sphinx.

   
  © 1999Jean-Paul Didierlaurent – Tous droits réservés.