Le drôle de meurtre du "Cent Retours"
Pierre Brandao
Oui, je sais, des histoires, vous en entendez
souvent, alors il faut que je vous surprenne pour que vous restiez quelques
instants avec moi. Le mieux, je crois, c'est de vous raconter ma propre
aventure, celle que je ne suis pas près d'oublier, parole de bateau !
Au début de mon existence, j’étais un modeste cargo Turc transportant toutes
sortes de marchandises : du blé, de l'orge, des légumes, et bien d'autres
denrées encore. Cependant la beauté de ma ligne s’apprêtant à plus de
considérations, un beau jour, un armateur riche et fantasque, Monsieur Duranton
me remarqua et tomba sous le charme. Son ambition était de permettre aux
touristes la visite de la Turquie par la mer, en longeant les côtes du pays.
Ainsi, partant de Batoumi, je faisais étape à Istanbul et terminais mon périple
à Iskenderun. Croiser en mer de Marmara et en mer Morte en passant par le
détroit du Bosphore motivait le simple passager, mais également de nombreuses
personnalités : à coup sûr, cette affaire était bonne, je devrais être
l’instrument de la fortune de Duranton.
Je fus donc rapidement remis en cale pour devenir une magnifique navette.
J'entendais déjà, outrepassant les bruits des marteaux et des ouvriers, les cris
de stupéfaction et d'admiration qui proviendraient des rives. Mon propriétaire
savait qu’il tirerait profit de mon élégance naturelle et travailla mon
apparence pour me donner tous les attributs portés par des navires haut de gamme
que l’on admire dans les catalogues de croisières. Et là, franchement, je suis
devenu superbe, que dis-je, splendide même !...
Comprenez que la magnificence de mon corps architectural ne me motive pas à être
modeste… Comment ? Vous me trouvez trop narcissique ? N’exagérons rien, vous
allez me faire rougir… Continuons mon histoire si vous le voulez bien…
Mon nom de croisière était révélateur : "Cent Retours". Cette fantaisie du
maître forçait le sourire des voyageurs ; à la vue de ce jeu de mots affiché à
mes flancs rutilants, ils rêveraient d'un "sans retour"…
L'attention toute particulière que me portaient le propriétaire et le capitaine
sur mon état de santé me satisfaisait. Je jouissais auprès de mes frères de la
mer d’une excellente réputation.
Pourtant, ce jour-là, alors que les membres d’équipage s’apprêtaient à fêter ma
centième traversée, un événement fâcheux se produisit… Nous n’étions pas arrivés
à Istanbul, que, sommeillant tant j’étais habitué à la routine des flots
frappant mes bois, une odeur particulièrement désagréable m'envahit et m’alerta.
Un liquide visqueux, glauque, se faufilait à travers les pores de mon plancher.
La couleur mêlée aux embruns me rappelait l’écume des crabes rouges. Je décidai
alors de stopper net.
Le capitaine Sevcan, stupéfait, ne comprit pas ma réaction ! Il descendit à la
soute, accompagné de son fils Bühlent. Le gamin de huit ans jouait avec un
bilboquet offert par un touriste français lors d'un précédent voyage et ne
s’inquiétait guère des contrariétés de son père. Il était simplement heureux de
naviguer et à cet âge, les affaires des grandes personnes n'étaient pas les
siennes !
Sevcan était très bon navigateur mais dès qu'il vit la masse sombre étalée à
même le sol, il pâlit. Je m’étais immobilisé et la traversée prenait trois jours
pleins ! Se retrouver bloqué en pleine mer avec des voyageurs peu enclins à la
patience était véritablement catastrophique ! Comment allait-il faire face ?
Anxieux, il remonta dans sa cabine et réfléchit. Qu’avait-il bien pu se passer ?
Rien ne laissait présager cette situation, ce qui arrivait lui paraissait
invraisemblable ! Que dire à ses passagers, et comment allaient-ils réagir ?
Tout à ses pensées, il regardait son fils ; l’enfant continuait de jouer avec
insouciance ; il n’était pas du genre à s’ennuyer, les voyages à mon bord en
compagnie de son père lui suffisaient.
« - Özcan ! » cria le Capitaine à travers le hublot, afin d’être entendu par son
second qui se trouvait sur le pont supérieur. Un homme maigre vêtu d’un pull
marin qui lui donnait une apparence plus frêle encore, descendit et le rejoignit
à sa cabine.
Voyant le patron embarrassé, le visage soucieux, il pensa qu’il valait mieux
être prudent dans ses réponses… Dés qu’il parlait, Ozcan avait un regard fuyant,
il évitait l’intensité d’un discours franc et son allure générale ne le rendait
pas particulièrement sympathique. Le capitaine, plutôt habitué à un langage
direct, n’aimait pas son comportement ; Ozcan ne lui inspirait pas confiance. De
plus, il faisait preuve parfois d’une telle bêtise, tant dans ses propos que
dans ses actes, que c’en était désespérant pour le patron ! Je me souviens, une
fois, lors d’un voyage, en longeant la côte asiatique ; Sevcan lui avait dit de
jeter l’ancre en mer de Chine, et cet idiot a peint l’ancre du bateau avec un
flacon d’encre de Chine… De quoi se faire un sang d’encre, je vous le dis moi !
Comme il avait hurlé ce jour-là, Sevcan !!! Enfin, vous me direz, ce n’est rien
par rapport à la fois où un autre pêcheur a dit qu’il changeait de pays pour
aller pêcher du poisson-chat… Le lendemain, Ozcan est apparu avec une caisse de
souris grises, pensant que c’était ce qu’il fallait pour les appâter ! Tout le
monde avait bien ri, ce jour-là…
« - Ozcan, on a un grave problème. Descends à la soute. »
Les deux adultes se rendirent sur place.
« - Regarde moi ça Özcan ! »
L’employé regarda la flaque rougie et ne put s'empêcher de pousser un cri
d'exclamation :
« - Bon sang Patron ! Vous croyez que… ???
- Evidemment ! Que crois-tu que cela pourrait être ? Maintenant, il faut trouver
une solution et vite !
- C’est fou ça patron ! Je suis venu il y a vingt minutes à peine, tout était
normal !
- Et bien, vingt minutes ont été suffisantes pour en arriver là ! Je voudrais
bien savoir ce qui s’est passé ! En attendant, il faut expliquer aux voyageurs
que nous aurons du retard.»
Özcan n’insista pas et resta sur place pour tenter de résoudre l'énigme.
Une horrible pensée m'assaillit… Mon cœur avait donc cessé de battre ? Je me
sentais inutile, nu, comme un vulgaire pantin de bois posé en devanture de mer
pour décorer ! Mon existence entière venait d’être remise en question, j'étais
un bon à rien et je désespérais ! Je n’avais plus qu’à me laisser porter par le
courant, et si celui-ci menait au Styx, et bien j’étais prêt à subir les feux de
l'enfer. Oui, j’étais en pleine dépression, « le dernier jour d’un condamné à
mort » hantait mon esprit et je me préparais à mon naufrage…
Sevcan remonta et contacta par radio l'armateur, qui lui assura la venue d'un
spécialiste pour le lendemain matin. Je sus alors à ce moment qu'il serait notre
sauveur ! En attendant, le capitaine fit regrouper les membres d’équipage et les
passagers afin de leur expliquer la situation…
Mme Jolicoeur fut la première à remonter. Ah, que cette française était jolie et
qu’elle sentait bon ! A travers les planches, je la reconnaissais entre mille !
Si j’avais été homme je lui aurais fait la cour ; mais je suis navire et mon
amour du moment était une agréable goélette qui croisait en Mer Morte. Sevcan ne
comprenait d’ailleurs pas qu’à chaque rencontre, le moteur avait des ratés,
aussi bien sur l’une que sur l’autre embarcation… Nous étions complices et
seules les vagues furent témoins de nos sourires entendus…
La belle voyageait seule. Les rumeurs rapportaient qu’elle n’avait pas supporté
le mariage et son premier mari n’était plus qu’un souvenir. Elle lui préférait
la compagnie d’amants et trouvait plus stimulant le désir de plaire à d’autres !
D’ailleurs, je la sentais intéressée… Elle avait remarqué cet étranger, Jacques,
français lui aussi, qui lui faisait les yeux doux. Certes, il était séduisant !
Si séduisant que s’il y avait eu plusieurs jeunes jolies femmes à bord, il
aurait sans conteste tenté de les séduire toutes ! J’étais donc persuadé qu’il
avait jeté son dévolu sur la seule et unique personne susceptible de tomber dans
ses filets de séducteur… Bizarrement, je le jalousais… Lorsqu’il s'approchait
trop près de Madame Jolicoeur, je ne sais pourquoi, mais une vague plus forte
que l’autre me projetait sur le côté, ce qui avait pour effet de le déstabiliser
et de le faire tomber… Ah, s’il pouvait être éjecté par-dessus bord !!!
Les cris stridents qu’on entendait au loin annonçaient la venue de Miss
Casstavoix, toujours accompagnée de son impresario Roublard ; ils étaient
inséparables, l’un ne pouvant aller sans l’autre. Disons plutôt que Roublard ne
pouvait se permettre de laisser la miss, sinon il l’entendrait encore plus
violemment. Pourtant, elle aurait dû se faire plus discrète pour se protéger des
paparazzis et de ses nombreux admirateurs car elle était une célébrité de
l’opéra ! Voyager incognito avec une telle personne relevait du prodige !
Il regrettait d’avoir à supporter l’exubérance de la star, et sa faculté à
travailler de façon si forte et si fausse ses organes du son, l’exaspérait ! Le
voir porter son cigare éteint aux lèvres à tout bout de champ démontrait
largement son impatience, mais il devait bien la supporter s’il voulait gagner
sa vie !
Sûr, dès qu’elle apprendrait la nouvelle, Casstavoix donnerait un aperçu de ses
capacités vocales pour faire entendre son mécontentement !
Autant la prétendue diva était repérable, autant cet autre passager était aussi
discret qu’un chat de gouttière… Seuls ses pas feutrés me permettaient de le
reconnaître, ainsi que le frottement de sa gabardine lorsqu’il marchait. J’ai
compris qu’il s’agissait du commissaire anglais à la retraite, Lord Holmes. Il
parlait avec une sorte de tic bizarre et un accent très caractéristique,
finissant toujours ses phrases par « N’est-ce pas mon cher ? » sans jamais
attendre de réponse. Sa femme, dont j’ai oublié le nom, une personne encore plus
discrète, au regard fureteur, se contentait de hocher la tête ; elle était
habituée à ces étrangetés. La parfaite épouse pour un homme en quête de vérités.
Ils passaient leur temps à étudier le comportement des autres voyageurs… sûr, à
les espionner ainsi ils devaient parfaitement connaître leurs faiblesses et
leurs travers !
Un étrange cliquetis métallique déambulant de façon lourde et lente, tinta ; je
sus qu'entrait en scène la princesse Nanouchka, une éminente personnalité russe
au pouvoir aussi énorme que sa volumineuse personne ; diamants et pierres
précieuses de toutes sortes perlaient le long de son thorax, telle la baleine
Moby Dick sortant d’une collection Maty ! Tout le monde la fuyait sur le bateau,
même moi qui la soutenais de sa grande masse la trouvais insupportable, non pas
à cause de son apparence, mais surtout parce que son caractère irascible et
associable n’engageait guère à la communication.
Cette grande dame hautaine, imbue de sa personne se prétendait au sommet de la
réussite, mais pourtant elle était en pleine déchéance sociale et n’avait de
richesse que son titre et les apparats ! Un miroir qui reflète trop bien la
cupidité et l'envie, en somme…
Je tanguais ainsi, sans faire le moindre mètre, tandis que Sevcan, sur le pont
supérieur, retenant l’angoisse qui l'oppressait de plus en plus, se décida. Tout
son monde réuni, le maître à bord prit la parole :
« - Nous avons un problème… »
Un murmure de désapprobation s’est tout de suite fait entendre… Sevcan ravala sa
salive et ajouta :
« - Je ne vous cache pas la gravité de la situation…
- Que se passe t'il ? fit le commissaire ; nous avons remarqué que nous
n’avancions plus... N’est-ce pas mon cher ?
- Et bien, nous avons découvert une flaque étrange, rouge et visqueuse près du
moteur… »
Les bouches des femmes se transformèrent alors en œuf d'épouvante…
- Vous voulez dire… Une flaque de…" dit en tremblant la petite française…
- Oui, Madame, et le pire, c'est qu’à mon avis il a rendu l'âme … Je ne peux
plus rien faire pour lui… Mais ne vous inquiétez pas, nous allons avoir de
l'aide, dès demain matin …
- Quand ? Fit une voix nasillarde, d’un désagréable auditif tel que mes planches
en grincèrent d’effroi…
Comment ? Je ne vous ai pas parlé de Sakura ? Et bien, imaginez une petite dame
asiatique d’à peine un mètre quarante, d’une maigreur à faire pâlir les asperges
qui se mettraient au régime rien qu’en la voyant ; affublée d’une robe bariolée
à dessins géométriques, des chaussures à si hauts talons qu'ils semblent être un
deuxième tibia et un chignon haut de forme planté d’aiguilles à tricoter pour se
monter d’un étage ! La principale occupation de cette charmante demoiselle,
était d’humilier à longueur de temps son compagnon en le traitant de toutes
sortes de nom…
Quant à lui, vous l’aurez vite repéré du haut de ses deux mètres, noir africain
et boxeur de surcroît ; je n’ai jamais su comment il s’appelait réellement mais
le plus souvent elle le nommait « Gorille » j’ignorais que cela fusse un prénom
aussi… En tous cas je n’avais jamais rencontré auparavant un couple aussi drôle
et disparate ! Vous voyez aisément avec quelle difficulté ces deux là pouvaient
être liés…
L’intervention de Sakura ne m’a pas surpris : elle compensait sa petitesse par
une intense présence et avec la cantatrice, c’était à celle qui se ferait la
plus remarquer…
Le capitaine poursuivit :
« - Oh nous n’aurons qu’un jour ou deux de retard…
- Ahhhhhhhhhhh !!! Nonnnnnnn pââââs çaaaaaa !!! Ca ne va pas non !!! S’étiola la
Casstavoix ; j’ai un concert à assurer à la Corne d'Or dans la baie du Bosphore,
moââa !!! Qui va chanter à ma place ? Vous vous rendez compte !!! »
A vrai dire, j'eus une pensée peinée pour les gens qui iraient l'entendre, si
Sevcan résolvait le problème en un temps record…
« - Calmez vous Mesdames, vous arriverez à bon port, et vous Messieurs, vous
pourrez vous amuser au tavla comme vous l'aviez prévu, nous avons la situation…
- C’est ça ! Interrompit Jacques, la situation en main… Vous vous rendez compte,
Madame Jolicoeur ? Il dit avoir la situation bien en main, et nous promet
quarante huit heures de plus sur mer ! Mais ce n’est pas pour me déplaire, car
votre compagnie m’est bien agréable…
Qu’il m’énervait celui-là ! Je lui aurais bien balancé une voile en pleine
figure si j’en avais été doté d’une !
« - Vous n’allez pas nous faire payer un supplément j’espère ! S’exclama outrée,
entre deux cliquetis, la princesse Nanouchka ; je ne manquerais pas de réclamer
un dédommagement pour ce contre temps fâcheux !
- Il faudra voir ça avec l'armateur, princesse… Mais ne vous inquiétez pas,
rentrez simplement dans vos cabines, et pour nous excuser, ce soir, nous vous
servirons des plats gratuitement, avec une bonne bouteille de raki et de
délicieux lokoums au dessert.
- J'aimerais vous parler à part, capitaine. Eloignons-nous voulez-vous ? N’est
ce pas mon cher ?"
Holmes entendait prendre l'affaire en main… Une flaque suspecte, une victime
ayant rendu l’âme ? L’affaire était d’importance… Pour lui, c'était évident, il
reprendrait du service ! Sa poitrine d’un coup d’un seul, se gonflait…
Je compris en le voyant qu’il se sentait redevenir aussi fin limier qu’il
l’était en activité…
- Alors, reprit-il, racontez-moi ce qui s'est passé.
- Et bien venez voir vous même, commissaire. C'est à ne rien y comprendre, tout
est arrivé en moins de vingt minutes."
Les deux hommes s'approchèrent de la soute au moment où Ozcan en sortit, l'air
fier et brandissant un objet, tenu par un chiffon gluant et sale :
« - Hey patron ! Je crois savoir ce qui est arrivé !
- Vrai ?
- Regardez ce que j’ai trouvé ! Juste en dessous de la caisse ! »
Et là, Özcan montra sa découverte. Il s'agissait d’un magnifique sabre de
collection, entièrement doré.
« - Il se trouvait sous le socle du moteur ! Regardez la lame est rouge, comme
la flaque !
- Mais c’est normal ! Il y en a partout ! »
Entré à l’intérieur de la soute, l’enquêteur eut beau chercher mais ne trouva
pas…
- Attendez… Où est la victime ??? Il n’y a rien là-dedans !!!
- La victime ??? De quoi parlez-vous ?
- Oui, renchérit Ozcan, je parie que c’est avec ce sabre que le moteur a été
poignardé !
- Mais tu vas te taire ! Où vas-tu chercher ces sornettes ??? Trouve-moi
l’origine de la panne au lieu de dire des bêtises !
Holmes, stupéfait, demanda :
- Mais, capitaine, vous voulez dire que le cadavre, c'est… le moteur ? Et la
flaque, que je croyais être du sang à vous écouter…
- C’est de l'huile mélangée à de la rouille, voyons… Vous avez vu trop de choses
dans votre vie vous ! Mais pourquoi semblez-vous si suspicieux ?
- Pourquoi ? Je m’étonne de la présence de cet objet dans ce lieu réservé à la
mécanique… Votre second a sans doute raison quand il dit que le sabre peut avoir
un rapport avec la panne du moteur… J’aimerais bien savoir à qui il appartient…
- Je ne l’ai jamais vu ce sabre auparavant, commissaire. »
- Moi non plus, renchérit Ozcan.
- Et bien, si vous me permettez, l’expression, n’est-ce pas mon cher, puisque
votre second parle d’un moteur poignardé, je pense qu’on peut dire qu’il a été
victime d’un meurtre, mais par substitution d’un élément vital à sa survie ! Il
y a un saboteur à bord !»
Là, je frémis… Quelqu’un m’en voulait… Peut-être était-ce un coup des compagnons
jaloux restés au port ? A l’embarquement, le yacht du milliardaire Turkan était
resté à quai, son capitaine avait bien trop bu la nuit d’avant pour reprendre la
mer. Ses passagers avaient dû se contenter du seul bateau capable de faire cette
longue traversée. Certains de mes collègues, envieux, m’avaient nargué, mais je
ne m’en suis point offusqué car j’étais trop heureux de prendre de l’importance
soudaine aux yeux de mon amie Goélette.
« - Mais… Pourquoi ? demanda le maître de bord…
- Si vous trouvez le mobile, vous découvrirez l'auteur du délit… n’est-ce pas
mon cher, et je crois savoir qui c’est…
- Déjà ? Vous êtes un policier hors pair vous ! Vous pensez que c’est Ankar qui
a fait le coup ? »
Holmes fronça les sourcils :
« - Plait-il ? Qui est Ankar ?
- Heu, c’est notre mécano. Il va arriver demain. Je sais qu’il n’est pas très
recommandable alors…
- Attendez, vous parlez d’Ankar, l’escroc le plus recherché des polices du monde
?
- Heu… oui…
- Intéressant, très intéressant…n’est-ce pas mon cher, c’est bien d’aider la
justice ; si vous me permettez, je passerai un appel de votre cabine. Mais entre
nous, comment Ankar aurait-il pu agir sur ce bateau, alors qu’il n’est pas
présent ? »
Alors là… J’ai eu mal ! Sevcan me tapa violemment au sol, il venait de se rendre
compte qu’il n’avait pas pensé à cette évidence, et du reste son mécanicien
n’avait aucun intérêt à agir de la sorte, ce bateau était un asile pour lui, il
ne pouvait donc être coupable ! (Mais moi, j’ai toujours cette bosse à l’endroit
où il a frappé !)
« - Bon, n’est-ce pas mon cher ? Ce n’est pas au mécano que je pensais, mais à
un autre passager. Montons, voulez-vous pour voir si on nous a attendu…. »
Effectivement, les passagers, inquiets mais aussi curieux d’en savoir plus,
avaient patienté. Sevcan après leur avoir résumé la situation en quelques mots,
laissa la parole au détective :
« - Bien, comme nous venons de vous l’expliquer, nous avons vu certaines choses
qui permettent de conclure à un fait véridique : il y a un saboteur parmi nous,
n’est-ce pas mon cher ? »
Oh là là !!! Vous auriez vu ce murmure de désapprobation !!! Sûr que si le
coupable avait été confondu à l’instant, il aurait été lynché !
« - Alors nous allons faire preuve de clémence, celui qui a détraqué le moteur a
cinq minutes pour avouer. Je tiendrais compte de son repentir et j’agirais pour
lui face à la justice. Pour commencer, j’aimerais savoir à qui appartient ce
sabre en or ?
-Ohhhhhhhhhhh !!! S’exclama la princesse Nanouchka, c’est à moi ça !!!! Qui a
osé me le prendre ??? C’est un souvenir que je ramène de Batoumi ! Rendez-moi ça
tout de suite !!! »
Le commissaire comprit tout de suite qu’elle ne pouvait être responsable… et le
vol du sabre lui indiquait de façon plus précise qu’il y avait effectivement un
problème à bord dont était responsable un des passagers… Grâce à la perspicacité
de l’Anglais, j’allais retrouver ma force de vie et ressusciter, c’était
formidable ! Les cinq minutes passèrent…:
« - C’est entendu ! Capitaine, vous allez m’aider, je vais interroger chacune
des personnes présentes sur son emploi du temps au moment des faits. Je veux
commencer par le jeune homme-là… »
Il désignait Jacques. Surpris, celui-ci porta la main à sa poitrine, se
demandant si Holmes parlait de lui ou pas…
- Moi ? Dit-il, mais je n’ai rien fait !
- Vous venez avec nous s’il vous plait, quant aux autres, vous restez sur le
pont, Ozcan est là pour garantir votre présence, n’est-ce pas, mon cher. »
De ce qui s’est dit dans la cabine, il n’y a pas grand chose à en rapporter.
L’enquêteur croyait le bellâtre coupable ; son mobile apparaissait clairement :
plus il restait avec Mme Jolicoeur sur le bateau, plus il prenait le temps de la
séduire… C’est vrai, moi aussi je l’ai cru coupable au début, tant il m’était
antipathique. Comment ? Moi jaloux ? Non, pourquoi aurais-je été jaloux ? Quoi
que, si j’avais été homme… mais ne revenons pas là dessus ! Il a bien fallu que
je me rende à l’évidence : Jacques se trouvait avec la belle ; elle l'a confirmé
par la suite.
Tous les autres passagers ont été interrogés tour à tour. Mais aucun n’avait de
raison de saboter le voyage. Certainement pas Miss Casstavoix qui avait son
récital sur le Bosphore, et comme son imprésario ne la lâchait pas d’une semelle
on ne pouvait pas l’accuser non plus… On n’allait tout de même pas croire que
Holmes et sa femme étaient impliqués, comment se seraient-ils interrogés
eux-mêmes ? British de la plus noble classe, à la retraite, ils profitaient de
la douceur des voyages, et ils n’étaient pas du style à comploter sur le
comportement des autres !
Quant à Sakura et son « Gorille », leur extravagance les mettait hors de cause :
il eut été impensable qu’elle puisse passer inaperçue dans son accoutrement et
serait morte d’ennui à rester plus de cinq minutes sans insulter l’homme de sa
vie ! Et lui ne pouvait rentrer dans la soute ; tout comme l’opulente princesse,
autant l’un ne passait pas en hauteur, que l’autre ne passait pas en largeur.
Toutes les personnes à bord furent innocentées. Aucun indice à l’horizon…
Il fallut se résoudre à passer la nuit dans l’immobilité… Le lendemain Ankar le
mécano viendrait les dépanner, et le commissaire pourrait simplement le livrer
aux autorités locales… Il aurait au moins de quoi sauver les apparences en
rajoutant une belle pièce à son tableau de fin limier.
Personne ne réussit à trouver le sommeil du juste, y compris moi. Je n’étais pas
habitué en pleine mer à rester ainsi inerte pendant des heures et des heures, je
ne suis pas un bateau de pêche moi !
A force de sentir le roulis me prendre et à droite, et à gauche, j’en avais le
tournis ! Le mal de mer quoi ! Ah, ça vous va bien de vous moquer de moi, vous
n’y étiez pas vous !!!
Le lendemain, Ankar est arrivé de bonne heure. C’est ma copine « La Fusée de
l’Orient » qui l’a emmené. Elle m’a fait un clin de mer puis a pris le chemin du
retour.
Le détective avait le sourire aux lèvres en voyant le mécano. Il attendait
patiemment son tour… Belle prise, même à la retraite il n’en restait pas moins
actif ! Après avoir jeté un œil à sa montre à gousset pour déterminer avec
précision le moment de l’arrestation –il fallait éviter que ce soit à l’heure du
thé tout de même !- Il décida de l’accompagner partout où il irait… Des fois que
l’envie de rejoindre le continent à la nage le prit, et pfuittttttt, disparu le
lascar ! Lord Holmes oubliait que l’escroc, aussi sportif soit-il, aurait eu le
temps de se noyer dix fois avant d’y arriver… Mais bon, il n’était pas du coin,
il ne pouvait pas savoir et après tout, il était à la retraite depuis quelques
temps déjà et manquait d’exercice… cérébral !
Aucun des passagers n’a bougé. Ils se regardaient tous en chien de faïence,
comme pour s'accuser mutuellement. Moi, je ballottais à travers les eaux, mais
j’étais confiant…
Après les salutations d’usage, Ankar se rendit dans la salle des machines. Il
s’aperçut de suite du problème ; un trou béant sous le carter était visible, le
moteur avait simplement coulé une bielle. Le genre de panne fréquente en somme ;
en revanche, il avait beau cherché et s’intriguait de ne pas trouver
l’embiellage.
Il se retourna vers le commissaire. Même sans être responsable de la panne, il
se savait pris au piège ; il appréhendait le zèle du vieux filou et sa compagnie
ne lui plaisait pas du tout mais il songea qu’il aurait au moins un jour ou deux
de sursis avant de se retrouver derrière les barreaux. Un avantage pour lui, il
n’avait pas ramené de pièce de rechange ! L’air contrit et résigné, il s’adressa
à lui :
« - Montons voir le capitaine, je dois l’informer de la gravité de la panne. »
Dans la cabine, Sevcan, caressant les cheveux de son enfant qui jouait
tranquillement, s’assit pour écouter le mécanicien.
« - Voilà, j’ai deux solutions : soit retourner à terre et demander à l’armateur
un nouveau moteur. Seulement, ça coûte cher ; soit réparer sur place, mais il me
manque la bielle pour réparer. Je ne l’ai pas retrouvée. »
Le capitaine prit la parole.
« - Ca m’étonnerait que Duranton accepte de remplacer le moteur, surtout
maintenant. Car on n’est pas prêt de repartir. Non, il faut réparer de suite,
avant que les passagers ne s’impatientent.
- Oui, renchérit le Commissaire, soucieux de tenir à portée de vue Ankar, «on va
vous la retrouver cette pièce. Elle ne doit pas être loin. Je vais faire le
nécessaire, attendez-moi. »
Mais Holmes eut beau chercher, dans la soute, sur le pont, partout quoi : point
d’embiellage ! Dépité il retourna à la cabine, où les autres l’attendaient.
« - Rien ! » fit-il à son entrée.
Le mécano soupira (mais moi, j’ai bien vu qu’il souriait intérieurement tant il
était content !)
« - Et bien, pas d’embiellage, pas de réparations !
- Bon sang, c’est vraiment pas de chance, reprit le patron du navire.
Ankar observait depuis un moment Buhlent. Ah, que c’était bien à son âge de
jouer ainsi, insouciant ! Tout à coup il sourit et se retourna vers les deux
autres adultes :
« - En revanche, si vous me laissez repartir sans désagrément, Commissaire, moi
je peux vous dire où se trouve l’embiellage, et vous pourrez reprendre le voyage
dans moins de trois heures… »
Sevcan et Holmes se regardèrent. L’Anglais se mordit les lèvres. Il avait
cherché partout, sans résultat. Seul l’escroc pouvait les dépêtrer de cette
situation.
Le regard implorant du capitaine eut raison de sa volonté de le livrer aux
autorités… Il acquiesça, à regrets…
Ankar s’approcha alors de Buhlent et lui demanda son bilboquet. A leur grande
surprise, il retira le support qui n’était autre… que l’embiellage ! Le
garçonnet, invité à s’expliquer, raconta alors…
« - Ben, je jouais près de la soute avec le sabre que j’ai pris à la dame aux
colliers brillants. Et j’ai entendu un grand boum. Je suis entré dedans, et là
j’ai vu un machin en fer qui traînait au sol. J’ai jeté le sabre et, comme
c’était brûlant, j’ai pris avec un chiffon cet objet ; il était bien pour
remplacer mon support de bilboquet que j’avais cassé. »
Le commissaire est redescendu de la cabine, rouge… C’était quoi ce rouge ? De la
colère ? De la stupéfaction ? De la confusion ? De la joie ? Je n’en sus trop
rien jusqu’à ce que je l’entende dire à voix basse, à sa femme, sans autre
commentaire…
« - J’ai promis au capitaine de ne pas livrer Ankar, n’est-ce pas, my dear. »
Quelques heures après, j’avançais à nouveau… Je revivais enfin ! A mon bord les
passagers restaient perplexes sur ce drôle de meurtre avec résurrection, mais
attendris par le regard penaud de Bühlent qui avait du s’expliquer en public,
ils oublièrent bien vite le désagrément du retard et ils surent apprécier raki
et lokoums servis à profusion.
©
2004
—
Pierre Brandao
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