Mes trois Jeanne
François Nugues
« LA JEANNE D’ARC BRÛLE A ROUEN » titre Hara-kiri sur trois colonnes à la une.
Jeanne, en parcourant distraitement l’article sur les avanies du
porte-hélicoptères, m’interpelle en sourire léger, léger narquois !
- A propos, il y a longtemps que nous n’avons pas de nouvelles de Jeanne !
Instant résonance, instant délicat, et la Jeanne de ma jeunesse revient
m’effleurer en toute innocence ! Mes deux Jeanne se connaissent un peu, certes,
mais moi, je sais ! Et je me suis toujours appliqué à maintenir une certaine
distance entre elles.
Jeanne… Chère Jeanne, comme disait Bécaud ! Elle émerge d’un autre temps,
toujours présent, en murmure, en ronds dans l’eau. Elle était si jolie à la fin
des années cinquante, légère, espiègle, éclatante dans sa minijupe écossaise et
son fin pull uni délicatement moulant ! Dès qu’elle bougeait, une vie de
ravissement rayonnait vers moi. J’ai encore cette vision épanouie : à chaque
fois que je pense à elle, l’émotion m’étreint à nouveau, à pleines vagues…
ineffable Jeanne !
Les souvenirs éclosent l’un après l’autre, et j’en cueille un, un seul, en
harmonie avec l’instant présent, sinon j’aurais l’impression d’abuser,
d’escamoter le moment précis qui, seul, permet de retrouver toute la beauté
cachée ! Comme une toile choyée, restaurée, s’offre inattendue dans ses couleurs
d’origine ! Alors, les sentiments d’autrefois, les émotions gravées au cœur,
espèrent une connivence devenue incertaine.
Je me souviens d’une soirée particulière : en sortant de la Huchette nous allons
partager une dorade laquée, rue aux Princes ! Je revois les cinq marches de
l’escalier de grès s’élancer vers la porte de la gargote, les amis qui nous
accompagnent, les clarinettes et les saxophones qui parfument encore mes
oreilles, le poisson si grand et notre maladresse pour le partager ! Et Jeanne,
inoubliable dans son petit corsage en vichy un peu rose sur fond blanc… continue
à émoustiller mes sens…
Comment s’appelait ce photographe qui apprivoisait si bien les flous de jolies
filles en printemps… Je ne sais plus ! Mes Jeanne sont devenues un peu floues,
encore plus ravissantes dans ce doute furtif. Un instant, je me souviens que
Jeanne aimait la rigueur et la douce nonchalance, les couleurs vives et mobiles
et les sépias délicats, l’odeur des roses et l’arrogance parfumée des lys
blancs. Et puis l’heure passe et je me dis que c’était plutôt Jeanne qui aimait
les sépias vifs et les marguerites à effeuiller, les flashes abstraits des
toiles actuelles, et les poussières d’histoire qui volent dans les musées
désuets des bourgades endormies…
Imaginons un instant qu’ensemble elles lisent ces quelques lignes, cette
remontée d’images si personnelles vécues avec l’une ou avec l’autre, tu te rends
compte… Et si j’attribue à l’une des moments vécus avec l’autre ! Soit je change
de Jeanne, soit je me retrouve tout seul, et probablement en piteux état ! Elles
pourraient même fuir ensemble, complices, et me planter là dans la solitude de
mes souvenirs croisés. J’essaye de sourire en y pensant, mais je ne suis pas sûr
que ce soit si drôle !
Allons, du calme, il y a plus de quarante ans ! De nos amours de vingt ans, si
délicieuses fussent-elles, il reste des impressions qui, au mieux, sont vives et
colorées. Allons, allons, tous les albums ne sont pas bons à feuilleter sans
précautions, surtout quand ils sont si précieux ! Il y a quelquefois des pages
collées qui se déchirent quand on les force. Il y a quelquefois des pages
cornées qui se brisent quand on les déploie. Il y a quelquefois des images
jaunies qu’on imaginait encore colorées. Bref, il y a des moments où il faut
feuilleter avec précaution : j’en suis là ! Mais qu’importe, je m’isole derrière
Hara-kiri et je souris en simple compagnie de mes deux femmes…
- A quoi penses-tu ?
- Ah, euuuh, rien de spécial !
- Qu’est-ce qui t’amuse tant, c’est Hara-kiri qui te fait cet effet ?
- Non, non, je rêve éveillé ! Dis-moi, tu te souviens à Honfleur, quand nous
étions montés sur la corniche et que nous regardions la plage découverte, toute
colorée d’algues brunes et vertes, j’étais si bien avec toi appuyée sur mon
épaule… Je ne sais plus quel temps il faisait !
- Je ne me souviens pas de ça… à Honfleur ?
- Ce n’était peut-être pas Honfleur, peut-être Arromanches…
- Ou bien dans les ruines de Maisons-Alfort pendant que tu y es… Ta dextérité
pour mélanger les choses et les lieux m’étonne toujours ! Je me demande comment
tu fais pour t’y retrouver.
- Ça n’a pas vraiment d’importance, ce qui compte c’est le charme du moment,
qu’il ait été vécu ici ou là, trente ou quarante ans plus tôt, ne change rien à
l’affaire.
- Pour moi, si ! J’aime bien que nos souvenirs ne soient pas itinérants avec tes
humeurs ! Le nombre de fois où tu m’as embrassée dans des endroits où nous ne
sommes jamais allés !
Alors, pour que rien ne vienne égratigner ma mémoire, je me lève et m’en vais au
jardin, refuge chéri pour une solitude habitée !
Honfleur ou pas Honfleur, Jeanne, car c’était bien elle, ça, j’en suis sûr,
enfin, presque sûr, était, comment dire, allumée ce jour-là. Pas au sens
adolescent du terme. Plutôt dans le sens d’un rayonnement lumineux, tout prenait
éclat de sa proximité, les gestes gagnaient en ampleur, les couleurs en fondus
contrastées, les senteurs et d’abord les siennes en ivresses « old spices », ses
formes auraient satisfait les mains d’un sculpteur imaginaire caressant une
statue inventée dans du quartz vivant. La beauté émanait de son rayonnement
féminin et, par contraste, elle en était encore plus radieuse ! Ce souvenir me
construit plein : je sais bien que, au niveau de la syntaxe, cela ne veut pas
dire grand-chose, mais il faut le ressentir dans le rayonnement de Jeanne, alors
le sens est là !
Donc, je m’éloigne au jardin. Il mesure environ une heure et demie de long sur
presque autant de large. C’est dire que rien n’y est jamais achevé. Je flâne :
cinq minutes pour vérifier que l’ancolie se redresse bien depuis hier, un quart
d’heure pour l’hortensia trop exubérant, un temps pour repiquer trois laitues si
fragiles avec leurs quatre feuilles oblongues, un sourire pour les sommités de
chrysanthèmes qui bourgeonnent à l’approche des froidures, un peu de senteur de
thym citronné ou d’ache aguicheur en froissant une feuille, trois gestes agacés
pour repousser le volubilis envahissant qui croule sous ses entonnoirs bleus «
lac de Thoune » ! Il me semble que le jardin est encore plus grand que la
dernière fois, peut-être un quart d’heure de plus. Il est vrai qu’en hiver il
sera beaucoup plus petit, une demi-heure de tour, peut-être, surtout quand il
gèle, guère plus !
Me voici devant la petite statue de calcaire grossier, tirée d’un bloc récupéré
dans quelque démolition, émergée de la pierre à force de piques, de râpes, de
sueur, de regards flous et lointains, de caresses façonnant la rondeur d’une
épaule, ou de regards projetant l’œuvre espérée sur la pierre disponible. Toute
petite Jeanne du fond du jardin ! Nous l’appelons ainsi parce qu’un jour où je
m’évertuais à lui donner forme, Jeanne m’a reproché de m’occuper plus d’elle que
d’elle. Depuis, pour que chacune ait sa place, nous l’appelons « petite Jeanne »
!
Parfois, quand le temps s’y prête, je m’assieds à ses côtés et m’amuse au
dialogue…
- J’aime bien quand tu viens me voir !
- Hum… tu es si jolie… et ce petit coussin de mousse sur ton oreille est tout à
fait seyant !
- Ne te moque pas ! Si tu t’étais occupé… Non, rien !
- Si si, je t’écoute !
- Et mon sourire, que tu n’as jamais achevé, encore aujourd’hui, peut-être que
tu as peur de faire souffrir tes vieux rhumatismes !
- Ma parole, tu es d’humeur chagrine…
- Pas du tout, simplement je voudrais être encore plus belle, plus chaude, plus
douce sous ta caresse…
- Oui, mais si je te polissais sans fin, tu serais aussi artificielle que les
statues des jardineries !
- Pouah !… Offre-moi plutôt un rêve, que je vive un peu !
Je n’attends que cette demande : alors je lui raconte un souvenir ou un rêve
inventé tout exprès pour elle. Pas n’importe lequel. Si je suis en bonne humeur
c’est un souvenir d’elle, quand je travaillais sa pierre pour la voir naître,
quand elle guidait mon ciseau pour creuser un sillon, arrondir son genou, faire
chanter ses doigts, épanouir un sourire sur ses lèvres. Quand je suis en
méchante vie, je lui dis un souvenir vécu avec une vraie Jeanne : quelquefois la
brune, sa préférée car elle ne l’a jamais vue, d’autres fois c’est un rêve avec
ma Jeanne, la rousse, à la fine pointe de l’aube, et elle est jalouse ! Je l’ai
même vue une fois vouloir descendre de son socle en ciment pour se mesurer à
elle ! Tu penses bien, je l’en ai empêchée ! Elle ne me l’a jamais vraiment
pardonné, heureusement elle se calme vite ! Je pense qu’elle a trop peur que je
parte si elle continue à me taquiner ainsi. Parfois, elle me cajole… à sa façon
: elle oriente mon regard vers tout ce qui va bien au jardin, les liserons, les
limaces, les pucerons, les orties, bref, tout ce qui se porte à merveille grâce
aux multiples détournements de mes efforts de jardinier consciencieux.
Je chéris petite Jeanne, elle m’a fait découvrir l’humilité de l’arbre, éternel
immobile, la défaite du pissenlit voulant recouvrir le silex noir à deux pas du
cerisier, la chute de la seule louise-bonne du poirier souffreteux le long du
mur nord, et bien d’autres faits d’hiver ou d’été. Sans elle toutes ces choses
me lasseraient de jardiner, grâce à elle, j’y retourne en bonheur !
Ensuite, pour qu’aucune morosité ne vienne ternir ce moment, je me lève et je
vais visiter le tas d’humus, autre leçon d’humilité absolue pour ma solitude
habitée !
Je le gratouille un peu, du bout des dents de la bêche plantée en rive, juste
pour découvrir quelques gros vers blancs qui feront les délices du merle de
passage dès que je tournerai les talons. Ce que j’aime dans l’humus c’est sa
faculté de transformer les déchets en nourriture généreuse pour tout ce qui a
envie de pousser. Reste qu’il y a une chose qu’il ne sait pas transformer : les
mauvais souvenirs. Pour les bons, pas de problème ! Mais pour ceux qui me
rappellent combien je peux être ceci ou cela… je ne vais tout de même pas
raconter ces choses-là... Tiens, par exemple, le jour où… Non, Humus !
Décidément, tu es incapable de transformer ce harcèlement de moi sur moi en
délices de Jeanne et Jeanne nourrissant mes amours !
Alors pour passer ce moment sans le laisser me gâcher Jeanne, je me lève et je
rentre, toujours en quête d’un refuge pour ma solitude habitée !
Jeanne est là, vaquant à je ne sais quoi. Je la regarde un moment, en sourire,
en continuité de tant de vie échangée au cours de notre longue histoire d’amour.
- Tiens ! Tu es rentré !
- Oui, oui ! Il ne fait pas très chaud…
- Tu as vu Petite Jeanne ?
- Oui, et même un bon moment ! Elle s’est encore plaint du petit coussin de
mousse qui pousse dans son oreille, tu vois, pas grand-chose de nouveau !
- Pendant que tu étais dehors, j’ai pensé à Jeanne, j’aimerais bien avoir de ses
nouvelles. Je sais que l’an dernier elle est passée à Lyon chez Sophie. On
pourrait peut-être lui demander où elle se cache à présent ?
- Pourquoi pas, si tu en as envie, il ne faut pas hésiter…
- Tu n’as pas l’air emballé !
- Mais si, mais si ! Appelle Sophie, tu verras bien ! Tu n’as pas vu la revue
que m’a prêtée Luc hier soir ?
- Non !
Alors je rentre dans mon bureau, je tire un peu la porte et je fais semblant
d’écrire mes souvenirs… pour nos petits-enfants ! Excellent refuge pour ma
solitude habitée !
Puis, en chuchotant à mon oreille interne, je l’appelle :
- Jeanne, tu es là ?
- Vvvoui
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2006
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