Cyril Jorais
Au téléphone, la secrétaire médicale m'apprit que notre médecin de famille se trouvait en congés. "Pour une quinzaine" ajouta-t-elle. Je ne devais pas m'inquiéter pour autant puisqu'un jeune docteur "très compétent" le remplaçait. Elle me demanda si cela me dérangeait ; je répondis que non et nous fixâmes rendez-vous.
Là-haut, dans la chambre du premier étage que nous réservions jadis aux amis en visite, Félicie me quittait. Elle partait calmement, les bras étendus le long d'un corps absent, les yeux ouverts sur rien, pareils à deux balises éteintes.
Le Docteur arriva le lendemain à heure dite. Il était assez jeune et paraissait sortir à peine de la Faculté. Il me salua bien poliment et désira voir Félicie sans tarder. Je le conduisis à la chambre qui était celle de mon épouse depuis de longs mois déjà. Le visage du Docteur, serein et volontaire jusque là, changea alors brusquement. L'hésitation s'y était gravée en l'espace d'une seconde : peut-être une virgule dans la phrase que le jeune homme s'apprêtait à dire pour me rassurer.
Avait-il été saisi par l'odeur ?
Acre, puissante, pas forcément désagréable mais tenace.
Il demeura immobile un instant. Il regardait Félicie. Il comprenait. Enfin, il s'avança, posa sa sacoche sur le rebord du lit et saisit la main toute sèche de Félicie qui se referma sur la sienne. Le Docteur en parut étonné mais la surprise ne dura pas. Les deux mains se gardèrent un moment. J'ignore ce qu'a pu y voir ce jeune Docteur, mais pour moi, ce fut très clair : Il s'agissait là d'une forme de supplication. Félicie, par cette ultime pression des doigts, demandait au Docteur de ne pas s'acharner à sauver une vie dont elle ne voulait plus.
Le Docteur retira sa main. Il piocha quelques instruments dans son sac et s'appliqua à exécuter les gestes appris. Au stéthoscope, il écouta faiblir le cœur de Félicie. Je l'avais écouté, moi aussi, un jour et déjà, il m'avait donné l'impression d'une pendule qui oublie l'heure, manque une seconde et ne la rattrape jamais.
Le Docteur prit la tension de Félicie puis il rangea son attirail, examina encore, palpa comme pour se persuader que quelque chose restait à faire.
Tout ce temps, je demeurai à la porte, partagé entre la pénombre de la chambre et la lumière radieuse qui s'écoulait des deux fenêtres du couloir.
Je me regardais devenir veuf. Peut-être avais-je l'âge qu'il fallait pour cela. Félicie mourait passée 80 ans, de vieillesse, de lassitude, des derniers soubresauts d'une maladie ancienne, que sais-je encore ?
Mais je ne m'y faisais pas. Certes, j'avais eu le temps d'y penser, de me faire à l'idée, comme on dit. Ces derniers mois, j'étais passé par tous les stades de la douleur, le refus, la colère, le chagrin. Seule me manquait encore la résignation.
Elle allait venir, je n'en doutais pas. Peut-être était-elle même déjà là. A quoi reconnaît-on que l'espoir vous quitte ?
Je n'en sais toujours rien.
A présent le jeune homme me parlait. Des phrases de Docteur pour habiller le silence, meubler le vide. Sa voix chevrotait, ses mots déraillaient. Je regardais ses mains en mouvement et celles, immobiles, de Félicie. Je pensai au court instant où elles avaient été réunies. Ma gorge se serra.
Nous descendîmes à la cuisine. Je proposai au Docteur un verre qu'il refusa. Nous nous assîmes et le jeune homme rédigea à mon attention une ordonnance inutile "du Primasol, pour dormir" me dit-il sans lever les yeux.
Savait-il seulement que les vieux ne dorment pas, même avec une béquille chimique ? Ils s'assoupissent dans une boule de coton sans rêve et se réveillent presque aussitôt. Ils ne font qu'attendre. Ils surveillent, ils épient, ils s'inquiètent. La peur, voilà le dénominateur commun des vieux.
Le Docteur ne m'avait pas encore parlé de l'état réel de Félicie. Il attendait sans doute le moment propice pour le faire. Nos regards se croisèrent à la dérobée et je vis qu'il dissimulait mal son appréhension. Il me posa des questions anodines auxquelles je répondis avec paresse. Il entrecoupait chaque mot d'un silence qui le plongeait dans la gravité. Son visage tressautait par endroit. Le Docteur semblait nerveux.
On ne lui avait sans doute pas appris. N'était-il pas là, après tout, pour guérir, remettre d'aplomb, apporter du réconfort au conjoint, le rassurer en promettant une issue heureuse ?
Voilà qu'il se retrouvait face à un pauvre vieux qui, d'un coup, allait perdre une bonne raison d'ouvrir ses volets le matin. Devant lui, il n'était plus le bon médecin qui prescrit un calmant, soigne une mauvaise grippe, mais un simple messager porteur d'une triste nouvelle.
Puis, parce qu'il le fallait, les mots sont venus. Ils ont surgi à l'improviste, évacués dans la hâte. Le jeune homme a posé un instant les yeux sur moi et il a dit :
"Votre femme va mourir, je crois…Je crois qu'il n'y a plus rien à faire"
Il a baissé la tête. Il semblait envahi par la honte de n'avoir pu que constater.
J'aurais aimé lui dire qu'il m'annonçait quelque chose que je savais déjà mais que, d'une certaine manière, cela éclaircissait la situation.
Ce jeune Docteur était simplement venu lever un doute et valider une hypothèse funeste. Par quelques mots simples, il m'avait précipité dans l'intolérable. Je ne lui en voulais pas.
D'autres mots furent prononcés mais cela n'avait plus d'importance. Le Docteur n'insista pas. Peut-être comprenait-il qu'à mon âge, les blessures qui s'ouvrent n'ont guère le temps de se refermer. Nous ne parlions plus. Les circonstances nous rapprochaient et le silence, haché par le tic-tac de l'horloge, nous unissait mieux que tout.
Puis le jeune homme m'a tendu la main, a serré longuement la mienne. Je l'ai raccompagné vers la sortie. Dehors, le parc scintillait sous un soleil insolent. L'ombre portée des murs semblait jouir d'une profondeur nouvelle. Tout était calme, tranquille, et rassurant. Par la fenêtre de la cuisine, je regardais le Docteur rejoindre sa voiture. Un bref instant, il se tourna dans ma direction.
Le lendemain, tôt le matin, Félicie mourait.
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2002
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