Patrick Mussard
Ces gosses sont les plus forts pour trouver un raccourci à tout ce qui se fait et surtout ce qui peut se dire. Ils enlèvent, défont, dépècent même, inversent ou condensent, puis remontent, ébarbent et nous livrent le produit fini. Ainsi, au commencement était le raffiné « Ta mère est une pute !», qui très rapidement est devenue l’inflexible « Ta mère, la pute !», le plus recherché « Ta mère la tepu !», puis le désormais classique « Ta mère !».
Au collège, un regain de violence et une énième grève des professeurs avait enfin poussé le recteur à prendre des mesures plus radicales. Cet établissement, bastion de la fonction publique, résistait tel un fort Alamo face aux assauts d’une jeunesse armée de leurs codes et de leurs amertumes. Et c’était dur.
Les nouveaux budgets permettaient de mieux fliquer. Des caméras ultra discrètes avaient été placées aux entrées et à chaque coin de la cour. Les pions supplémentaires tournaient sans discontinuer dans les couloirs, derrière les bâtiments, pendant la cantine. Ils ne ressemblaient plus trop à ces jeunes étudiants fuyant le conflit en s’assurant un bon petit salaire, mais plutôt à ces gens aux cheveux ras que l’on voit parfois sortant groupés de leurs fourgons, matraques et boucliers aux mains, le costume en moins. Et fidèles à leur réputation, balourds et zélés, ils levaient le bronzé casquetté Niké, à l’oreille, bien plus rapidement qu’un setter irlandais l’eut fait pour un faisan. Il leur suffisait d’écouter la conversation, quelques mots clés : délire, de la bombe, zy-va, zoom zoom zen, à donf, pour se faire une idée plus qu’arrêtée sur ces zigotos et surtout pour ne plus les lâcher.
Les jeunes, eux, étaient malins. Ils ne mettaient pas les muselières de leurs pitbulls mais ils les avaient toujours à disposition au cas où. Alors pour leur jargon, c’était pareil : il y avait les expressions pour le collège et les mêmes pour leur quartier et les collègues. Un flingue restait « un gun » mais évoluait dans la cour en « g’ ». Ainsi, on entendait de ces dialogues à la fois mystérieux et saugrenus pour les profanes ; les initiés se comprenaient.
- P’ ! mat’ la m’ sur le st’ !
Ils se retournaient d’un seul bloc pour, putain, mater la meuf sur le scooter.
Ainsi était née une sorte de dialecte qui leur permettait de continuer leur petit bz’, enfin business, à l’insu de tous les gardes-chiourme du collège. Une langue bien à eux, avec déjà des règles bien établies.
Inscrit en cours d’année, Félicien n’était pas féroce pour deux sous, un brave gamin, toujours un peu en retrait, mais sans histoire. Il entra dans les toilettes. Trois ados, classe de cinquième avec pas mal d’ancienneté, discutait à voix haute dans leur jargon épuré. L’un d’eux montrait dans le creux de sa main des pastilles blanches bien circulaires, apparemment des « sp’».
Félicien se lavait les mains puis s’avança calmement vers le groupe. Il s’adressa au plus grand.
- T’…
- Quoi !
- T’…
- Mais t’es un dingue ! J’vais te planter !
- T’…
Le grand fit le signe de la célèbre ballade du pouce sur sa gorge. Et aussitôt, ses deux acolytes attrapèrent Félicien par les bras, le maintinrent solidement pendant qu’il enfonça brutalement les dix centimètres du poinçon dans son ventre. Le sweat avait du mal à absorber tout ce sang. Félicien s’écroula sur les carreaux en gémissant.
Il apprit bien plus tard, à sa sortie de l’hôpital, qu’au collège « Ta mère ! » était vite devenue « T’am… ! », puis pour une efficacité accrue « T’… ». Mais va demander rapidement « T’as pas l’heure ? » quand tu es bègue.
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