Mémoire vive

Patricia Lejeune

               

   

A  douze ans, Marie a eu un accident grave qui a bouleversé sa vie. Elle n’en parle jamais. Mais depuis, elle prend des photos. De tout, de rien. L’appareil qu’elle porte en bandoulière est devenu un œil numérique enregistrant les moindres détails. Elle photographie massivement, en bloc. Ce qui est essentiel, ce qui l’est moins, comment le savoir ? L’important est de tout garder en mémoire. Seul le présent figé dans l’instantané du moment compte.

Pour l’été, Marie est partie en Bretagne avec ses parents. Elle découvre l’océan, les plages sauvages, les criques, les pêcheries. Et là, ravissement, émerveillement. Elle photographie les coquillages, la plage battue par les vagues, l’écume, les algues, les rochers, les bouées. Et le petit monde de l’Atlantique : crabes, bigorneaux, huîtres sauvages, chapeaux chinois.

Son appareil  photo est un Nexus Coolpix X800, 12 millions de pixels, zoom optique 5x, écran LCD 2,7 pouces. A sa mémoire de 64 méga octets, la jeune fille a ajouté une carte de 16 giga bytes. Avec cet équipement, elle peut prendre jusqu’à 350 photos. Ou 200 photos et 15 vidéos. Ou 150 photos et 20 vidéos. Ou 50 photos et 60 vidéos. Certains soirs difficiles, elle regarde en boucle ses vidéos préférées. Essaie de mémoriser les moindres détails. La couleur de la serviette de bain, le nombre de châteaux de sable, les baigneurs dans l’eau, la position du soleil. Parfois, elle se concentre sur un seul élément. Comme la première fois qu’elle a mis les pieds dans l’eau, est-ce que c’était marée haute ou marée basse ?

Cet été, elle a pris en deux semaines presque 300 photos. Son grand regret est de ne pas pouvoir capturer les bruits et les odeurs…  Alors pour compenser, elle personnalise ses tirages. Depuis son accident, Marie est devenue une experte en collimage (scrapbooking). Ses compositions ont peu à peu pris l’ampleur de véritables œuvres d’art, toujours plus riches, plus magnifiques. Des tableaux, elle en met partout. Dans sa chambre, dans le couloir, dans la salle de bain. Elle a tenté d’envahir le salon, mais ses parents le lui ont interdit. « Il faut que tu arrives à gérer ton problème, ou à apprendre à le gérer si tu n’y arrives pas.  C’est pour ton bien, tu le sais. Il faudra que tu en parles à la psychologue la prochaine fois que tu la verras. »

Prendre des photos, c’est la passion de Marie. Mais réaliser des collimages à partir des tirages est devenu un élément essentiel de son existence, presque une raison de vivre. Elle agrandit certains paysages, met en valeur des portraits, ajoute des éléments trouvés sur place : bouts de menus, commentaires de brochures, fleurs séchées, coquillages, timbres, morceaux de tissus. Parfois même des tickets de caisse ou des billets de cinéma. Tout ce qui peut lui rappeler un endroit, un moment précis de sa vie. Ensuite, elle calligraphie avec soin les noms de lieux qu’elle a aimés : St Brévin l’Océan, la Berthaudière, St André des Eaux, la Mourandière du Nord. Ou encore Rue des Marouettes, les marais du Gargotteau, la Porte d’Ar Mor. Les compositions bretonnes de Marie sont parmi les plus réussies de sa collection. Elle leur a donné pour noms : « Flux et reflux », « Les Tourteaux », « A contre-courant », « Embruns atlantiques »...

Dans le quartier où la jeune fille et ses parents résident, elle est considérée comme une sauvage. Les autres enfants refusent de lui parler. Ils en ont peur. Elle ne fait rien comme eux, ne partage ni leurs envies, ni leurs préoccupations. On la dit « spéciale », « différente ». Un jour un garçon plus âgé, grand amateur de photos lui aussi, commence à s’intéresser à elle. Il ne l’a jamais vu sortir sans son Nexus. Sa manie de tout photographier est telle que l’appareil photo de la jeune fille semble être un prolongement naturel de sa main. Ça l’intrigue beaucoup. Ça lui plaît. Après plusieurs tentatives, le contact s’établit enfin. Marie invite David chez elle à prendre un thé. Elle habite dans une de ces petites résidences de vacances du bord de mer. Sa chambre, toute petite, a l’avantage de donner directement sur le jardin, côté plage. Peu à peu, mise en confiance par leur intérêt commun, Marie montre à son nouvel ami quelques-unes de ses compositions. David est sidéré : tant d’esprit créatif ! Tant d’inventivité, de passion pour le détail ! Il est pris d’une telle émotion que sa main tremble et renverse la tasse de thé encore chaude sur un tableau. C’était l’un des premiers réalisé sur place par Marie et l’un des plus beaux.

L’œuvre intitulée « Heure saline » présentait des photos 
- de la mer à marée basse vue au ras-du-sol, en fond
- de ses pieds nus sur le sable, en plongée
- de ses empreintes de pas en partie recouvertes par les vagues, en grand angle
- d’un rocher et de ses locataires (moules, bigorneaux, anémones), en gros plan 

Elle contenait également 

- les dates et lieux où les photos ont été prises
- du varech, du goémon séché
- des berniques
- du sable doré
- trois petites plumes de mouette
- deux calligraphies à l’encre de chine : « Plage de la Boutinardière » et « La promenade des douaniers »
- un extrait de l’Annuaire des Marées, service hydrographique et océanographique de la Marine n° 250-2007

AOUT

BASSE MER

coef

matin

Soir

J V

11.38

-- --

89

2 S

0.09

12.27

97

3 D

0.57

13.12

100

4 L

1.44

13.55

98

5 M

2.25

14.36

91

 

- la date et l’heure de la composition
- une signature

A la vue de sa composition abîmée, Marie a une réaction surprenante. Elle hurle, se jette par terre, tape des pieds, s’arrache les cheveux et hurle encore… Quand enfin elle s’arrête, c’est pour injurier David des noms les plus obscènes et les plus improbables qui soient. Le jeune homme est pétrifié, il n’ose ni bouger ni respirer.

Les parents sont accourus. Ils font sortir David et ferment doucement la porte sur la douleur de Marie. Au salon, la mère prend David à part : « Il faut que nous t’expliquions. Notre fille n’a pas toujours été ainsi. Elle n’est pas folle, contrairement à ce que tu peux penser. En mars dernier, elle a eu un accident terrible. Alors qu’elle traversait à vélo un passage clouté, elle s’est fait renverser par un chauffard. Le choc l’a envoyée six mètres plus loin et elle a été touchée à la tête. Une lésion cérébrale. Marie est amnésique. Si elle se souvient d’événements du passé, elle ne peut retenir aucune information nouvelle. Tu comprends mieux maintenant son acharnement à prendre des photos du présent et l’importance qu’elle donne à ses compositions. Elle met en scène les souvenirs qu’elle n’a pas pour se constituer une réserve d’images, une mémoire par procuration. Nous espérons de tout cœur qu’elle guérira bientôt, mais tous les spécialistes de neuropsychologie nous ont donné la même réponse : dans ce domaine il n’y a pas de règle. Elle peut se remettre demain comme elle peut ne jamais guérir. C’est vraiment terrible pour une jeune fille de son âge ! En tout cas, j’espère que tu pardonneras son éclat de colère et que tu resteras son ami. Elle en a besoin.»

David repart chez lui songeur. Et triste. En détruisant la composition de Marie, il a anéanti une partie de sa vie. Tout un morceau d’existence évanouit par sa faute. Bien sûr, lui non plus ne se souvient pas entièrement de son passé. Mais sa mémoire fait le tri et les événements oubliés ne valent pas la peine d’être retenus. Il ne les regrette pas. Marie, quant à elle, n’a plus cette faculté de choisir ses souvenirs. Alors elle photographie tout et conserve tout précieusement.

Après quelques minutes de réflexion, David va chercher son appareil photo puis retourne discrètement vers la chambre. Et là, sous les fenêtres de la jeune fille, il prend une dizaine de photos. Marie est par terre, elle pleure à chaudes larmes, la tête baissée sur les restes du tableau. Son chagrin est immense, bouleversant. « Je repasserai demain pour lui offrir les tirages, pense David en s’éloignant. C’est la moindre des choses que je puisse faire pour elle. »

  © 2008 – Patricia Lejeune – Tous droits réservés.