Même arme 

Jean-Louis Blairé

 


Après bientôt quatre décennies passées ailleurs, Joseph Mongin marche sur la place Wenceslas à Prague.
Il vient juste de quitter l’aéroport Ruzyn-Praha à bord d’un autocar-navette et déjà il est ici, prêt à se recueillir. Et c’est tout naturel. Marchant avec hâte sur ce large boulevard qu’est la place Wenceslas, bordée d’hôtels de luxe, de magasins chics, il n’éprouve pas, pour le moment, d’émotion particulière. Il donne l’image d’un homme qui sait se dominer sans effort. A croire que cette histoire - qu’il ne raconte plus, qu’il radote – n’était qu’un moyen de se mettre en avant. Un de plus. Et pourtant... Pourtant le jeudi 16 janvier 1969, il se trouvait bien au même lieu, au même endroit, en début d’après-midi. Bouleversé. Ce ne serait donc pas, comme on l’a dit, un aiguilleur de tramway qui le premier vit une torche humaine sur la rampe du Musée National... mais lui. Lui le jeune homme de dix-sept ans qu’il était alors. Lui ! Et pas un autre. C’est en tout cas ce qu’il affirme toujours aujourd’hui, ce dont il demeure convaincu. Le détail semble sans importance. Il trouble cependant l’esprit culpabilisé de Joseph Mongin, parce qu’il signifie que quand on est le premier à voir, on devient le premier à devoir agir, à pouvoir sauver un malheureux. Y compris contre son gré.
Sciemment arrosé d’essence, volontairement immolé par le feu, l’étudiant Tchèque de quatre ans son aîné, mourra trois jours plus tard des suites de ses blessures. Dès lors le geste protestataire de Jan Palach ne cessera de hanter Joseph Mongin. Il le ressassera le jour. Il en rêvera la nuit. Il relatera son aventure à tout le monde, sans jamais modifier un mot, sans dévier d’un iota. Le sujet de conversation sera badin, ou bien plus sérieux mais éloigné en tous points de la politique, de la vie sociale, Joseph Mongin le fera dériver de toute façon et reviendra sur ce qu’il vit le jeudi 16 janvier 1969 sur la place Wenceslas à Prague. Et de soliloquer sur le désarroi laissé par cette impuissance qui vous cloue lors de tels évènements... Aujourd’hui ce genre de trauma serait pris en charge par une cellule d’aide psychologique. Mais Joseph Mongin grandira avec les ondes provoquées par ce choc visuel. La dimension Historique de l’acte en prolongera les effets. L’adolescent cherchera un début de réponse dans les yeux incrédules de son père qu’il accompagne. Et peut-être plus encore tentera-t-il de deviner la question à poser. Mais dans ces prunelles paternelles-là, transformées le 26 janvier 1945 par la vision d’une Armée rouge salvatrice, il ne lira rien qui l’aidera à comprendre. D’une démarche marquée par une claudication sévère, séquelle de sa déportation au camp d’Auschwitz-Birkenau, le père, dont la jambe sera sauvée in extremis par le major Vassili Michkova, tournera le dos à l’évènement au sens propre comme au figuré et laissera son fils infirme à son tour, de quelque chose d’indéfinissable. Ils rentreront quelques jours plus tard en France, l’un ancré dans ses certitudes, l’autre révolté par l’aveuglement du père, les chenilles des chars et les doctrines, qu’elles soient à visage humain ou pas.

Aussi, après trente-sept années passées autre part, Joseph Mongin craint-il qu’une bouffée d’émotion inconvenante vienne lui nouer la gorge ou qu’un sanglot mal étouffé lui échappe. Mais non, tout est under control. Quand même, lorsque arrivé devant le mémorial consacré aux victimes du communisme, il voit la petite croix en bois avec en dessous la photo du jeune étudiant martyr, il ne peut réprimer de gigantesques frissons. Une vague de tremblements - ce n’est pas qu’une image - le parcourt de la tête aux pieds, tandis qu’une suée lui laisse sur l’ensemble du corps une impression désagréable de vêtements humides. Il ferme les yeux, se revoit jeune apprenti bolchevik venu à Prague sous l’impulsion d’un réseau de camarades du Parti, pour témoigner du bien-fondé de l’intervention des forces du pacte de Varsovie. Il se souvient de la botte soviétique pesante mais aussi de la parole de la rue et des slogans emprunts d’ironie désespérée. Ce « Prolétaires de tous pays, unissez-vous... ou je tire » lui dessinera durablement un sourire dissident à la seule évocation.
Bientôt Joseph Mongin relève les paupières et floute ces images qu’il ne souhaite pas revoir encore. S’il le fut jamais, il n’est plus un rouge. Pas plus qu’autre chose du reste. Il y a loin déjà que Joseph Mongin roule pour lui. Sans se soucier des règles, des normes, des législations. Ni des avis. Ni des clous non plus.
Les autres derrière lui, conscients de son trouble, se taisent. Lorsque Joseph Mongin est ému, même brièvement, ils le sont aussi. Par stratégie autant que par mimétisme. Les autres savent que Jan Palach a littéralement chamboulé la vie de leur leader, leur chef de meute, leur Petit Père et se gardent de tous commentaires. Mieux vaut ne pas contrarier le bonhomme. Mais en leur for intérieur, le grand brûlé, ils s’en tapent ! Du printemps de Prague aussi. Quant à la République Tchèque et sa révolution de velours.. ? « Envahie par les chars russes hier, investie par les capitaux occidentaux aujourd’hui, Prague ne sera jamais vraiment libre ! » affirme le plus philosophe des jeunes prédateurs.
En tout cas Joseph Mongin savait qu’il reviendrait dans cette ville. Quand et pour quoi faire, l’adolescent horrifié d’hier l’ignorait. L’homme de maintenant, sait. Pour lui, rallier Prague n’est pas anodin. Sentiments mis à part, le gestionnaire mise et calcule. La Tchéquie s’ouvre et lui – partout - ne demande qu’à s’infiltrer. L’opportunité qui le conduit ici l’a déjà mené au Mexique, en Tunisie. Il guette la Chine et pense aussi à l’Inde. Pour s’étendre à l’Est il aurait pu choisir la Pologne, la Roumanie. Mais la Ceskà Republika est valable aussi et présente nombre d’avantages. Avec en bonus donc, une impression de retour aux sources et un cynique désir de bienfaisance qui le tenaille. Il pense fermement que si Jan Palach le voit, là où il se trouve, il doit être fier de lui.
Joseph Mongin, conquérant humaniste, traîne à sa suite son parc de machines, ses matières premières, son carnet de commandes, son savoir-faire ; de l’espoir. Il va s’installer à une centaine de kilomètres du mémorial Jan Palach, dans une usine neuve livrée clés en main. Il va recruter du personnel sur place. Le niveau de vie des Tchèques va s’améliorer. Sans doute. Même si pour un travail équivalent, les salaires seront deux fois et demi moins élevés que ceux des travailleurs de France qui, il y a quelques jours encore, effectuaient les mêmes tâches.

En effet Joseph Mongin a profité de la fermeture annuelle de son site français pour fuir avec leurs emplois. A la reprise, les ouvriers ont trouvé des ateliers vidés.
Les journaux ne cessent d’en parler depuis trois jours. Les élus locaux hurlent dans le désert social. Les salariés - administratif et production - pour une fois réunis main dans la main, cernent les abords de l’usine sacrifiée, maintenant sous protection policière, pour faire entendre leur voix. Ils se relaient jour et nuit. En vain.



Dans l’après-midi du quatrième jour, un quinquagénaire au bout du rouleau passera par dessus le portail de son ancien lieu de travail. Besace en bandoulière, il extirpera une bombe de peinture rouge, avec laquelle il tracera en gros sur le bardage de l’usine « Prolétaires de tous pays... vous êtes cuits ! ». De cette même besace il sortira une bouteille plastique emplie d’essence et sous les regards médusés de ses collègues, déversera sur lui le contenu inflammable, avant que d’allumer son briquet tempête.

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