Une si jolie mélodie 

Antoine Kevisa

 

" André rêvait qu'il se penchait au bord de lui-même comme au bord d'un précipice "     (Paul Villeneuve)

 

Je ne me souviens pas de ma vie de chiot. J'ai vu le Monde, pour la première fois "avec ces yeux là", il y a vingt semaines sur le haut plateau de Yates. Dans une fulgurance ! A l'instant même où, beaucoup plus à l'ouest, le corps d'Emma se disloquait sur les rochers qui assiègent les falaises de Pity Bay.

Je ne me rappelle pas non plus d'une seule émotion qui m'ait pénétrée à cette seconde. Je n'avais conservé ni la peur ni la douleur d'Emma. Je n'avais pas davantage été frappée de stupeur lorsque le mystère de la mort –et de la vie ! - m'avait été révélé. Je savais seulement et je vivais uniquement l'urgence de rejoindre André.

Il m'a fallu six jours et cinq nuits de course obsédée sur le schiste gelé, à travers les ronces, pour rallier le cottage. J’avais les pattes en sang, le pelage arraché par larges plaques et le cuir déchiré. Mais je savais le chemin : rien ni personne n'aurait pu m'empêcher de retrouver André. Chaque seconde perdue, par un quelconque détour ou une allure plus raisonnable, m’eut infligé une plus grande souffrance que les plaies qui marquaient mon nouveau corps.

Je suis arrivée après l'enterrement d'Emma. Naturellement, je ne l'ai appris que plus tard. Malgré le froid de décembre, la cheminée ne fumait pas. Emma, elle,  entretenait  pourtant le feu en permanence depuis plus de deux mois... J'ai attendu quelques minutes devant la maison avant d'en faire le tour, guettant le moindre bruit qui m'eut signalé la présence d'André.

J'étais consciente que ma condition nouvelle me dictait de demeurer à l'extérieur et d'attendre qu'André apparaisse enfin. Mais je n'ai pu résister longtemps au besoin de franchir la porte d'entrée restée ouverte et d'aller vers lui.

Je l'ai trouvé endormi dans le salon. Assommé plutôt. La bouteille qu'il tenait encore serrée contre son flanc et dont une partie du contenu s'était répandu sur sa chemise, autant que les effluves qui me parvenaient, m'ont renseignée sur son désespoir. A terre, d'autres bouteilles et des débris de verre témoignaient de son malheur. Et de son amour...

Il commençait à faire sombre et plus froid encore lorsqu'il s'est réveillé. Il lui a fallu plusieurs minutes pour se redresser, difficilement. Il ne m'a pas aperçue tout de suite. Et même lorsque son regard fiévreux s'est porté vers moi, je ne suis pas certaine qu'il m'ait remarquée à ce moment précis.

Ce n'est qu'en se levant, tout aussi péniblement, qu'il a semblé me considérer. Ses yeux se sont à peine animés, allant vers la porte ouverte et revenant à moi. L'explication sans intérêt de ma présence ayant lentement cheminé dans son esprit, il a simplement haussé les épaules sans me prêter plus d'attention.

Il a vidé la bouteille qu'il n'avait toujours pas lâchée, l'a laissé rouler à ses pieds et s'est dirigé d'une démarche incertaine vers la grande lampe du buffet qu'il a allumée. En le voyant ainsi, en pleine lumière, j'ai partagé plus encore sa détresse. A l'évidence, il ne s'était pas rasé et n'avait pas dû manger non plus depuis l'accident...

Il est immédiatement revenu s'effondrer sur le canapé, ramenant sur lui une couverture imbibée et souillée. Sans doute, cette clarté artificielle l'aidait-elle à réduire des cauchemars que l'alcool seul ne parvenait pas à endiguer.

~ * ~

Deux jours se sont encore écoulés, pendant lesquels les seuls déplacements d’André furent vers la cave, pour des approvisionnements en vin. A aucun moment, il ne s’alimenta. Il se contentait de boire au goulot, entre deux périodes de quasi-coma. Il n’avait pas refermé la porte du cottage, ce qui me permettait d’aller et venir sans solliciter son intervention. Au troisième matin de ma présence à ses côtés, André se leva à l’aube et s’adressa à moi pour la première fois.

- Toujours là, le chien ? Tu veux m’adopter ? Tu fais  une sacrée affaire ! me dit-il d’un ton ironique et désabusé.

Son attitude, dans les instants qui suivirent, me laissèrent croire à un ressaisissement de sa part. Il déposa une assiette au sol et y versa le contenu d’une boîte de corned beef.

- Tiens le chien, viens manger.

Il alla prendre une douche et se rasa, ce que je ne l’avais pas vu faire non plus depuis mon arrivée. Puis il se prépara du café qu’il accompagna de biscuits secs. Une fois son petit déjeuner achevé, il fit du feu dans la cheminée puis entreprit d’évacuer du salon les vestiges de ses beuveries.

Ce renouveau, qui faisait s’éloigner le spectre d’une issue que je redoutais dramatique, me procura un relatif soulagement.

André finissait juste de rendre au cottage un aspect présentable, lorsque nous entendîmes un véhicule s’arrêter dans la cour. Je reconnus le bruit caractéristique de la vieille camionnette de Joseph Mahony, l’épicier de Webscooper, qui nous livrait une fois par semaine. Je compris alors que l’apparente résurrection d’André n’était que le sursaut de dignité d’un être désespéré cherchant à dissimuler aux étrangers les traces de son naufrage moral et physique.

Effectivement, à peine le commerçant reparti, André reprit son errance éthylique. Il ne se souciait naturellement pas de sauvegarder les apparences devant un chien. Cette monotonie destructrice n’était régulièrement interrompue que par le bref intermède des visites de Joseph Mahony. Un changement notable s’opérait pourtant : André me parlait ! Bien sûr, il se parlait surtout à lui-même, en tenant des propos incohérents et souvent inachevés…

- C’est pas ton problème à toi, hein le chien ? C’est fini maintenant… Trop tard… Foutu…

Au bout de quelques semaines, André se tenait toujours à l’écart de tout être humain. Hormis l’épicier Mahony, il refusait tout contact. La recherche délibérée de cet isolement ne rencontrait aucun obstacle, puisque le cottage que j’avais acheté avant notre mariage est situé à 3 kilomètres du village de Webscooper et que notre plus proche voisin, John Hence, réside à plus de 500 mètres.

  Malgré cela, le comportement d’André avait fini par évoluer de manière légèrement positive : nous sortions chaque jour pour une courte promenade jusqu’au belvédère de Pity Bay, où nous demeurions quelques minutes. Je comprenais parfaitement le motif de ce pèlerinage. C’est cette même promenade qu’effectuaient chaque jour André et Emma. Ils aimaient s’asseoir sur le sol au belvédère, lieu non aménagé et qu’ils avaient eux-mêmes baptisé ainsi. Ils y venaient souvent à la fin du jour pour regarder le soleil qui disparaissait au-delà de l’archipel des Hébrides. C’est au belvédère qu’était arrivé l’accident. Emma s’était imprudemment approchée du bord de la falaise pour contempler les flots qui fouettent les rochers, 50 mètres plus bas. Elle avait perdu l’équilibre. André avait tenté de l’agripper, sans pouvoir la retenir. Emma était tombée dans un hurlement. Emma était morte.

Les monologues d’André devenaient plus cohérents. D’ailleurs, il buvait moins. J’aurais tellement voulu pouvoir, moi aussi, lui parler. Lorsque je voyais sa tristesse s’accentuer, je le suppliais, dans un cri silencieux :

- Regarde mes yeux, André ! Regarde les yeux d’Emma ! Reconnais-moi !

Mais André ne voyait qu’un chien, dérisoire lueur dans son univers de tourments, piètre agrément de sa solitude.

J’étais simplement " le chien ". Cela me convenait. Je n’étais plus vraiment Emma, mais je n’aurais pas voulu être appelée d’un autre nom par André. L’amour d’Emma était toujours en moi, grandi par la tragédie et le spectacle du deuil douloureux d’André.

Il me disait des fragments de son histoire, des tranches de vie que je connaissais, parce qu’Emma les avait partagés ou qu’il le lui avait raconté.

- Tu vois, le chien, c’est ici, à Pity Bay que j’ai connu le plus grand bonheur… et puis le malheur pour finir.

~ * ~

Au fil en pointillé de ses récits, je revoyais la rencontre d’Emma et d’André. Une veuve quadragénaire et fortunée rencontrant sur la Côte d’Azur un écrivain débutant en quête d’éditeur, sans le sou et de seize ans son cadet ; un mariage dans la plus stricte intimité à Webscooper trois mois plus tard. Le premier roman d’André n’avait jamais été publié, mais toute dévotion consacrée à Emma, il ne paraissait plus guère s’en soucier. Consciente que son entourage considérait André comme un coureur de dot, Emma s’était peu à peu éloignée de toutes ses anciennes relations. Pendant les trois premières années, le couple avait partagé son temps entre l’appartement parisien du marais, la villa de Saint-Jean-Cap-Ferrat, le cottage de Webscooper et divers voyages en Europe et en Afrique. Puis, la présence de l’autre suffisant à elle seule à peupler l’univers, André et Emma s’étaient définitivement fixés à Webscooper, comme hors du temps. Les seules escapades du couple hors du Nord-Ouest de l’Angleterre étaient, six fois par an pour deux ou trois jours, à destination de Londres et Paris où Emma rencontraient ses avocats d’affaires avec lesquels elle n’avait, hors ces entrevues ponctuelles, que des relations par téléphone, fax ou courrier électronique. André ne s’intéressait en rien aux entreprises financières d’Emma, ne posait jamais aucune question. Lorsque Emma songeait à ses anciens amis soupçonneux à l’encontre d’André, elle n’éprouvait aucune colère ni rancune. Seulement de la pitié pour ceux et celles qui ne pouvaient imaginer et ne connaîtraient jamais un amour d’une telle plénitude.

Pourquoi André aurait-il supporté pendant quatre ans cette existence austère dans une modeste bâtisse perdue dans les brumes du Sutherland, alors qu’il aurait pu exiger – et obtenir sans rencontrer la moindre objection – de vivre fastueusement ailleurs ? La réponse était évidente, simple et limpide : La passion  d’Emma n’avait d’égale que celle d’André. Rien ni personne d’autre ne comptait.

A défaut de voir ses œuvres reconnues, André continuait à écrire pour son seul plaisir. Il partait seul flâner dans la campagne environnante pour y chercher l’inspiration, généralement toute la matinée. Il revenait déjeuner, puis me consacrait toute l’après-midi, avant de s’isoler dans la soirée pour noircir quelques feuillets.

Lorsqu’il se lançait dans ses évocations, je les écoutais tout en laissant mon esprit inquiet vagabonder, parce qu’elles ne m’apprenaient rien sinon qu’André existait sans vivre vraiment, tourné vers le passé, sans projet ni envie décelable d’imaginer un futur quelconque.  Un jour pourtant, un mot, un seul mot, me fit tendre l’oreille :

- Sarah…

Ce prénom avait été prononcé à voix basse, d’un ton presque étranglé, avant qu’André se taise tout à fait, l’air plus sombre que jamais. Il s’était levé immédiatement pour rentrer. Sans savoir encore pourquoi, j’étais transie d’anxiété ; sentiment justifié puisque André avait recommencé à boire dès notre arrivée au cottage. Sarah… Ce prénom me rappelait quelqu’un, mais je ne parvenais pas à situer un visage ou un événement…

Malgré mes angoisses, nous sommes retournés au belvédère le lendemain. Cette fois-ci, le feuilletage de son carnet de souvenirs a été un véritable coup de poignard pour moi. Sarah ! Sarah Mahony ! Je m’en souvenais à présent ! Cette jeune étudiante en informatique passait des vacances à Webscooper, dans sa famille, l’été dernier. Sur la recommandation de son oncle, Joseph Mahony, j’avais fait appel à ses services pour la saisie, sur traitement de texte, du second roman d’André. Cette œuvre ne serait peut-être pas davantage publiée que la première, mais André tenait à lui donner une forme plus achevée qu’un simple manuscrit raturé. Miss Mahony avait passé une quinzaine de journées au cottage. Elle travaillait seule au début, mais ayant de plus en plus de mal avec  l’écriture brouillonne d’André, elle avait rapidement dû lui demander de lui décrypter des passages entiers. André avait donc fini par demeurer en permanence à ses côtés. Miss Mahony était timide et discrète et j’avais une totale confiance en André… Et je découvrais qu’ils avaient eu une liaison. Pourquoi cela s’était-il passé ? Parce que Sarah Mahony avait vingt-cinq ans de moins qu’Emma ! Quelle naïveté ! La révélation de cette trahison me donnait le sentiment physique d’une agonie qui s’acheva avec le coup de grâce des dernières paroles d’André :

- Je suis tombé amoureux de Sarah, comme je ne l’ai jamais été. Je voulais refaire ma vie avec elle. J’étais convaincu qu’elle m’aimait aussi. Mais elle ne voulait plus de ces rendez-vous clandestins. Elle m’a demandé de quitter Emma. J’aurais tant voulu que ce soit possible. Je ne supportais plus ses attentions maternelles ; je ne pouvais plus vivre et dormir avec cette vieille femme ; elle me faisait honte et je me dégoûtais. Mais je savais que si je quittais Emma et que je demandais le divorce, ses avocats se chargeraient de me faire retourner à mon dénuement passé. Et j’avais conscience que Sarah ne se contenterait pas éternellement de partager l’existence médiocre d’un écrivain raté. Alors, le jour où j’ai vu Emma s’approcher du bord de la falaise, j’ai souhaité qu’elle tombe. La providence a presque exaucé mes vœux. Elle a trébuché. Je me suis précipité, par réflexe, pour l’agripper. Et puis, en une fraction de seconde, sans que je le décide vraiment, je l’ai relâchée. Elle est tombée en criant. Je me suis détourné, sans oser regarder en bas. De toutes façons, je savais qu’elle n’avait pas pu survivre à la chute. C’était horrible, mais j’étais libre.

Je suis allé donner l’alerte chez le vieux John Hence qui a prévenu la police. Je n’ai pas eu à jouer un rôle. J’étais vraiment bouleversé. Terrifié même par ce qui s’était passé. Tout le monde a cru à un accident. Sauf peut-être Hence qui m’a regardé bizarrement à l’enterrement. Il m’avait rencontré avec Sarah plusieurs fois sur les falaises. Je crois qu’il n’a rien dit à personne, mais ce qu’il pouvait penser me faisait peur. Maintenant, ça m’est égal…

Le lendemain de l’enterrement, j’ai donné rendez-vous à Sarah, ici au belvédère. Je lui ai dit ce que j’avais fait pour elle et que plus rien ne nous empêchait de vivre ensemble, que nous pouvions partir n’importe où. Sa réaction m’a crucifié. Elle était épouvantée. Elle m’a repoussée. Elle m’a dit qu’elle n’avait jamais voulu cela, que je lui faisais horreur, que j’étais un assassin. Mais, plus que ce qu'elle m'a dit, le dégoût  que j'ai lu dans ses yeux était terrible. Elle s’est enfuie en courant. Le lendemain, elle était partie. 

- Voilà le chien, tu vois ce sont ces maudites falaises qui ont détruit ma vie. Ces falaises… et Emma, même morte !

André a proféré cette dernière phrase d’un ton haineux en s’approchant du précipice, comme pour chercher à apercevoir, plus bas, le spectre d’Emma. Il s’est mis à sangloter :

- Sarah,  ma Sarah…

 Il ne regrettait pas la mort d’Emma, il pleurait cette garce qui ne l’avait pas assez aimé pour supporter son crime. C’est ce qui m’a fait réagir. J’ai bondi. J’ai frappé des quatre pattes André dans le dos, le propulsant vers le vide. Il a plongé en gesticulant, mais n’a pas crié. J’ai manqué de peu basculer également. Je suis repartie vers le cottage. Je savais qu’André ne fermait aucune porte à clé et je me souvenais que celle sur l’arrière de la maison s’ouvrait d’une simple poussée… J’ai réussi à pénétrer à l’intérieur et j’ai attendu, en repensant à ma vie, à la vie d’Emma. En définitive, derrière l’illusion du bonheur, une vie de chien depuis longtemps !

~ * ~

Le surlendemain, l’épicier Mahony est revenu pour sa livraison hebdomadaire. Comme il n’obtenait pas de réponse après avoir frappé à la porte, il est entré et a déposé les conserves  sur la table de la cuisine et la viande et les légumes dans le réfrigérateur. Il a paru surpris de me voir seule dans la maison, mais pas le moins du monde alarmé par l’absence d’André.

- Bon, je suppose que ce n’est pas toi qui va régler la note, le chien, alors on verra ça la semaine prochaine dit-il en me caressant affectueusement. A son retour, Mahony s’est inquiété en découvrant les provisions qui n’avaient pas bougé de place. Il est allé voir notre voisin, John Hence, pour lui demander s’il avait vu André. Je l’ai suivi car, si j’avais pu boire à la mare située derrière le cottage, j’étais réellement affamée. C’est ainsi qu’ont débuté les recherches qui ont permis de découvrir le corps d’André et que John m’a recueillie, puis adoptée quand il fut établi que mon précédent "maître" ne reviendrait plus. Par un policier venu, par routine, interroger John, j’ai appris que l’évidence s’imposait : André s’était suicidé parce que la disparition d’Emma lui était insupportable…

Emma ne connaissait guère davantage John Hence que les autres habitants de Wescooper, mais leurs rares rencontres, sur les falaises ou au village, lui avaient donné l’impression d’un vieil homme aimable et discret. Après deux mois passés à ses côtés, j’ai conforté cette opinion. C’est un homme bon. Je me demande souvent si, comme l’avait craint André, John avait soupçonné que la mort d’Emma ne fut pas naturelle. Mais jamais, dans les conversations qu’il tenait avec ses interlocuteurs, je ne l’ai entendu évoquer ce sujet. 

Nous partons chaque matin vers neuf heures, John et moi, pour une ballade de près de deux heures qui nous mène jusqu'au village de Webscooper, en passant par le belvédère de Pity Bay. Nous nous y arrêtons pendant quelques minutes. John scrute l’horizon en souriant, comme s’il se souvenait sans nostalgie de son passé de marin. Cette pause rituelle ne m’a pas surprise. John était une des seules personnes qu’André et moi rencontrions sur le chemin des falaises. Il nous saluait d’un geste de la main avant de s’éloigner discrètement.

Ce retour quotidien au belvédère fut d’abord nécessaire et douloureux, tout comme ce le fut pour André. Maintenant, cette  halte ne génère plus chez moi qu’indifférence, voire impatience : l’essentiel est ailleurs, plus loin… Ce qui m’importe désormais n’est pas non plus au cimetière de Webscooper, où John passe fleurir la tombe de son épouse de quelques roses cueillies dans son jardin. Je ne m’éloigne plus vers les tombes d’Emma et d’André, disposées côte à côte :  bien que je respecte l’acte de commémoration de John, je n’éprouve aucun besoin moi-même d’honorer des monuments funéraires qui n’ont pas plus de signification que les dépouilles qu’ils renferment. Au pub où John va saluer ses amis, je dois encore patienter.

L’exultation débute sur le retour qui s’effectue par un autre chemin, plus court,  à l’intérieur des terres. Il nous faut sortir du village en passant devant la maison des Scofield. Sur la véranda, depuis peu, suspendue à une potence, il y a une grande cage dorée d’où s’élève le chant d’un serin. John écoute cette mélodie, immobile devant la clôture. Il trouve cela très beau. Je l'ai même entendu murmurer que ce chant d'allégresse était une véritable célébration de la vie... Il ne peut pas savoir… C'est tout le contraire ! Moi seule peut comprendre. Les accents pathétiques de cette complainte témoignent que la mémoire est la plus implacable des prisons.

La seule ombre à ma sérénité de l’instant provient de la probabilité, qu’à la fin de la saison chaude, Mrs Scofield rentre la cage à l’intérieur de la maison. Je ne pourrai plus voir l’oiseau. Je devrai me contenter de l’écouter jusqu’au printemps suivant. Mais il reste encore bien de belles journées, alors Carpe Diem…

Enfin, je donne le signal du départ par un bref aboiement adressé à l'oiseau plus qu'à John.

- Chante encore, pleure encore, André mon amour. Même si je sais que ce n'est pas pour moi. Je reviendrai demain…

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