Gilles Saint-Laurent
Cette année-là, l'été fut particulièrement chaud. Un peu comme si l'enfer s'était installé sur Terre...
J'étais assis à la terrasse du "Dorian", avec Nathalie, sirotant une bière et essayant de l'embrasser toutes les cinq minutes. Elle venait d'allumer une cigarette, lorsque nous vîmes arriver un étrange cortège.
En tête, une voiture bleu ciel. Suivait ensuite une fourgonnette aux couleurs criardes. Puis, en dernier, un camion de déménagement. Les véhicules s'arrêtèrent. Nous pûmes observer les voyageurs...
Les occupants du premier véhicule avaient une apparence tout à fait normale : le père était vêtu d'un costume gris clair, la mère d'un chemisier et d'un pantalon, les garçons de shorts et de t-shirts. Par contre, le conducteur et la passagère de la fourgonnette semblaient tout droit sortis d'un documentaire dont le sujet principal aurait été l'extravagance. La fille avait plusieurs anneaux autour des oreilles, chaussée avec des espèces de fers-à-repasser, tatouée sur le bras droit et les cheveux teints en rouge et en bleu. Le garçon, quant à lui, présentait un crâne entièrement rasé, mis à part la crête centrale colorée en vert. Il était vêtu d'une espèce de pantalon de l'armée et portait un anneau dans le nez.
Le père se dirigea vers la maison en face de nous et ouvrit la porte. Les autres voyageurs le suivirent et pénétrèrent à leur tour.
"Je crois que le village va accueillir ses premiers cinglés !" s'exclama Nathalie.
"Oui, et pas des moindres !", ajoutai-je.
Nous étions à cent lieues de nous douter que ces nouveaux arrivants allaient être l'une des causes principales de la destruction de la cité. En y repensant, je me dis que nous n'aurions jamais pu imaginer qu'un objet, d'apparence aussi banale, puisse causer autant de désolation. Et pourtant !
Une semaine s'était écoulée depuis l'arrivée des étranges personnages. Les travaux avaient bien avancé. La façade avait été fraîchement repeinte, les châssis remplacés et les parterres nettoyés.
Nathalie et moi étions attablés, comme d'habitude, au "Dorian". Nous parlions de choses et d'autres lorsque nous vîmes la mère sortir et se diriger vers l'un des parterres, un colis sous le bras.
Elle s'arrêta soudainement, posant le paquet à terre et s'agenouillant. Elle déchira le papier et en sortit un objet en terre cuite que nous n'eûmes aucune difficulté à reconnaître : un nain de jardin.
Ce qui me frappa plus particulièrement, c'était le regard sinistre de la statue. Personnellement, je n'aime pas les nains de jardin. Ils m'inspirent une répulsion dont j'ignore l'origine.
De plus, ce dernier dépassait en horreur tous ceux que j'avais vus jusqu'à présent. Il me rappelait Chucky, une marionnette de ventriloque qui commet des meurtres plus horribles les uns que les autres. La même expression au niveau de la face. Celle qui vous donne la chair de poule par le simple fait d'y penser.
La femme rechercha soigneusement l'endroit idéal pour installer son protégé. Elle le trouva finalement et posa le nain sur le sol. La contemplation dura encore un instant; puis, la mère finit par s'éloigner.
Le premier meurtre eut lieu le soir même. Un poulailler avait été entièrement ravagé. Ce ne pouvait pas être l'oeuvre d'un renard ou d'un chien errant, vu la petite taille des morsures. Le fermier pencha pour l'hypothèse de gros rats.
Je ne pris connaissance de ces faits que deux jours plus tard. Il faut dire que ce genre d'histoire ne fait pas la une des journaux. Mais pour une fois, il y avait matière à s’inquiéter. En effet, après les poulets, plusieurs chevaux subirent le même sort...
Existait-il un lien entre ces deux affaires ? Nul n'en savait rien...
Ce jour-là, je devais me rendre à la capitale pour y régler des affaires en cours. J'ignore pourquoi, mais bien que ce ne fut pas ma route, je passai en face de la maison des Mirmion. J'avais appris leur nom par hasard, à la boulangerie, lorsque le commerçant salua le père, venu acheter un pain.
J'ai menti. En fait, je sais pertinemment pourquoi j'ai fait un détour par là. Par curiosité. Je voulais m'assurer que le nain n'avait pas bougé de place. C'est peut-être idiot, mais ce que je vis me stupéfia.
Le nabot possédait désormais un compagnon. La mère Mirmion ne disposait sûrement pas d'un goût raffiné en matière de décoration, mais dans le cas des nains, elle battait des records...
Quoiqu'il en soit, je me rendis à mes négociations, tentant d'oublier l'affreuse vision qu'il m'avait été donné de contempler...
Cependant, aucun meurtre supplémentaire ne vint alimenter les commentaires de la presse concernant l'inefficacité des forces de l'ordre. Le meurtrier avait peut-être décidé de commettre ses forfaits ailleurs...
Une semaine de quiétude venait de s'écouler lorsqu'un étrange marchand ambulant fit son apparition. Ce n'était pas la première fois que je voyais un nain, mais celui-ci avait quelque chose de désagréable, un je ne sais quoi qui vous flanquait la peur au ventre.
La nature de son commerce n'arrangeait pas les choses. Le texte suivant avait été peint sur les côtés de sa camionnette :
MARCHAND D'ELEMENTS DECORATIFS POUR JARDIN
Qu'y a-t-il de particulier à vendre ce genre d'objets, me direz-vous ? Rien, en effet. Mais si vous aviez été à ma place, vous auriez réagi différemment. L'essentiel de sa camelote se constituait de nains de jardin, plus hideux les uns que les autres, ainsi que toute la panoplie du parfait petit jardinier : râteau, bêche, tuyau d'arrosage, brouette, etc.. Tous en pierre colorée et de petite taille.
J'ignore ce qui passa par la tête de la plupart des femmes de la cité, mais chacune d'entre elles voulut acquérir un petit protégé. Le nain se frottait les mains, visiblement satisfait du profit qu'il réalisait.
Nathalie et moi l'observions, assis sur l'un des bancs de la grand-place. Il s'en était certainement rendu compte car, au bout d'un moment, il se tourna vers nous et sourit.
Je n'ai pas de mots assez forts pour expliquer ce que j'ai ressenti à ce moment précis. J'ai senti mon sang se glacer et un frisson courir le long de mon dos. Je me suis tourné vers Nathalie et lui ai demandé si elle avait éprouvé le même sentiment que moi.
Celle-ci se contenta de dire : "Je ne sais pas pourquoi, mais il m'effraie !"
Elle allait bientôt en connaître la raison, tout comme moi...
J'ignore comment c'était possible, mais ils paraissaient... Non, ils ETAIENT vivants !
Leurs attributs leur permettaient d'accomplir leur triste besogne : à l'aide de leurs haches, ils défonçaient les crânes des victimes; avec leur tuyau d'arrosage, ils aspergeaient les bâtiments d'essence avant d'y mettre le feu.
Certains penseront qu'il aurait été facile de les battre, vu leur petite taille. C'était au contraire un avantage pour eux : un simple banc leur servait de rempart et un soupirail de cave leur offrait un abri sûr.
De plus, une fois les moyens de communication détruits, il leur suffisait d'attendre la tombée de la nuit pour détruire le reste de la ville. Nous n'aurions jamais pu détecter leur présence, vu leurs dimensions et leurs textures.
Il fallait donc intervenir et le plus rapidement possible. Malheureusement, nous dûmes rapidement déchanter : les maisons et les commerces brûlèrent les uns après les autres, sans que nous pûmes intervenir de quelque manière que ce soit.
Certains songèrent à s'enfuir. Les insensés ! Ils n'avaient pas fait cent mètres en dehors de la ville qu'un bulldozer les faucha jusqu'au dernier. Le véhicule était piloté par trois nains, l'un au volant, un deuxième aux pédales et le dernier au levier de vitesses...
Je commençai à comprendre. Le premier nain avait attendu patiemment l'arrivée d'autres sujets de son espèce et ce, afin de s'assurer une victoire totale...
La question qui me vint à l'esprit était la suivante : existaient-ils par eux-mêmes ou agissaient-ils, au contraire, pour le compte d'une force surnaturelle ?
Je suis loin d'être croyant. On ne peut pas dire que j'ai une longue expérience de la vie. Cependant, de par les voyages que j'ai accomplis, j'ai déjà vu des choses étranges. Des phénomènes aussi inexplicables sont en train de se produire devant moi, à la différence près que, dans le cas présent, c'est ma vie qui est en jeu...
J'allais bientôt avoir une réponse à toutes mes questions. La ville n'était plus qu'un immense brasier, jonché de cadavres. Les rares survivants tentaient de se protéger comme ils le pouvaient, mais c'était sans espoir.
Nathalie et moi avions choisi comme refuge la maison de Joseph Hauvardin, le seul armurier de la cité. Nous avions barricadé les portes menant à l'extérieur et aménagé la cave en une sorte de bunker imprenable.
Nous étions tous les deux suffisamment armés pour nous défendre en cas d'attaque surprise. Tandis que ma compagne d'infortune se chargeait du rez-de-chaussée, je m'occupais de l'étage.
De l'endroit où je me trouvais, je disposais d'une vue exceptionnelle : je constatai avec effroi les dégâts causés aux habitations. C'est alors que je LE vis, LUI, leur CHEF.
Je sortis précipitamment de la chambre qui me tenait de mirador, afin d'avertir Nathalie. Il m'avait fallu moins de dix secondes pour me pencher vers l'escalier.
Malheureusement, il avait déjà réussi à pénétrer dans la maison. Les coups de feu qui suivirent me laissèrent un léger espoir. Je descendis les marches quatre à quatre et hurlai d'horreur : le corps de mon amie gisait, dans une mare de sang, la tête décapitée...
Dans la lumière encadrant la porte, je le vis et l'entendis ricaner. Je m'apprêtai à me jeter sur lui quand il tendit la pointe de son trident dans ma direction.
- Pourquoi ? lui demandai-je. Pourquoi avoir détruit cette cité et ses habitants ?
- Cet endroit est le premier dont je m'occupe. Dès qu'il aura été rayé de la carte, je m'occuperai d'un autre et ainsi de suite jusqu'à ce que ce continent soit prêt.
- Prêt ? Mais à quoi ?
Une enquête eut lieu afin d'obtenir les renseignements concernant d'éventuels suspects. L'instruction ne donna rien, ce qui accentua encore le caractère mystérieux de cette affaire. Ils ne s'étaient quand même pas déplacés tout seuls ! Et pourtant...
Une journée seulement nous restait à vivre, vingt-quatre heures où Nathalie et moi aurions pu faire tant de choses. Mais le destin en a décidé autrement...
La première explosion eut lieu un peu avant midi. Une colonne noirâtre s'éleva dans le ciel. D'après sa position, elle avait dû prendre naissance du côté du garage d'Henri Dorin, au nord du village.
Les pompiers se rendirent sur les lieux du sinistre et ce qu'ils virent les fit hurler d'horreur. Plusieurs dizaines de cadavres gisaient sur le sol, presque complètement carbonisés. Certains d'entre eux avaient été décapités, d'autres avaient le visage dans un état tel qu'il était impossible, même pour un proche, de les identifier.
Le colporteur était revenu et dirigeait les nains vers les bâtiments qui n'étaient pas encore touchés. Quant à lui, il se chargeait de ceux qui essayaient de fuir.
Je n'avais pas immédiatement remarqué ce qui avait changé chez cet homme. Mais je m'en rendis facilement compte lorsqu'il se tourna de mon côté. De sa main droite, il tenait une espèce de trident, grâce auquel il lançait une sorte d'éclair en direction de ses victimes.
J'ignore comment il avait fait pour deviner ma présence. Peut-être avait-il senti que quelqu'un l'observait ? Peu importe. De toute façon, il était trop tard pour essayer de lui échapper. D'autant plus que je devinai sans hésiter ce qui allait se passer.
Ce qui m'a le plus terrifié durant ce moment précis, c'est la façon dont il m'a souri. Il se trouvait quand même à une centaine de mètres, par rapport à moi. Et pourtant, je l'ai vu, comme si j'avais fait un zoom rapide sur lui !
Une seconde déflagration eut lieu quelques instants plus tard. Cette fois, ce fut au tour de la gare d'être touchée. Les trains en stationnement furent détruits sans aucune exception. Quant aux voyageurs, pas un ne survécut au sinistre...
Les forces de l'ordre tentèrent d'appeler à la rescousse leurs collègues de la ville voisine, mais sans succès. L'électricité‚ avait en effet été coupée. Aucune explication logique ne vint éclairer notre lanterne.
Je n'avais encore aucune idée du sort qui nous était réservé. Du moins, jusqu'à ce que je vis à qui nous avions affaire. Je crus d'abord à une blague d'un goût douteux. Mais je dus rapidement me rendre à l'évidence : aussi incroyable que puisse paraître une telle situation, elle n'en était pas moins réelle !
Les responsables de ce début d'apocalypse, c'étaient les nains ! Ceux qui se trouvaient encore dans l'étalage du marchand il y avait moins d'une journée !
- A la venue de mon père, celui qui vient de se libérer après avoir été enchaîné‚ pendant plusieurs milliers d'années. Désormais, son règne est proche. Mais, pour que celui-ci se réalise, il nous faut éliminer tous ceux qui ne sont pas de sa race. En d'autres termes, les gens comme toi.
Il redressa son trident et le tendit à nouveau vers moi. Je vis alors un immense éclair rougeâtre m'envelopper. Quelques secondes plus tard, je sentis une douce chaleur autour de moi et aperçus Nathalie qui me tendait les bras...
Deux nouveaux meurtres furent commis peu de temps après. Il s'agissait cette fois-ci d'un chien et d'un porc. Les deux animaux avaient leurs yeux crevés et, comme si cela ne suffisait pas, ils avaient été éventrés.
Un détail retenait cependant l'attention des enquêteurs : contrairement aux deux crimes précédents, le responsable s'était servi d'un objet coupant, de taille assez petite.
La question qui venait naturellement à l'esprit était la suivante : quelle était la nature du meurtrier ? On aurait certes pu pencher au début pour un animal, mais la présence d'outils rendait impossible cette hypothèse.
Quoiqu'il en soit, le village vivait désormais dans une peur constante. Quelles seraient les prochaines victimes ? Un troupeau entier ? Ou peut-être même...
Personne n'osait l'avouer publiquement, mais cette idée leur avait sûrement traversé l'esprit. Il n'y avait d'ailleurs qu'à constater l'augmentation spectaculaire des ventes d'armes pour s'en rendre compte...
Une bonne partie de son stock étant écoulée, le colporteur reprit sa route. Ce n'était pas pour me déplaire...
C'est alors qu'un événement à la fois extraordinaire et terrifiant se produisit. Au cours de la nuit suivant le départ du marchand, la totalité des nains et de leurs attributs disparurent mystérieusement.
De quelle manière avaient-ils été enlevés ? Car personne au monde ne serait capable de faire disparaître autant de figurines en aussi peu de temps, sans se faire remarquer !
De plus, comment le voleur avait-il pu dissimuler un nombre aussi important de figurines ?
Aucun des habitants de la cité n'aurait pu imaginer un instant que ces statuettes, aussi anodines soient-elles, faisaient office d'instrument pour un être démoniaque aux pouvoirs quasiment illimités, en d'autres termes, celui que les Chrétiens nomment l'Antéchrist.
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2003
— Gilles Saint-Laurent
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