Le Masque ou La Vie
Isabelle Ménétrier
Séverine se rappelle le mariage de l’une de ses tantes, Barbara, benjamine d’une fratrie de cinq enfants, la petite sœur de sa marraine et de son père ; Pascal, ainsi que Charlotte et Hélène, deux de ses sœurs, l’avaient époustouflé par leur beauté et l’aplomb insolent de leurs vingt printemps. Elle dansa avec lui ses premiers slows. Oncle Damien lui avait bien montré les rudiments de cette danse, en la prévenant : « Un garçon de ton âge se serrerait tout contre toi » mais elle n’imaginait certes pas l’intensité de son trouble au contact de ce corps collé au sien, ces boucles brunes lui chatouillant le visage, ces lèvres pleines lui parlant gentiment. Comme il dut la trouver gourde cette petite cousine germaine de quinze ans, rougissante et empotée ! Et la voici ce soir, ayant pris le train pour lui, non pour le revoir et lui parler, mais pour lui rendre hommage et le conduire en sa dernière demeure.
Lorsqu’elle débarque en gare de Chaumont, ville de Haute-Marne où naquit son père, la nuit vient de tomber. Gaétan et Brigitte, ses parents, l’attendent sur le quai ; elle s’empresse de descendre du train, son léger sac de voyage en bandoulière ; tandis qu’elle les embrasse, elle aperçoit dans leur sillage un homme ratatiné, malingre et s’interroge sur l’identité de ce petit vieux noyé dans un long manteau gris souris, sa tête camouflée sous un bonnet de laine bleu marine.
« Bonsoir Séverine », murmure-t-il en s’avançant au-devant d’elle.
Cette voix… Celle de son Oncle Damien, le plus jeune frère de Gaétan. Agé de quarante-trois ans, on lui en donnerait x<soixante ! Son cancer de la gorge l’a bien diminué en dix ans. A l’époque, il se tenait droit du haut de son mètre quatre-vingt, mince, beau parleur, fêtard, un brin dragueur et surtout, et malheureusement, gros fumeur. Une décennie où Séverine ne l’a pas revu et elle feint talentueusement de n’être pas surprise de son triste changement, comme s’il ressemblait encore à celui de son adolescence qui photographiait la fraîcheur de ses quinze ans.
« Bonsoir Oncle Damien.
- Allez, on y va, dit Gaétan.
- Où ça, s’informe-t-elle.
- Chez ta marraine ; elle tient absolument à ce que nous mangions en famille ce soir.
- Pascal est là-bas ?
- Non, répond Brigitte. Il repose à l’église.
- Déjà…
- Le cercueil a été fermé cet après-midi ». Sa mère ajoute, doucement : « Son visage abîmé… Sa maman ne voulait pas qu’on le voie ainsi… ».
La souffrance des parents de Pascal, Maryse et Adrien, se lit sur leurs traits fatigués, dans leurs yeux constamment humides. Ses cousines, Elisabeth, Charlotte, Hélène et Claire-lise se serrent les unes contre les autres, la parole volubile, le geste saccadé, semblant se répéter « On va se réveiller, ce n’est qu’un cauchemar ! ». Pour cette soirée pénible, la grand-mère paternelle de Séverine s’est joint à eux. Il lui aurait été impossible de passer la nuit en solitaire à pleurer son petit-fils. « Ces dix dernières années ne l’ont pas énormément changée » constate Séverine. « Toujours gênée par ses jambes gonflées mais pour soixante-dix-sept ans, elle se veut encore coquette ! le cheveu permanenté et brun, bagues et colliers à foison, ses éternels brillants aux oreilles ; de plus, elle n’est pas tellement ridée et sa peau garde ce velouté d’une douceur exquise sous les baisers ; gamine, je m’en régalais comme si je savourais un morceau moelleux de gâteau de Savoie ! ». Après un repas avalé sans grand appétit, Gaétan et Brigitte, Damien, Séverine et sa grand-mère, silencieux, prennent congé de leurs hôtes aux alentours de vingt-deux heures trente, pour rejoindre le domicile de cette dernière.
Tôt le matin, la famille se réunit dans le quartier dit « Le Cavalier ». L’église domine le paysage, perchée au-dessus d’une vingtaine de marches. Son architecture moderne surprend de prime abord, elle s’apparente davantage d’un office de tourisme que d’un monument voué au culte. La première porte mène à un hall où se tient le cercueil blanc de Pascal. Parents et amis se regroupent, effondrés, autour de lui. Cette mort subite, inique, émeut chacun d’entre eux. La teinte même du cercueil rend le drame davantage horrible. Pascal avait vingt-neuf ans, toute la vie devant lui, tel s’avère le message livré par ses parents ; leur choix délibéré de cette couleur immaculée rappelle que pour eux, c’est leur enfant qu’on enterre ce matin. Au moment où Séverine pénètre dans l’église à la suite de Pascal, elle distingue en face, sur la gauche de l’autel, une forme noire, le haut du visage dissimulé derrière un loup également noir ; dès qu’elle sent le regard de la jeune femme posé sur elle, l’ombre se recule à l’abri d’un énorme pilier. Séverine, interloquée, regarde ses parents, la famille autour, mais à priori, personne n’a rien remarqué d’anormal.
Tout le monde prend place sur les bancs, la funeste cérémonie commence ; une photographie du défunt sourit à chacun, ravivant la douleur d’une perte atroce. A le contempler ainsi, tellement gai et insouciant, tous réalisent comme son décès se révèle incompréhensible. Pourquoi un jeune homme décide-t-il d’en finir avec la vie ? Qu’est-ce qui lui paraissait à ce point insurmontable, intolérable que la pensée de ses proches n’aient pu l’empêcher de se défenestrer depuis le septième étage d’un immeuble parisien ? La messe se poursuit, sous les pleurs, les lamentations. Quelques textes sont lus, dont un éloge funèbre émouvant prononcé par Nathalie, sa petite amie. A cet instant, la silhouette mystérieuse s’engage carrément dans l’allée centrale et remonte vers le cercueil. Seule à la distinguer, Séverine se retourne constamment afin de suivre l’évolution de sa lente marche ; son cœur bat à tout rompre. Oh ! elle prend bien son temps l’ombre menaçante ! Pratiquement à chaque rangée, elle scrute, un coup à droite, un coup à gauche, le regard vrillant chaque individu. Ses traits n’expriment aucune expression car elle porte l’un de ces masques de style vénitien en vogue dans les boutiques de décoration ou bibelots en tout genre. A la différence que celui-ci, peint en noir, le sommet de son crâne orné d’une sorte de béret couleur sang, les sourcils épais rabattus, trois larmes écarlates sous l’œil gauche, donne des frissons. Sa bouche, aux lèvres étirées en un mince filet, ne trahit nulle émotion ; la mort, puisqu’il s’agit bien d’elle, poursuit sa ballade parmi les vivants. Elle semble à l’affût de sa prochaine proie. Soudain, elle bifurque, trois rangs devant Séverine horrifiée. Elle la voit stopper net derrière Damien et Gaétan. « Que fait-elle là ? » s’affole-t-elle. Un masque translucide jaillit de sa main droite décharnée. Elle le passe sur le visage de Damien. Séverine guette une réaction de la part de son oncle, un sursaut d’effroi, mais celui-ci demeure impassible, inconscient de cette présence maléfique à ses côtés. Après un certain laps de temps, quelques secondes, une minute au plus, la Faucheuse reprend son chemin, frôle le cercueil de Pascal, tourne à gauche devant l’autel et retrouve sa place, contre l’énorme pilier, face à toutes ses futures victimes. « Elle sait qu’elle nous récupèrera tous un jour ou l’autre, réalise Séverine. Qu’a-t-elle décidé pour Papa ? Non, il ne mourra pas ! je ne le veux pas ! ».
La messe s’achève, les gens sortent lentement, avides de contempler le ciel, de respirer l’air frais. Séverine se retourne une ultime fois vers la sinistre silhouette. Cette dernière demeure là, figée ; et au milieu de l’église se vidant, immobiles sous les notes déchirantes du « Grand Bleu » qu’affectionnait tant Pascal, deux hommes assis, pétrifiés. Damien, épuisé par dix années de luttes incessantes contre le crabe maudit, se dit : « Pourquoi lui ? C’était à moi de mourir ! ». Gaëtan, déchiré entre son neveu disparu prématurément et son petit frère si malade, condamné à court terme, s’interroge : « Mon Dieu, pourquoi tellement de chagrins ? Pascal aujourd’hui, Damien demain… ». Ils paraissent si misérables les deux frères, l’aîné et le cadet ; leurs pensées, leur peine, les unissent aussi fortement que ce sang coulant en leurs veines. Séverine les imagine enfants, puis adolescents, pour en arriver là, à cette image de fin de parcours. Elle rebrousse chemin jusqu’à eux, tressaille à la vue du visage blême de son oncle et devine que l’Infâme a posé sur lui son masque de mort, qu’il lui appartient déjà… Puis ses yeux glissent sur Gaëtan englué dans un profond désarroi. Sa fragilité lui fait mal, si mal, qu’elle se doit de couper court à cet unisson fraternel dans le malheur : « Papa ! ». Il relève la tête, le regard absent. « On y va ? » lui propose-t-elle. Il quitte le banc, redresse sa haute stature, se rapproche d’elle, Damien sur ses pas. Vivement, elle s’empare du bras de son père, soulagée de l’emmener loin d’ici, de cet oiseau de mauvais augure, cruel autant qu’insatiable. « Viens mon Papa », souffle-t-elle et ils sortent enfin, attirés par le rai de lumière inondant le parvis, là-bas, après le hall, après la seconde porte. Lorsqu’à son tour, Damien va pour s’engouffrer dehors, la mort lève le bras et pointe son index sur lui. Une croix blanche se dessine alors dans son dos tandis que, d’une voix glaciale, l’Impitoyable murmure : « Dans quatre mois, c’est ton tour ».
©
2004
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Isabelle Ménétrier
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