Mascarade
Stéphane Paul Prat
A la nuit tombée, ils étaient tous sortis de leurs repères comme des vampires
émergeant de leurs cercueils. Telle une horde de zombies, ils s’étaient mis à
errer dans les rues de la petite ville de C…, affublés de déguisements à la fois
monstrueux et ridicules.
C’était Halloween, fête du macabre et du travestissement. Une illustration
parfaite de cette société qui se complaît dans les illusions et le virtuel.
Depuis longtemps, j’avais fui les lumières de la ville et avec elles, les
mensonges qui y proliféraient. Solitaire et retiré, je menais une vie décalée
qui m’offrait bien peu d’occasion comme celle-ci de pouvoir croiser autant de
monde à une heure aussi tardive…
Afin de me confondre avec cette population prodigieuse, je m’étais habillé d’une
élégante cape noire aux bordures de soie rouge. Le style vampire de cinéma des
années trente plaisait beaucoup…
J’avais fini par repérer un petit groupe de trentenaires insouciants et parmi
lesquels je m’étais discrètement immiscé. Je passais ainsi la première partie de
la nuit à écouter leurs dialogues dénués de profondeur et dont le sens
s’évanouissait à mesure que les verres se remplissaient d’alcool…
Plus tard, le clan d’amis se dispersait et ce fut à une sympathique sorcière que
je proposai mon escorte pour la raccompagner jusqu’à son domicile.
A la seule lumière du clair de lune, nous avancions d’un pas tranquille tout en
conversant. Ivre, la jeune femme soliloquait et me racontait sa vie monotone
d’infirmière célibataire. Elle revendiquait la liberté et une totale autonomie
mais elle était comme la plupart des êtres humains, prisonnière de son existence
et incapable d’être seule.
En vérité, je ne prêtais que bien peu d’attention à sa biographie, bien plus
attiré par les promesses de son décolleté... Sa peau, si fine, si douce, me
fascinait… Désir inavouable. Envie croissante.
Soudain, je pris conscience que son état d’ébriété était moins avancé qu’il n’y
paraissait lorsqu’elle me déclara avec assurance : « Je sais bien que je te
plais » ! Alors, elle interrompit la marche pour arracher son masque de laideur…
Stupéfaction ! Son visage était tout simplement angélique… Elle sembla deviner
mes pensées et me sourit tendrement.
L’instant suivant, ses lèvres de fraises se rapprochaient des miennes. La
dernière seconde, et tandis que je pouvais déjà respirer son souffle enivrant,
elle me chuchota : « Mon beau Dracula… Si tu enlevais ton dentier ? »… Et elle
rit. Un rire sans doute innocent mais un rire qui brisa le silence paisible des
ténèbres. La nuit, fragile et pensive, sembla s’écrouler sous le poids de ce son
moqueur et insouciant. Mes rêveries se dissipèrent. Quoi ? Elle osait se
moquer?! Une seconde, je tentai de contenir ma colère ; en vain. La pression
était trop grande... Je me mis enfin à rugir : « ce n’est pas un dentier ! ».
Elle blêmit.
Et la morsure dut lui paraître aussi douloureuse que la vérité…
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2008
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