Marne La Vallée

Roland Goeller





Correspondance à Marne La Vallée, deux heures d’attente.
Le tégévé déverse sa cargaison de gamins turbulents qui se répandent sur le quai. Des éducateurs et des parents sourcilleux tentent de les contenir. Des hommes d’affaires, valises à trolleys en escorte, se frayent un passage parmi les groupes qui se reconstituent.
A son tour, il descend du train et fait quelques pas. La monotonie du quai rectiligne est scandée par des panneaux publicitaires, installés à intervalles réguliers. L’arrêt est de courte durée. Déjà un employé en képi jette des regards appuyés autour de lui. Quelques instants plus tard, il siffle avec autorité. Les portes louvoyantes glissent en faisant un bruit de grille de prison. Le train s’ébranle. La motrice passe, dans le vacarme de la soufflerie de son ventilo.
Les gamins prennent la direction du niveau zéro, là où se déploie le parc de loisirs. Ils sont venus pour ça, toute une journée, en forfait, d’une attraction à l’autre. Mickey clignote dans toutes les pupilles. Lui aussi, jeune, avait claqué son argent de poche dans les consoles de jeux et les loisirs made in America. Imperturbables, les hommes d’affaires en correspondance prennent racine sur les quais. Ils consultent leurs messages enregistrés, répondent au téléphone et tournent les pages du Monde. Dans leurs sacoches de nomades, ils emportent sur un minuscule disque dur des mappemondes dont aurait rêvé Amerigo Vespuccio.

Sur le quai souffle un air froid. Il remonte le col de son veston. Le niveau moins un s’étire entre deux boyaux noirs que relient des rails rectilignes et des caténaires. Celles-ci chantent lorsqu’un train approche.
Le quai est à nouveau désert, non pas comme ces vastes étendues au pied de la montagne, où nul ne se hasarde, mais comme une aire de jeu, momentanément vidée. Quoi faire en attendant ? Dans le train, il avait participé sans le vouloir aux discussions bruyantes des gamins, mais ici, il n’y a que d’innombrables plaques signalétiques qui renvoient vers les loueurs de voitures, relais journaux, cafétérias, guichets et accès au parc de loisirs, tous lieux où il n’a que faire. De temps à autre, une voix féminine dépourvue de joie annonce le passage des trains.
Il monte au niveau zéro. Parcoure avec nonchalance les couloirs que hantent des ombres et le vent. Posés sur des lignes parallèles, à la manière de piliers sacrés, de gigantesques blocs de béton armé composent une architecture futuriste. Incurvée comme un ramage d’ibis, une structure de métal et de verre coiffe l’ensemble. Des groupes d’ados sillonnent l’édifice en forme de temple profane, toutes ethnies mélangées. Les attraits de l’occident sont puissants, ils en avaient beaucoup discuté. Coca-cola et vidéos, et les filles dévoilées, parfois jusqu’à la peau.
Lui aussi s’était approché d’elles. Et ces gamins étaient comme lui, avant. Personne ne leur avait expliqué, ils étaient innocents.
Il pouvait encore changer d’avis.

Les gens font la queue devant le fast-food, hamburgers, frites et coca. Omniprésente, l’Amérique s’insinue dans toutes les bouches, ses images subjuguent toutes les rétines. Plus loin, les pagodes des salles de cinéma multiplexes clignotent de toutes leurs guirlandes. Elles instituent la fête perpétuelle.
Il s’approche d’un distributeur auquel il monnaye une barre chocolatée et une boisson gazeuse. Puis se dirige vers une salle d’attente aux rangées de strapontins entre lesquels les gamins courent, intenables. Il y a une place, au fond, vers laquelle il se dirige. Par réflexe, les hommes d’affaires mettent leurs attachés-cases à l’abri entre leurs jambes, les touristes font l’inventaire de leurs bagages posés en vrac. Il a l’habitude, les gens font un détour en face d’un individu comme lui. Les gamins, eux, ne s’intéressent qu’aux clowns qui distribuent des ballons. Il s’assied, déchire le papier qui entoure la barre de céréales et la croque en trois bouchées. Il aimerait bien parler à quelqu’un, mais ici, personne ne parle à personne, tout est dit en simulacres.
K. lui avait dit, reste concentré sur ta mission, ne te laisse pas distraire par ce que tu verras, ignore la pitié ! Dans le train, les choses avaient été plus faciles, il s’était laissé bercé par le bavardage des gamins, mais là, dans cette gare aux allures de temple païen, il était en proie à l’épreuve. Ces deux heures d’attente auront été l’étape la plus difficile, il était sans autre défense que sa seule conviction, livré à toutes les images qui pouvaient survenir. Les grands discours enflammés sont confrontés à la réalité des hommes. Si quelqu’un se mettait à lui parler, maintenant, n’importe qui, un gamin pour lui demander un bout de chocolat, - quelqu’un - c’est certain, il changerait d’avis, au risque d’être renié par K.
Il se recroqueville et se balance doucement, au rythme des voix en conversation autour de lui. Comment en était-il arrivé là ? Une carrière d’informaticien l’attendait. N’avait-il pas été brillant ? A Londres, on recherchait les hommes de sa compétence. Mais lorsqu’il était retourné là-bas, au pied de la montagne, il avait compris. Il était un homme de là-bas, enraciné, il ne serait jamais un homme de partout et de nulle part, un de ces nomades mondialistes, sans foi ni loi. Sa culture était celle de ses pères, elle s’était imposée à lui comme un héritage dont il avait cru pouvoir se passer. Alors, il avait ouvert les yeux. L’occident propose une immense succursale, un souk sans ordre, où tout s’achète et tout se vend, où la tradition n’a aucune place, où l’important et le futile se côtoient. Nul don ni échange, seul subsiste le simulacre de la politesse.
Les gamins jouent, ils singent les mimiques de la souris aux grandes oreilles, ils sont encore innocents. Bientôt, ils prendront la place de leurs aînés et tout continuerait comme avant, c’est cela qu’il fallait interrompre, c’est pour cela qu’il faisait ce voyage.
La voix de femme récite la liste des trains qui arrivent. Celui qu’il doit prendre est annoncé. Alors il ébroue ses membres ankylosés. Ces deux heures d’attente lui ont paru interminables. Le doute alourdit chaque instant d’un poids qu’il est seul à porter maintenant. Il se dirige vers un escalator et se laisse glisser au niveau moins un. La descente dans les cercles de l’enfer prend des allures mécaniques. Sur le quai souffle le même vent des grands édifices vides. Mais la bouche noire à l’extrémité des rails se met à vibrer et quelques instants plus tard émerge un tégévé flambant neuf. Voiture quinze, place soixante-six, il y aurait dans le porte-bagages au-dessus de sa tête un sac de voyage qui lui était destiné, les instructions seraient dedans…
Il embarque et déjà ne regarde plus les enfants jouer.

Trois jours plus tard, une déflagration secoue un autobus au cœur de L…
 

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