Mary Rissel
( Publiée
en 1998 par les Éditions Balle d'Argent )
Elle se tient à genoux sur le manche d’un balai, les mains attachées dans le dos
avec une cordelette de sisal qui entame sa peau blanche. Ses cheveux de jais,
longs et touffus, barrent son visage mince et avenant. Elle ne pleure pas. Ne
remue pas. Comme si elle ne sentait ni la douleur ni l’humiliation. Autour
d’elle, une horde d’adolescents excités brandissant leurs ceintures de cuir brut
à boucle d’acier. Soudain un grand rouquin enfourne l’extrémité de ses index
dans la bouche pour un sifflet strident. Le silence se répand immédiatement.
- Suffit la rigolade. Bas les ceintures. On ne frappe pas les femmes.
- Tu n’es pas drôle ! Hasarde un laideron
- Je te conseille de faire ton signe de croix avant de répéter, tocard !
Miraculeusement, tout le monde se tait. Même contre dix lémuriens, un gorille ne
craint rien.
- On m’écoute, impose t-il.
Un bourdonnement de satisfaction forcée lui répond et puis le benjamin demande :
- Tu nous exposes le programme des festivités ?
- Tout juste, répond Bigros.
Bigros, c’est le chef de bande. Le gorille. Énorme. Illettré et violent.
Rarement scrupuleux. Boudiné dans son jean crasseux et son épais blouson à
clous, il impressionnerait un aveugle avec son regard qui pique et son sourire
qui broie. Il bombe le torse en s’approchant de la fillette. Elle, Capucine,
incline un peu plus la tête.
- Hé, moustique, ta robe ne me plaît pas ! Ricane t-il
- Excuse, dit-elle poliment.
- Excuse ! Pauvre cloche, je me fous de tes excuses. Enlève-la.
- Il faudrait me libérer les poignets.
- Vous entendez ? Je vais te déshabiller, moi.
Aussitôt il saisit un pan du tissu froissé et tire. Un autre.
- Tout simplement ! Conclut-il en arrachant le dernier morceau.
Les garçons louchent déjà sur les seins minuscules. Les hanches étroites. Le
ventre plat. Capucine lit cela au travers de ses paupières minces. Elle pâlit
tandis que des larmes guettent. Elle ne respire plus. Elle a lu tant de vilaines
choses sur les viols collectifs. Et les assassinats qui suivent. Un cri rauque
sort de sa gorge :
- Non. S’il vous plaît. Pitié.
- Qui commence ? Lance Bigros
- Priorité au chef, propose l’un des compères.
Bigros gratte les trois poils de sa barbe en lorgnant la demoiselle.
- Voyons... Debout que j’admire tes formes.
Le temps n’est ni à la contestation, ni à la discussion. Exclusivement à
l’obéissance. Elle se redresse péniblement, à cause de ses articulations
douloureuses.
- Waou ! Une vraie pin-up, les mecs.
Et de ses doigts gauches, il caresse les épaules frêles et le cou avant
d’enfoncer un ongle dans la joue. Repart vers le torse. Un brin ému, peut-être.
Et puis il s’énerve :
- Ta tignasse m’agace.
Il tire une mèche en arrière mais sitôt lâchée la rebelle revient au-devant des
yeux. Alors il sort la lame de son couteau à cran d’arrêt et commence la coupe.
Après quelques secondes :
- Impeccable. Enfin presque.
Il pince le menton et le relève d’un geste sec.
- Au moins, je vois tes yeux. Superbes, d’ailleurs.
Elle le regarde, affolée. Il est si près d’elle, si grand, si menaçant. Et les
autres qui rient, trépignent d’impatience en la dévorant de leurs quinquets
voraces. Elle compte. Ferme à nouveau les yeux. Cherche à suspendre sa pensée. À
croire au cauchemar. Ne parvient à rien qu’à les regarder encore. Avec l’envie
âcre de mourir. Avant qu’ils ne la souillent. Qu’ils ne déchirent sa chair et
son âme, irrémédiablement. Mais le cerveau n’explose pas. Le cœur ne cesse de
battre. Même pas un évanouissement. Un moindre vacillement. Comment son corps si
peu rompu à l’effort, au mal, résiste t-il à pareil supplice ? Car en quatorze
ans d’existence, hormis le désagrément occasionné par la pousse puis la perte de
ses dents de lait, Capucine n’a connu que l’aisance. Que le bonheur d’une vie
épicée à souhait. Exactement à la frontière entre le trop et le trop peu.
Exactement à son goût. Jusqu’à ce matin.
Les vacances avaient sonné. Dans la propriété de ses parents, en pleine campagne
auvergnate, juillet s’annonçait généreux. L’endroit réjouissait Capucine. Il y
avait tant à découvrir, à savourer. Les siestes dans le hamac, sous l’érable.
Les pluies revêches. Les eaux plates. Les couchers de soleil vertigineux. Les
bruits du soir. Les odeurs de la nuit.
Tôt ce mercredi, quand le frais obligeait à garder le chandail, elle cheminait
sur l’allée du parc en compagnie de son chien. Reluquant l’herbe courte emperlée
de rosée, les fleurs engourdies, les oiseaux piailleurs et les lapins
aventuriers. Barjo, le fidèle bâtard, alléché par les fourrures fauves, fit un
écart et puis un autre. Pour finalement suivre l’un de ces rongeurs. Et rester
camper à l’entrée d’un terrier. Capucine eut beau l’appeler, lui d’ordinaire si
prompt à se vautrer aux pieds de sa maîtresse se contenta de japper comme un
forcené.
- Je continue sans toi, prévint-elle.
Bientôt, elle toucha le muret limitant la propriété.
- Barjo ! Barjo ! Oh zut. Pour une fois, je vais me balader seule.
Maintenant il faisait chaud et elle retira son chandail qu’elle accrocha à une
branche avant d’escalader le muret. Elle se retrouva sur la route menant au
village, ce joli serpent bordé de cerisiers sauvages. Elle se gorgea des fruits
aigrelets sans cesser d’avancer. Deux, quatre kilomètres. Pas une voiture. Pas
un vélo.
- Ils dorment ou je me suis trompée d’heure ? Se demanda t-elle
À cet instant précis, la bande à Bigros surgit d’un chemin de traverse.
- Bonjour mademoiselle.
- Bonjour.
La surprise ne l’arrête pas.
- Stop ! Crie Bigros
Elle leur tourne le dos et ne prête aucune attention au propos.
- Stop j’ai dit. Tu es sourde ?
Cette fois elle ralentit pour jeter un regard par-dessus son épaule. Subodore
une sorte de danger. Allonge instinctivement le pas mais sans courir. Les
garçons la suivent et la rattrapent. La bousculent.
- On ne t’a jamais vue ici, toi ?
Elle hoche la tête.
- Où habites-tu ?
- Là, à côté.
- T’as pas la trouille, toute seule ?
- Je ne suis pas seule. Mon chien est derrière... Avec mon père.
Sa voix tremble et son teint rosit.
- Tu vois quelque chose, toi, Lorty ? Ironise Bigros
- Rien !
- On t’embarque. On adore s’amuser avec les filles. Une denrée rare, par ici.
Inutile de résister. Capucine avale son inquiétude en espérant le retour de
Barjo, ou le passage du facteur, d’un fermier, d’un estivant. Enfin de
quelqu’un.
Au premier embranchement, la bande bifurque à droite en entraînant l’otage. Le
sentier est étroit, bardé d’églantiers, de ronces et d’arbrisseaux divers.
Capucine a la semelle fébrile. Ses sandalettes, totalement inadaptées à ce
terrain pentu semé de gravillons pointus, trahissent vite son équilibre. Elle
dérape, tombe. Se relève vivement. Tapote sa robe pour en chasser la poussière.
Retire les grains et les épines de ses paumes ensanglantées.
- Avance, beauté ! S’impatiente Bigros
Les garçons se tordent d’un rire qui peu à peu délie les langues. Alors on
déballe à l’envi son lot de vulgarités et de suggestions ignominieuses. Pour
attiser l’hostilité. Jouer le caïd. Sinon pour simplement assouvir des
frustrations. Parce que ces blancs-becs ne sont en réalité que des faibles,
obligés de brandir le poing pour sentir l’existence.
Ils débouchent sur une aire presque plane plantée d’une cabane.
- Notre château, ma chère, précise Bigros en déplaçant une planche qui sert de
porte. Entrez, je vous prie.
Le château n’a plus de toit car un jour de tempête les tôles rouillées ont
déserté les parpaings disjoints. Dans un coin, un rondin de bois et plus loin,
un rectangle de mousse jauni par la crasse.
- Mon siège, crâne Bigros. Le sofa. Et notre fortune, ajoute t-il en désignant
quantité de pots de confitures, de crème et de riz au lait empilés à même le
sol.
- Couche-toi là, ordonne Tizizi à Capucine.
Elle baisse la tête mais n’obéit pas. Vexé, il la pousse avec force et se rue
sur elle. Mais elle se débat, griffe et mord comme une tigresse.
- La garce, hurle t-il, en massant son avant-bras.
- Bien fait, abruti, intervient Bigros. Tu te crois au cinéma ? Fous-lui la paix
!
- Attends... Je rêve ? Tu la défends !
- Je veux causer.
- Sale con.
Tizizi, rouge de colère, s’apprête à massacrer son copain. Mais Bigros a le
biceps costaud et pare le coup. Envoie en retour ses phalanges dans le nez
adverse. Pour un knock out magnifique. Lorty et ses congénères qui ont le gris
mais pas la matière forment alors un pack afin d’écraser ce chef stupide. S’en
suit une bagarre pendant laquelle Capucine tente de s’enfuir. Sauf que Bigros a
l’œil et la détente. Il s’extirpe du troupeau et agrippe une poignée des longs
cheveux noirs.
- Pas de ça, la belle.
Pour l’exemple de son autorité, il la fait mettre à genoux sur le manche du
balai et lui attache les mains. Et fanfaron, il lance :
- Sans moi, elle se carapatait, les mauviettes.
Incorrigible, Tizizi revient à l’assaut. Capucine lui crache en pleine face.
Cette fois les autres hurlent au scandale et Bigros lui-même perd son bon sens.
Il va sévir. Jusqu’à arracher la robe et couper les cheveux.
Cependant la peau laiteuse le perturbe. L’amadoue. Il regarde, caresse, se
trouble. Fuit. Revient. Et quand une main ose s’aventurer sur l’épaule, il la
frappe. Après une heure de tergiversations, Lorty appelle à la pause.
- Si on se calait l’estomac ?
- Bonne idée.
On s’installe avec fracas sur le sofa et de pots en cuillères on enfourne
goulûment. La réserve s’épuise à folle allure.
- Qui se charge du réapprovisionnement ? S’enquiert Bigros
Voler n’a jamais rebuté personne. La bande est volontaire, déjà debout.
- Toi, tu gardes la maison, signifie Bigros à Capucine. Tu peux t’asseoir sur la
mousse mais je t’attache les pieds, au cas où tu voudrais encore nous fausser
compagnie.
Ils sont tous partis vers le village situé en contrebas. Pressés de dévaliser
les étals du marché. D’exhiber leur butin donc leur talent à la demoiselle.
Capucine se détend un peu, essaie de réfléchir à la manière de se sortir du
pétrin. Pas facile. Il fait très chaud. Elle est fatiguée. Ficelée. Affamée. Et
le bourdonnement de ces mouches infâmes qui entrent par dizaine, appâtées par le
sucre des pots béants, l’exaspère. Elle tourne la tête vers la droite puis vers
la gauche, aperçoit un reste de confiture :
- De la marmelade d’oranges aux mouches ? Ah non !
À force de contorsions, Capucine s’empare du seul pot dédaigné par les vandales.
Elle y plonge la langue pour un premier morceau d’écorce et un second. Ce
silence, cette marmelade, quel bonheur vraiment ! Elle saisit encore une tranche
confite, yeux clos et sourire aux lèvres. La garde un instant dans la bouche,
pour l’apprécier davantage. Mais brusquement une douleur aiguë gâte son plaisir.
Presque aussitôt sa langue gonfle, gonfle, gonfle. Elle suffoque. Veut crier.
S’écroule. Avec une guêpe dans la bouche.
Hein…Victime d'un si petit dard !
©
2005 -
Mary Rissel - Tous droits réservés.