Marie et Charles    

Sophie Mandray

   

 

Alors, comment va la plus belle, ce matin ?
Toujours aussi prévenant, Charles déposa délicatement le plateau du petit déjeuner sur le lit, non sans avoir pris soin, au préalable, de tirer correctement les draps et la couverture.
- Charles…répondit Marie d’une voix ensommeillée, un tant soit peu enrouée.
Le store s’ouvrit sur un magnifique ciel bleu, présage d’une journée de chaud et généreux soleil. Décidément, cette matinée d’avril s’annonçait plutôt bien.
Au loin, la montagne découpait ses reliefs rocheux encore enneigés, si loin de la ville et de ses tourments.
- Et cette jambe, ce matin ? S’enquit Charles.
Marie le regarda de ses beaux yeux bleus pétillants, tout en souriant. Son teint rose et ses cheveux blonds en bataille la rendaient presque amusante.
Elle tendit sa main vers son genou.
- Douloureuse…elle marqua un temps d’arrêt puis ajouta : mais je n’ai pas eu mal cette nuit. Puis, dans un soupir : si seulement Pierre était là.
Patient, le beau jeune homme brun aux yeux verts qui se tenait devant elle se redressa de toute sa taille pour prendre un air sévère :
- Attention Marie, on arrête tout de suite, je suis d’un naturel très jaloux !
Elle rit presque.
- D’accord, je ne tiens pas à la moindre dispute entre nous.
Rassuré, Charles sourit à son tour.
- Très bien, dans ce cas, on petit déjeune, et ensuite, je me permets de rappeler à votre majesté que nous sommes attendus dans le grand monde ! Tenue de soirée exigée ! Je reviens dans un instant.
Presque joyeuse malgré la douleur, Marie se redressa dans le lit :
- Je saurai me tenir prête !
Dès que la porte de la chambre se referma, elle contempla le plateau du petit déjeuner : café au lait, tartines, beurre, confiture, jus d’orange et un yaourt, rien ne manquait, bien sûr.
Elle attaqua sa première tartine goulûment. Comment ne pas se sentir comblée par tant d’attentions ? Comment ferait-elle sans Charles ? Et pourtant, depuis qu’il était parti, Pierre lui manquait terriblement.
Elle savait qu’il avait été appelé pour un voyage d’affaires en Afrique et puis, plus rien, plus aucune nouvelle ne lui parvint. Elle n’avait même pas réussi à obtenir un numéro de téléphone où elle aurait pu se renseigner.
Cela faisait déjà, lui semblait-il, une éternité.
Alors, Marie lui parlait parfois, lui racontait sa journée, le rassurait même (il aurait sûrement été très inquiet !). Oui, elle était merveilleusement entourée, merveilleusement. Et puis maintenant, auprès d’elle, il y avait Charles. Le courant était très vite passé entre eux, et ils s’étaient profondément attachés l’un à l’autre.

Peu de temps après, au moins celui de finir son bol de café et de donner les derniers coup de grâce à son petit déjeuner, Charles ouvrit à nouveau la porte.
Il vit le plateau déjà vide et s’exclama :
- Parfait ! Un solide petit déjeuner, rien de tel pour reprendre des forces et guérir cette vilaine jambe au plus vite. Il s’empara du plateau, puis ajouta : allez ma belle, un coup de main pour la toilette, ensuite on enfile la robe de chez Coco Chanel, les parures et les talons aiguilles, puis en route pour de nouvelles aventures !
Marie adorait l’entendre parler avec cet enthousiasme, c’est ce qui lui avait tout de suite plu chez lui, d’ailleurs. Malgré Pierre, comment ne pas succomber à un garçon tel que lui ?
Il l’aida à s’asseoir, non sans difficulté, sur le rebord du lit. Courageuse, elle se contenta de grimacer tant sa jambe la faisait souffrir. Elle ne se plaignait que rarement, Charles était si délicat qu’elle ne voulait surtout pas l’indisposer avec son calvaire. Mais si au moins elle pouvait partager un peu de cette douleur avec Pierre, il lui semblait que ce serait un peu moins difficile…

Depuis son “ accident ”, la salle de bain avait été spécialement aménagée, aussi la toilette ne prit pas trop de temps.
Marie fut bientôt prête : superbement coiffée, maquillée comme il se doit, parée de ses bijoux préférés et parfumée comme toujours, elle avait cette distinction des femmes qui ont reçu une solide éducation.
Tout deux en face du miroir, Charles se pencha sur son épaule, sa joue contre la sienne :
- Alors Marie, qui est la plus belle femme du monde ?
Non sans un sincère sourire de satisfaction, elle répondit, à la fois modeste et naturelle :
- C’est moi !
Ils éclatèrent d’un même rire complice.
- Alors maintenant, votre majesté, il est temps de se mettre en route !
Elle le suivit bien volontiers.
Au dehors, l’air était doux, les odeurs des fleurs naissantes se mélangeaient à celles des arbres. Peu de monde circulait à cette heure-ci.
Ils longèrent le petit lac où quelques canards et un couple de cygnes flottaient, nonchalants. Le vent, trop doux, faisait à peine frémir la surface de l’eau.
Ils s’arrêtèrent un instant afin d’observer le spectacle de deux tourterelles venues s’abreuver en bord de rive.
Dans ce silence contemplatif, Charles entendit Marie murmurer : “ Pierre… ”
Patient, une fois encore, il lui répondit :
- Marie, Pierre est mort depuis longtemps !
Comme elle ne répondait pas, il se pencha vers elle :
- Marie ?
Il entendit un souffle régulier.
- Et voilà, elle s’est endormie. Saloperie de diabète ! Attendre d’avoir quatre vingt quatre ans pour se retrouver amputée d’une jambe, quelle chienne de vie…
L’aide-soignant remonta la couverture de la vieille dame sur ses genoux.
- Elle l’aura aimé, au moins, son mari. Allez, dormez Marie, je vous ramène dans votre chambre.
Il saisit les poignées du fauteuil et rebroussa chemin.
 

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