Marée noire     

(Texte primé à Villefranche de Rouergue)

 

Jean-Paul Didierlaurent

       

 

Elles sont là, tout près. Tout à l’heure, j’ai plaqué mon oreille contre la porte et je les ai entendues. Des bruits sourds et lointains comme les grondements d’un orage qui annonce sa venue. Des grattements impatients, des crissements chargés de menace qui m’ont donné la chair de poule. Je les imagine, agglutinées en un tas noir et grouillant, griffant le bois de leurs pattes avides. Comment avais-je pu croire qu’elles me laisseraient en paix ? J’avais espéré tout au long de la nuit qu’elles n’arriveraient jamais jusqu’ici, qu’elles se cantonneraient bien sagement au rez-de-chaussée avant de réintégrer la pouponnière d’où elles étaient venues : la bibliothèque. Mais lors de ma dernière incursion sur le palier, j’ai vu avec horreur qu’elles avaient étendu leur progression dans l’escalier, marche après marche, noircissant peu à peu le territoire vierge qu’elles avaient jusqu’alors ignoré. Je n’ai pas quitté le grenier depuis. Le chat qui m’a accompagné dans ma retraite dessine autour de mes mollets des huit de plus en plus serrés, des arabesques lascives, quêtant l’aumône d’une caresse. Inconscient du danger, il parade la tête haute, la queue exclamative, moustaches frémissantes et yeux fendus de plaisir, avec sur la gueule, le sourire énigmatique du sphinx. L’endroit est devenu ma tanière. Mais ce que j’avais tout d’abord considéré comme un refuge s’est rapidement avéré n’être rien d’autre qu’une prison, un cachot sans issue, avec pour unique soleil, l’ampoule nue du plafond qui diffuse sa lumière jaunâtre. La matinée durant, j’ai rangé, soulevé, déplacé, nettoyé, pour faire du capharnaüm qui régnait là un semblant de nid douillet. Les occupations ménagères m’ont occupé l’esprit un moment, faible répit durant lequel le cauchemar s’est éloigné de mes pensées. Je suis comme un berger qui, le temps de compter son troupeau, oublie le fauve tapi dans les hautes herbes. Tel un gamin, j’ai farfouillé parmi les cartons poussiéreux à la recherche d’un quelconque trésor. Mes mains ont remonté à la lumière tout un fatras d’objets hétéroclites : une antique cafetière, des couverts délavés, un vieux tourne-disque, un miroir de poche. Il m’a fallu déplacer le gros poêle de fonte qui entravait l’espace. Sa gueule sombre exhalait des relents de cendres froides. Dans un coin du grenier, tapie dans l’obscurité des combes, une machine à écrire dardait les tiges tordues de son alphabet édenté vers le plafond comme autant de moignons difformes. A leur vue, j’ai été pris de nausée et la terreur est revenue inonder mes veines d’adrénaline. J’ai aussitôt décidé de les combattre. Avant toute chose, il fallait éviter qu’elles ne m’atteignent. La seule pensée de les voir ramper sur le parquet du grenier me faisait frissonner de terreur. Il me fallait colmater chaque brèche, calfeutrer toutes les ouvertures donnant sur le palier, jusqu’au moindre trou d’épingle par lequel elles pourraient se faufiler. Pris d’une frénésie pleine d’espoir, avec des sursauts d’animal pris au piège, j’ai bourré des chiffons sous la porte, glissé des fragments de laine de verre dans la serrure, obstrué jusqu’au plus minuscule interstice. Vaines barricades contre la marée qui peu à peu noie toute la maison. J’ai grignoté quelques gâteaux secs avant de m’affaler, ivre de fatigue, sur le tapis miteux déroulé sur le sol. J’ai réussi à somnoler quelques heures. Un sommeil sans rêves, un puits noir dans lequel je me suis laissé tomber sans résistance. Et puis, sur les coups de quinze heures, le silence m’a réveillé. Un silence terrible, épais comme un brouillard d’automne, lourd et étouffant. La première phrase est apparue, se glissant sans difficultés sous le barrage de chiffons que j’avais naïvement érigé. Elle a pointé timidement ses syllabes vers moi, humant l'atmosphère en intruse méfiante. Alors, comme répondant à un signal mystérieux, les autres ont à leur tour fait leur apparition. Le cortège s’est déployé dans toute son horreur, rampant sur le linoléum élimé, puis escaladant les murs sans difficulté. Recroquevillé sur moi-même, grelottant de terreur, je les ai regardées envahir le grenier. Une procession ininterrompue de phrases noires qui, bien sagement, en une reptation silencieuse et effrayante, viennent se ranger docilement en paragraphes serrés sur les grosses poutres de bois brut. La lumière de l’ampoule traverse l’air chargé de poussière pour venir éclairer la multitude qui grouille sur le sol. L’énorme flaque de lettres, centimètre par centimètre, s’avance vers moi.

 

Trois jours. Cela faisait maintenant trois jours que tout avait commencé. Comme tous les jeudis, j’avais passé l’après-midi à me balader le long des quais. C’était une journée caniculaire. L’asphalte vomissait vers le ciel son haleine brûlante et la Seine, assoupie, déployait paresseusement sa surface argentée sur laquelle glissaient des bateaux mouches chargés de touristes. Dans l’air saturé de chaleur, les tours de Notre Dame semblaient vaciller sur leur base. J’errais de bouquiniste en bouquiniste, l’œil aux aguets. J’ai pour les vieux livres une passion dévorante. Leur beauté fanée m’émeut. Après avoir été maintes et maintes fois effeuillés, parcourus, écornés, parfois aimés et adulés, d’autres fois haïs et maltraités, ils échouent sur le trottoir, gisant pêle-mêle dans les cartons, agonisant dans leur encre délavée. A l’approche des casiers, mes prunelles pétillent de gourmandise. Mon regard vole de livre en livre. Les ouvrages me tendent leurs tranches fatiguées comme autant d’échines appelant la caresse de mes yeux. Mon attention se fixe soudain sur un détail anodin, une dorure racoleuse, une reliure avenante. Alors, mes mains plongent dans les grands bacs de contreplaqué et saisissent le volume convoité. Mes doigts impatients tournent les pages, glissent sur le papier, en mesurent le grammage, en analysent la texture. Mes narines s’entrouvrent, comme des fleurs sous le soleil, et inspirent goulûment les effluves poussiéreux que libèrent les feuilles jaunies. Telle une ménagère choisissant les plus beaux fruits, j’ausculte, je palpe, je soupèse, je sens. J’imagine leur destin, de leur naissance sous les grandes rotatives qui ont gavé leur papier d’encre fraîche à leur dernier lecteur. Leur contenu ne m’intéresse pas. Jamais. Si parfois j’en tourne les pages, c’est uniquement pour en admirer la qualité typographique. Je les aime pour leurs couleurs, pour leurs odeurs et pour leurs formes.

 

Après plusieurs heures d’une chasse harassante, j’avais regagné mon domicile, avec sur le visage le sourire d’un homme rassasié et heureux. La besace qui me battait le flanc droit abritait douillettement les nouveaux trésors littéraires du jour, achetés une poignée de francs. Dans le salon, les rayonnages de la bibliothèque attendaient les nouveaux élus. Je prends toujours un soin particulier à leur choisir l'emplacement qui conviendra le mieux à leur caractère. Comme un peintre devant sa toile, je prends du recul, j’analyse, yeux plissés, les rangées de volumes qui se côtoient, serrés les uns contre les autres dans une promiscuité intime. Papier glacé contre tissu cartonné, vieux cuir contre vélin fragile. La Gothique y flirte avec la New Roman, l’Arial embrasse l’Elzévir, tout un melting-pot typographique rassemblé dans un même sanctuaire. Les rouges sombres illuminent les ocres ternes, des bleus profonds ravivent des gris tristes, autant de touches picturales qui composent cette fresque en relief. Alors seulement, je dépose l’ouvrage sur l’étagère d’acajou et le glisse délicatement entre ses nouveaux frères. Durant de longues minutes, je reste debout, bras ballants, en admiration devant les rayonnages, avec l’impression étrange de contempler un océan immense dans lequel jamais je ne me plonge.

 

Satisfait et comblé, je m’étais confectionné un plateau repas et goûtais au plaisir d’une soirée télé. Le chat s’était pelotonné à mes côtés et chevauchait ses propres rêves en ronronnant de plaisir. J’étais tout entier absorbé par l’écran cathodique lorsque mon regard avait été attiré vers la bibliothèque. Quelque chose avait bougé. Quelque chose d’infime, un frémissement léger derrière les livres, comme une onde à la surface des flots. J’avais tout d’abord pensé à un insecte, un de ces énormes moustiques qui vous empoisonnent la vie les soirs d’été, qui vous semblent géants lorsqu’ils vrombissent à vos oreilles mais deviennent invisibles sitôt posés au sol. Et puis la chose était apparue, émergeant de la paroi arrière de la bibliothèque. On aurait dit un mille-pattes, un gros mille-pattes qui rampait sur le mur. Je m’étais approché, méfiant et un peu effrayé, une pantoufle à la main, avec la ferme intention d’écrabouiller l’intrus. Ma raison avait vacillé sur ses bases lorsque je m’étais aperçu qu’il s’agissait d’une phrase. Une petite phrase anodine qui s’était mise à courir sur le papier peint du salon. Une deuxième avait à son tour fait son apparition, puis une troisième. Bientôt, tout un chapelet de lettres s’était mis à défiler devant mes yeux écarquillés. Comme des fourmis légionnaires, elles avaient rapidement traversé toute la pièce pour venir recouvrir la porte de l’entrée. Pris d’une intuition soudaine, j’avais saisi le premier livre à portée de la main. Un gros volume de cuir vert sombre. La couverture était nue. Seules quelques empreintes décolorées laissaient supposer qu’un titre avait autrefois orné l’épaisse peau craquelée. Mes doigts tremblants  avaient tourné mécaniquement les premières pages. Elles étaient vierges. Aucune lettre, nulle part. Ne subsistaient plus que les numéros de pagination, perdus au fond des feuilles, orphelins de leur texte, avec au-dessus de leur tête, l’immensité blanche. Le dernier chapitre était encore intact, mais bientôt, ses lignes, une à une, étaient tombées en cascade sur le sol, éclaboussant de voyelles et de consonnes le bas de mon pantalon, avant de se reconstituer en phrase et de filer en sifflant vers la cuisine. Terrorisé, j’avais laissé choir le livre qui s’était écrasé sur la moquette dans un bruit mou. Tel un animal blessé, il avait agonisé lentement, la couverture grande ouverte, fixant le plafond de ses pages vides, tandis que s’écoulaient par terre les dernières syllabes de sa raison d’être. L’hémorragie avait gagné un à un tous les livres. Bientôt, les murs et le plafond s’étaient couverts de texte. La télé était devenue muette, noyée sous une montagne de caractères qui grouillaient en un essaim compact. Le plus terrible avait été le bruit. Un bruit indéfinissable, maléfique. Les lettres, dans leur exode, s’entrechoquaient, pleins contre déliés. Les jambages crissaient sur le parquet. C’était le bruit d’une armée qui défile, une armée de majuscules et de minuscules partant en guerre. Je m’étais alors rué vers la porte pour prendre la fuite, mais lorsque j’avais voulu saisir la poignée, les phrases s’étaient jetées avidement sur mes doigts, menaçantes. J’avais vivement retiré la main et battu en retraite vers la cuisine. Lorsque l’idée de téléphoner m’était venue à l’esprit, il était déjà trop tard. Le gros appareil de bakélite noire croulait sous le poids de plusieurs paragraphes. Les phrases, comme possédées par une intelligence malsaine, avaient assailli en peu de temps tous les points stratégiques de la maison. Partout où mon regard se portait, elles étaient là, parfois sagement rangées en lignes comme autant de petits soldats immobiles, d’autre fois entassées en une mêlée mouvante. Je m’étais retranché  dans la salle de bain, le seul endroit non contaminé. La gorge sèche, j’avais voulu me verser un grand verre d’eau fraîche mais le robinet avait hoqueté avant de crachoter en une pluie sombre tout un chapelet de lettres qui s’était déversé dans l’évier en faisant un bruit cristallin. De par la petite bouche d’aération, les phrases s’étaient échappées en jets saccadés et avaient rempli peu à peu la baignoire. En quelques minutes, la blancheur des faïences avait disparu sous la grisaille. Hurlant, le visage déformé par la peur, je m’étais rué hors de la pièce pour escalader quatre à quatre l’escalier et me réfugier dans le grenier.

 

 

J’ai dû m’évanouir. Combien de temps ? Dix secondes ? Une heure ? Je ne sais pas. Les miaulements aigus du chat m’ont arraché à l’inconscience. L’animal se débat au beau milieu d’une cohorte de phrases. Il lance des coups de pattes désespérés, toutes griffes dehors, lacérant le vide. Il crache et siffle, le poil hérissé. Sa fourrure blanche est à présent constellée d’écrits. La lampe nue qui pendouille au plafond ne diffuse plus qu’une lumière tamisée. Agglutinées autour de l’ampoule, les lettres étouffent peu à peu son éclat incandescent. Elles m’entourent, surgissant de l’ombre, toujours plus nombreuses. Par milliers, par dizaine de milliers, prêtes à fondre sur moi. Leur masse grouillante resserre peu à peu le cercle, grignotant l’espace vierge qui me sépare d’elles telle une marée puissante que rien ni personne ne peut arrêter dans sa marche. Les jambages sautillent, les O roulent en silence. Des virgules à la traîne se faufilent pour participer elles aussi à la curée. Les majuscules, plus lentes, semblent parader et traversent les colonnes de minuscules de leur démarche majestueuse. Je reste debout, pétrifié, la respiration suspendue au bord de mes lèvres tremblantes. Les premières s’arrêtent à quelques centimètres de mes pieds. Elles reniflent les effluves salés que dégage ma peur. Après une interminable minute de tâtonnements aveugles, elles entreprennent l’ascension de mes chaussures. Bientôt, par centaines, elles se lancent à l’assaut de mon pantalon, griffant l’épais tissu de leurs pieds minuscules. De temps à autre, elles suspendent leur progression. J’ai le sentiment étrange d’être jaugé, mesuré, pesé. Ma chemise est rapidement engloutie à son tour par la multitude. Je prends conscience des picotements qui courent sur mes bras et je sais, avant même de les regarder, qu’ils sont eux aussi couverts de textes. Une dernière lueur de raison clignote dans mon cerveau, insinuant que tout cela n’est qu’un rêve éveillé, un mauvais film de série B. Mais la réalité souffle rapidement cette flamme d’espoir lorsqu’elles se mettent à trottiner sur ma figure. Ma bouche, instinctivement, se referme, de peur qu’elles ne s’insinuent en moi. Peu à peu, je m’habitue à la caresse de leurs pattes, aussi légères que le frôlement d’une aile de papillon. Je saisis le petit miroir et plonge mon regard sur le visage terrifié qui me contemple. Un visage rongé par les mots, gangrené par l’alphabet. Ma peau ressemble à ces vieux parchemins noircis de hiéroglyphes. Plusieurs lignes, ponctuées de virgules et de points, courent sur mes joues, dessinant des entrelacs harmonieux. Un paragraphe me coule sur le menton comme une salive épaisse pour venir se nicher dans le creux de mon cou. Les phrases ont envahi mon front, rangées entre mes rides. Par réflexe, mes yeux déchiffrent l’écriture inversée que renvoie le miroir. Alors le miracle se produit. Les mots, sitôt lus, se rétractent comme des sangsues sous l’effet de la brûlure d’une cigarette, tombent un à un sur le sol et se mettent à clopiner maladroitement vers la sortie. Plein d’espoir, je lis une seconde phrase qui glisse le long de mon nez et s’enfuit sans demander son reste. Méticuleusement, je parcours chaque parcelle de mon corps, j’en scrute tous les recoins, dénichant jusqu’à la plus infime des virgules, nettoyant ma peau à grands coups de lecture. Le chat, prostré dans un coin, oreilles couchées en arrière, n’émet plus que des sifflements de terreur. Lentement, je le prends dans mes bras et caresse ses poils du regard. Les mots, un à un, quittent les profondeurs tièdes de sa fourrure en sautant comme des puces. Sa blancheur retrouvée, l’animal poursuit la toilette en léchant énergiquement de sa langue râpeuse son pelage encore secoué de spasmes nerveux. Je m’attaque au grenier, balayant de mes yeux chaque poutre. Je jubile et ris à gorge déployée. Mot après mot, ligne après ligne, paragraphe après paragraphe, les textes s’ouvrent sur mon passage. Je me sens l’étoffe d’un Moïse devant les eaux de la Mer Rouge. Me voici déjà sur le palier. Je contemple l’immense étendue d’écrits qui tapissent l’escalier.  A quatre pattes, tel un tapir au centre d’une fourmilière, j’attrape de mon regard les mots avec gourmandise. La langue posée au coin des lèvres, j’en savoure la phonétique, en décortique les sens. Mon cerveau assoiffé les aspire, puis les engloutit par grappes entières. Il est des phrases, lourdes de chagrin, qui s’en retournent d’un pas triste et pesant. D’autres, guillerettes, qui dévalent l’escalier comme autant d’éclats de rire pour réintégrer avec entrain les pages vierges qui les attendent plus bas dans la bibliothèque. La première marche est là, qui m’attend. Le visage prosterné vers le sol, soumis et heureux, je lis.

 

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